
Ernest Pignon-Ernest, Francis Bacon, Portrait, 2005

Ernest Pignon-Ernest, Francis Bacon, Portrait, 2005
Jacques-Alain Miller nous propose ici un décodage précis du complotisme. Pourquoi et comment se répand-il aujourd’hui ? Procédant par collection et connexion, le discours complotiste est un donneur de sens. Et il en redemande, jusqu’à devenir une véritable “pandémie sémantique”. Animé par une logique qui lui est propre, il interprète et met en ordre la réalité en niant la contingence : “Ce n’est pas par hasard que…” Le complotiste est certain de savoir ce que l’on ignore. Ayant accès au savoir du réel, le complotiste en dévoile la Cause secrète. Il ne s’agit plus d’un “cogito”, mais d’un “je sais” absolu. J.-A. Miller remarque que le discours scientifique est une condition d’émergence du discours complotiste. C’est aussi le cas de la psychanalyse, qui suit cependant une logique tout à fait distincte. Remède ou antidote du discours affamé de sens, comment se situe la psychanalyse et quelle place peut-elle occuper dans la contemporanéité ?
« Cependant Gilberte qu’on avait déjà priée deux fois d’aller se préparer pour sortir, restait à nous écouter, entre sa mère et son père, à l’épaule duquel elle était câlinement appuyée. Rien, au premier aspect, ne faisait plus contraste avec Mme Swann qui était brune que cette jeune fille à la chevelure rousse, à la peau dorée. Mais au bout d’un instant on reconnaissait en Gilberte bien des traits – par exemple le nez arrêté avec une brusque et infaillible décision par le sculpteur invisible qui travaille de son ciseau pour plusieurs générations – l’expression, les mouvements de sa mère ; pour prendre une comparaison dans un autre art, elle avait l’air d’un portrait peu ressemblant encore de Mme Swann que le peintre, par un caprice de coloriste, eût fait poser à demi-déguisée, prête à se rendre à un dîner de « têtes », en Vénitienne. Et comme elle n’avait pas qu’une perruque blonde, mais que tout atome sombre avait été expulsé de sa chair laquelle dévêtue de ses voiles bruns semblait plus nue, recouverte seulement des rayons dégagés par un soleil intérieur, le grimage n’était pas que superficiel, mais incarné ; Gilberte avait l’air de figurer quelque animal fabuleux, ou de porter un travesti mythologique. Cette peau rousse c’était celle de son père au point que la nature semblait avoir eu, quand Gilberte avait été créée, à résoudre le problème de refaire peu à peu Mme Swann, en n’ayant à sa disposition comme matière que la peau de M. Swann. Et la nature l’avait utilisée parfaitement, comme un maître huchier qui tient à laisser apparents le grain, les nœuds du bois. Dans la figure de Gilberte, au coin du nez d’Odette parfaitement reproduit, la peau se soulevait pour garder intacts les deux grains de beauté de M. Swann. C’était une nouvelle variété de Mme Swann qui était obtenue là, à côté d’elle, comme un lilas blanc près d’un lilas violet. Il ne faudrait pourtant pas se représenter la ligne de démarcation entre les deux ressemblances comme absolument nette. Par moments, quand Gilberte riait, on distinguait l’ovale de la joue de son père dans la figure de sa mère comme si on les avait mis ensemble pour voir ce que donnerait le mélange ; cet ovale se précisait comme un embryon se forme, il s’allongeait obliquement, se gonflait, au bout d’un instant il avait disparu. Dans les yeux de Gilberte il y avait le bon regard franc de son père ; c’est celui qu’elle avait eu quand elle m’avait donné la bille d’agate et m’avait dit : « Gardez-la en souvenir de notre amitié. » Mais, posait-on à Gilberte une question sur ce qu’elle avait fait, alors on voyait dans ces mêmes yeux l’embarras, l’incertitude, la dissimulation, la tristesse qu’avait autrefois Odette quand Swann lui demandait où elle était allée, et qu’elle lui faisait une de ces réponses mensongères qui désespéraient l’amant et maintenant lui faisaient brusquement changer la conversation en mari incurieux et prudent. Souvent, aux Champs-Élysées, j’étais inquiet en voyant ce regard chez Gilberte. Mais, la plupart du temps, c’était à tort. Car chez elle, survivance toute physique de sa mère, ce regard – celui-là du moins – ne correspondait plus à rien. C’est quand elle était allée à son cours, quand elle devait rentrer pour une leçon que les pupilles de Gilberte exécutaient ce mouvement qui jadis en les yeux d’Odette était causé par la peur de révéler qu’elle avait reçu dans la journée un de ses amants ou qu’elle était pressée de se rendre à un rendez-vous. Telles on voyait ces deux natures de M. et de Mme Swann onduler, refluer, empiéter tour à tour l’une sur l’autre, dans le corps de cette Mélusine.
Sans doute on sait bien qu’un enfant tient de son père et de sa mère. Encore la distribution des qualités et des défauts dont il hérite se fait-elle si étrangement que, de deux qualités qui semblaient inséparables chez l’un des parents, on ne trouve plus que l’une chez l’enfant, et alliée à celui des défauts de l’autre parent qui semblait inconciliable avec elle. Même l’incarnation d’une qualité morale dans un défaut physique incompatible est souvent une des lois de la ressemblance filiale. De deux sœurs, l’une aura, avec la fière stature de son père, l’esprit mesquin de sa mère ; l’autre, toute remplie de l’intelligence paternelle, la présentera au monde sous l’aspect qu’a sa mère ; le gros nez, le ventre noueux, et jusqu’à la voix sont devenus les vêtements de dons qu’on connaissait sous une apparence superbe. De sorte que de chacune des deux sœurs on peut dire avec autant de raison que c’est elle qui tient le plus de tel de ses parents. Il est vrai que Gilberte était fille unique, mais il y avait au moins deux Gilberte. Les deux natures, de son père et de sa mère, ne faisaient pas que se mêler en elle ; elles se la disputaient, et encore ce serait parler inexactement et donnerait à supposer qu’une troisième Gilberte souffrait pendant ce temps-là d’être la proie des deux autres. Or, Gilberte était tour à tour l’une et puis l’autre, et à chaque moment rien de plus que l’une, c’est-à-dire incapable, quand elle était moins bonne, d’en souffrir, la meilleure Gilberte ne pouvant alors, du fait de son absence momentanée, constater cette déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle libre de se réjouir de plaisirs peu nobles. Quand l’autre parlait avec le cœur de son père, elle avait des vues larges, on aurait voulu conduire avec elle une belle et bienfaisante entreprise, on le lui disait, mais au moment où l’on allait conclure, le cœur de sa mère avait déjà repris son tour ; et c’est lui qui vous répondait ; et on était déçu et irrité – presque intrigué comme devant une substitution de personne – par une réflexion mesquine, un ricanement fourbe, où Gilberte se complaisait, car ils sortaient de ce qu’elle-même était à ce moment-là. L’écart était même parfois tellement grand entre les deux Gilberte qu’on se demandait, vainement du reste, ce qu’on avait pu lui faire pour la retrouver si différente. Le rendez-vous qu’elle vous avait proposé, non seulement elle n’y était pas venue et ne s’excusait pas ensuite, mais quelle que fût l’influence qui eût pu faire changer sa détermination, elle se montrait si différente ensuite, qu’on aurait cru que, victime d’une ressemblance comme celle qui fait le fond des Ménechmes, on n’était pas devant la personne qui vous avait si gentiment demandé à vous voir, si elle ne nous eût témoigné une mauvaise humeur qui décelait qu’elle se sentait en faute et désirait éviter les explications. »
Marcel PROUST A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, coll la Pléiade, 1974, p134-1136

