LACAN L’Exposition, Centre Beaubourg Metz, 28 mars 2024
Photographies et montage Bernard Obadia
LACAN L’Exposition Centre Beaubourg, Metz 28 mars 2024
Photographies & montage Bernard Obadia
Journal 33
re-presentations.fr
LACAN L’Exposition, Centre Beaubourg Metz, 28 mars 2024
Photographies et montage Bernard Obadia
LACAN L’Exposition Centre Beaubourg, Metz 28 mars 2024
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Edouard MANNET, Femme lisant, 18801882, Chicago art institute

Roman clé de Patrick Modiano, à la croisée du polar, de la quête identitaire d’un héros amnésique et de l’errance mélancolique, “Rue des Boutiques obscures”, prix Goncourt 1978, plonge le lecteur dans une enquête labyrinthique, prolongée ici par des archives radiophoniques.
Rue des Boutiques obscures est le sixième roman que Patrick Modiano publie depuis La Place de l’Étoile en 1968. Sorti à la rentrée 1978, il est couronné par le prix Goncourt, le jury précisant que de manière exceptionnelle le prix est également remis à l’auteur pour l’ensemble de son œuvre. Souvent considéré comme l’un de ses romans les plus emblématiques, il s’inscrit dans une œuvre que Modiano a construite comme une quête littéraire de sa propre histoire où chaque récit cherche à déchiffrer les traumas de l’enfance.
Dans Rue des Boutiques obscures, Modiano met en avant les questions centrales qui traversent tous ses romans : l’identité, le passé, la mémoire, l’oubli, Paris, la judéité, le poids de la Seconde Guerre mondiale, l’Occupation.
Autant de thèmes qui reviennent comme des obsessions chez Modiano. C’est d’ailleurs pour son “art de la mémoire” que l’Académie Nobel lui décerne son prix en 2014. Mémoire individuelle et mémoire collective s’enchevêtrent dans toute son œuvre, entrant l’une et l’autre en perpétuelle résonnance, avec très souvent en toile de fond le Paris de l’Occupation comme dans Rue des Boutiques obscures.
De ces sensations qui provoquent des souvenirs, des rêves éveillés qui déclenchent l’écriture, il en est question dans ce Grand entretien de François Busnel en 2012 :
Comment ne pas s’arrêter sur le titre, aussi énigmatique qu’intrigant, du roman : Rue des Boutiques obscures. C’est une rue de Rome, la via delle Botteghe Oscure, située dans le quartier Sant’Angelo, l’ancien ghetto de la ville, mais c’est aussi un clin d’œil à un autre grand écrivain des souvenirs et de la mémoire des lieux : Georges Perec qui a publié en 1973 La Boutique obscure, un recueil de 124 récits de rêves. Petit détour par Belleville et La rue Vilin, le lieu de l’enfance sur les traces de Perec et de sa famille, avec ce documentaire :
La rue Vilin, le lieu de l’enfance
Le roman met en scène un narrateur nommé Guy Roland. Ce n’est pas son vrai nom, mais celui que lui a donné son patron dans l’agence de détective privé où il travaille à Paris. Depuis plus de 15 ans, Guy Roland souffre d’amnésie. Après le départ à la retraite de son patron en 1965, il décide de se lancer sur la piste de son passé.
Muni des outils d’un détective, il mène l’enquête, rencontre des informateurs, récupère documents administratifs et photos, croise dates et noms, compulse annuaires et bottins. Cette recherche labyrinthique le conduit à explorer différentes identités possibles, dans un Paris marqué par l’Occupation et l’exil. Au fil des histoires qu’on lui raconte, des témoignages qu’il collecte, des fausses pistes qu’il suit, son identité fluctue.
Il faut dire que sous l’Occupation, nombreux furent ceux qui durent changer de nom, de nationalité, de ville… Ainsi l’enquête de Guy Roland le mène jusqu’à Bora Bora en Polynésie française (en passant par Megève), avant de se rendre à Rome, au numéro 2 de la rue des Boutiques Obscures, peut-être son ancien domicile.