Giuseppe RIBERA, La Lamentation du Christ, 1633
« C’est de son atopia, de ce nulle part de son être, que Socrate a certainement provoqué, les faits nous l’attestent, toute une lignée de recherches. Le sort en est lié, de façon ambiguë, à toute une histoire que l’on peut fragmenter — l’histoire de la conscience comme l’on dit en termes modernes, l’histoire de la religion, celle de la morale, celle de la politique, à la limite certes, et moindrement celle de l’art. Toute cette lignée ambiguë, diffusée et vivante, pour la désigner je n’aurais qu’à vous indiquer la question renouvelée par le plus récent imbécile, Pourquoi des philosophes ? — si nous ne la sentions, cette lignée, solidaire d’une flamme qui se trouve transmise, tout en étant en fait, étrangère à tout ce qu’elle éclaire, fusse le bien, le beau, le vrai, le même, dont elle se targue de s’occuper. »
Jacques LACAN le séminaire livre VIII, Le Transfert, Seuil éd, 2001, page 103
Épisode 1/4 : La vengeance dans la Bible et dans la mythologie grecque
Épisode 2/4 : La revanche sociale est-elle une sorte de vengeance ?
Épisode 3/4 : Se venger ou comment naissent les héros
Épisode 4/4 : À quoi bon se venger ?
De la loi du talion aux châtiments divins, la Bible et la mythologie grecque font de la vengeance un principe structurant. Tour à tour châtiment, justice ou malédiction, elle façonne le destin des héros et des dieux. Pourquoi ces récits fondateurs donnent-ils une place si centrale à la vengeance ? Quelle tension existe entre punition et pardon ? Pierre Judet de la Combe et Gérard Haddad éclairent ces figures mythiques et leur influence sur notre imaginaire.
Deuxième épisode : La revanche sociale est-elle une vengeance ?
Changer de classe sociale, est-ce une manière de se venger ? Pour certains transfuges de classe, la réussite est une revanche sur un passé marqué par l’humiliation et les assignations sociales. Annie Ernaux parlait de venger sa race : en quoi ce désir de revanche diffère-t-il de la vengeance au sens classique ? La revanche sociale relève-t-elle du ressentiment ou d’une émancipation ? Laélia Véron et Chantal Jaquet analysent ce lien complexe entre mobilité sociale, mémoire des injustices et affirmation de soi.
Troisième épisode : Se venger ou comment naissent les héros
Edmond Dantès, Julien Sorel, le Colonel Chabert… Autant de figures littéraires qui font de la vengeance un moteur de leur destin. Chez Dumas, Stendhal ou Balzac, elle forge des héros animés par une soif de justice, de revanche ou de reconnaissance sociale. Mais la vengeance mène-t-elle à la grandeur ou à la chute ? Est-elle un acte de liberté ou une aliénation ? Andrea Del Lungo, Caroline Julliot et Michel Guérin explorent ces trajectoires où se mêlent ambition, ressentiment et fatalité.
Quatrième épisode : À quoi bon se venger ?
La vengeance répond à une injustice, mais entraîne-t-elle autre chose qu’un cycle sans fin de représailles ? Hegel montre comment elle nourrit un enchaînement de violences dont seule l’institution de la justice permet de sortir. À l’inverse, Nietzsche critique l’idéal de justice comme une forme de ressentiment déguisé et voit dans la vengeance un moteur souterrain des valeurs morales. Faut-il dépasser ce désir ou en reconnaître la force ? Claire Pagès et Lucie Lebreton explorent ces tensions entre vengeance, justice et dépassement du ressentiment.

Francois MORELLET Cross crash n1, 2003
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Le FLOU, musée de l’Orangerie, Paris Rothko – Richter – Hartung Cahn.
Photographies et montage, Bernard Obadia
Journal n°47
re-presentations

Louis CANE, Peinture vraiment abstraite, 2017, résine sur grillage, 145 x145 cm
Georges de la Tour
Coll : Dans le détail des oeuvres
Conception et réalisation, Bernard Obadia
re-presentations
L’IA va-t-elle remplacer les psys ? Comment préserver le sujet de l’inconscient face à de tels projets ? A qui la responsabilité des dégâts qui en résulteront ? Les créateurs de l’IA ont eux-mêmes alerté des risques destructeurs de leur initiative. Cette émission abordera ces questions dans un Divan dans le monde avec nos invités Thierry Hoquet et François Ansermet. Sarah Camous-Marquis, dans une Actualité de la psychanalyse, nous met en garde contre l’abrasement de l’inventivité du sujet par une psychiatrie qui se veut de « précision », faisant de l’IA son instrument. Pour terminer, Roland Gori présente son Droit de réponse à une chronique d’Élise Etchamendy, diffusée à Studio Lacan le 8 décembre dernier.
Un jour, le père découvre le jeune Francis, âgé de 16 ans, vêtu des sous-vêtements de sa mère, et le chasse définitivement de chez lui. Cet environnement cruel laisse des traces indélébiles de violence que l’on retrouvera aussi bien dans la peinture de Francis Bacon que dans sa vie personnelle. Heureusement pour lui, d’autres figures ont été présentes dans son enfance pour l’aimer et le protéger. C’est notamment le cas de sa nourrice anglaise (nanny), Jessie Lightfoot, qu’il considère comme sa mère (sa véritable mère s’étant peu occupée de lui) et qui vivra avec lui, quelques années après son départ de la maison, dans son atelier de Londres.
Selon les témoignages des amis de Bacon, Nanny a régenté sa vie de façon bienveillante jusqu’à sa mort (Bacon était alors âgé de 40 ans), lui a permis d’éviter de sombrer dans certains excès (alcool…) et a créé les conditions favorables pour qu’il puisse peindre. Son décès a été une perte immense pour le peintre. Sa vie est alors devenue d’une intensité folle, partagée entre le monde de la nuit, des bas-fonds de Londres, des amants violents, et son travail visant à élaborer une « peinture pour les nerfs ». Cette existence précaire, qui expose son corps à une mise en danger permanente, nourrira son travail et fera de lui l’un des artistes les plus marquants du 20ème siècle.

Un documentaire de Maylis Besserie, réalisé par Yvon Croizier. Prises de sons, Ruben Carmazine. Traductions, Clíona Ni Riordain. Coordination, Emmanuel Laurentin. Chargée de programme et édition web, Sandrine Chapron;

André-Pierre ARNAL 1939-2024 (s.d.)
De 1961 à 1983, le philosophe Michel Foucault est venu de très nombreuses fois dans le bâtiment de La Maison de la Radio. Il y a enregistré des émissions de toutes sortes : entretiens accordés à l’occasion de la parution de ses livres, conférences, débats, interventions dans les journaux, conversations sur des sujets plus ou moins proches de ses préoccupations. Retranscrites et rassemblées dans Michel Foucault, Entretiens radiophoniques, 1961-1983 (éditions Flammarion / Vrin / Institut National de l’Audiovisuel), la parole qui s’y déploie donne à entendre la singularité d’une pensée vivante, érudite, bondissante et pleine de malice. En somme : une philosophie incarnée.
« C’est un projet qui a derrière lui une bonne dizaine d’années et qui a connu une vie assez mouvementée. Au départ, c’est une idée de l’Institut National de l’Audiovisuel, et plus précisément de Jean-Michel Rodes, à l’époque directeur des collections. Au début, nous avons avancé assez vite, les transcriptions ont été faites, puis, nous nous sommes heurtés à un problème : nous n’avions pas d’éditeur. Il y a un moment où le projet est pratiquement tombé à l’eau. Finalement, j’en ai parlé avec Vrin puis nous avons décidé de relancer le projet en nous associant à Flammarion et à l’INA. » Henri-Paul Fruchaud
« Chez Foucault se produit un phénomène qui n’est pas commun à tous les auteurs : la transcription de sa parole orale donne un beau texte. Ce n’est pas du tout évident, c’est une espèce de phénomène littéraire assez mystérieux. Il y a une forme de beauté singulière rendue par la transcription. » Frédéric Gros
Jacques Chancel fait une distinction, au fur et à mesure de l’émission, entre les gens cultivés, qui aiment le savoir dispensé par Michel Foucault, et d’autres plus ignorants. Par une sorte de retour de bâton très délicat, le philosophe lui explique tout bonnement qu’il y a des gens qui n’ont pas fait d’études et qui sont pour autant très intelligents. Le philosophe refuse le présupposé qu’il y a derrière les questions de Jacques Chancel et la case dans laquelle celui-ci voudrait l’enfermer. » Frédéric Gros
La question d’Edouard au sujet de Michel Foucault : « Avez-vous remarqué une évolution dans les entretiens de Michel Foucault ? Observez-vous un déplacement dans sa manière d’aborder les thèmes ?«

Paul GAUGUIN, Portrait de petit garçon, 1888

Louis Cane, Peinture abstraite (traditionnelle), 2006, huile sur toile, 190 x 180 cm
« Qu’est-ce que peut bien être la mémoire de quelque chose qui est tellement effacé, une mémoire de mémoire ? Et, plus généralement, quand nous nous sous souvenons d’un rêve, nous souvenons-nous vraiment de quelque chose dont nous puissions parler comme d’une pensée, puisqu’après tout, nous ne savons pas si ce n’est pas le type même de l’illusion de la mémoire. »
« (…) Freud n’est satisfait, ne retrouve son chemin, ne prétend nous avoir démontré ce qu’il voulait nous démontrer, que quand il peut nous montrer que le désir majeur d’un rêve était de faire passer un message. »
Jacques LACAN, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse Séminaire II / p.154
Hans HOLBEIN, Les Ambassadeurs, National Gallery, Londres
Conception et montage, Bernard Obadia
Collection, Dans le détail des oeuvres
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