On peut lire Rue des Boutiques obscures comme un polar bien ficelé. Le narrateur, un détective privé amnésique, enquête sur sa propre identité. Modiano dit d’ailleurs avoir “toujours tâtonné autour de l’amnésie », un sujet qui l’”avait surtout frappé dans les films noirs américains”. Mais si la logique du genre est préservée, Modiano en distorse les fondements et l’aboutissement. Le récit est construit à partir d’indices fragmentés, autant de chapitres comme des pièces d’un puzzle, qui font avancer le héros parmi plusieurs hypothèses identitaires. L’une d’entre elles finira-t-elle par s’imposer vraiment ?
Que Modiano joue avec les ressorts du roman policier n’est sûrement pas un hasard car les thématiques du polar ne sont pas si éloignées des préoccupations du romancier : la disparition, les problèmes d’identité, l’amnésie, le passé énigmatique, les différents témoignages sur une personne… On peut voir dans l’ensemble de son œuvre un goût pour l’énigme et l’intrigue qu’il développe particulièrement dans Rue des Boutiques obscures et qui rend ce roman à la fois étonnant par son genre et central dans son œuvre.
L’écrivain se fait enquêteur et tente de reconstituer un réel complexe ; en 2021, l’émission Esprit de justice explore ce regain d’intérêt pour l’enquête et l’investigation dans la littérature du 20e siècle :
À ce procédé narratif d’enquête policière où se mêlent mystère et suspense, correspond parfaitement l’art de l’écriture de Modiano et l’atmosphère si singulière qui se dégage de ses romans : une ambiance faite de déambulations mélancoliques, de rêveries, un mélange de réel et d’étrange qui donne un aspect quasi fantastique au récit et ouvre de nombreuses pistes.
Le roman est bâti sur une quête d’identité menée par le héros. Le protagoniste, Guy Roland, ne sait pas qui il est réellement. C’est son patron de l’officine de détectives privés où il travaille qui lui a procuré une carte d’identité et un passeport à ce nom de Guy Roland, un nom anodin, presque invisible. À partir de ce pseudonyme et de ses fausses pièces d’identité qui lui donnent une nouvelle personnalité, le narrateur peut commencer une deuxième vie. Mais chez Modiano cette identification administrative est ambivalente : elle représente à la fois un refuge personnel et une menace liée au fichage et au contrôle policier.
En quoi le nom de famille est-il un marqueur essentiel de notre identité et de notre histoire familiale ? Quelles en sont les origines et quelles histoires racontent-ils ? Éléments de réponse dans cet épisode de Grand bien vous fasse :
Quelle est l’origine de mon nom de famille ?
L’enquête du narrateur (en tant que détective privé) sur son identité perdue correspond à la quête (en tant qu’individu) de son “moi ancien”. Le récit progresse au gré des indices collectés, de rencontres avec des personnes qui l’auraient connu, ou connu ses proches. C’est un véritable défilé cosmopolite. On y croise quelques personnages issus de l’émigration russe réfugiés en France dans les années 1920, Gay Orlow, une actrice apatride qui s’est suicidée, un jockey anglais, des diplomates sud-américains… Pour certains personnages, le narrateur semble apparaître tel un fantôme qui revient d’une époque effacée, peut-être tragique.
Tentant ainsi de reconstruire le fil de sa vie, il passe par quatre noms différents : Guy Roland, Freddie Howard de Luz, Pedro McEvoy, Jimmy Pedro Stern. Autant de patronymes improbables, aux origines exotiques et fluctuantes qui montrent la précarité et la fragilité de devenir soi, au-delà d’une simple identification administrative.
Qu’est-ce que le « soi » ? Géraldine Muhlmann interroge les philosophes Vincent Descombes et Claude Romano sur la possibilité même de se définir comme un « soi », sur ce que signifie être soi-même :
Soi-même est-il toujours un autre ?
Chez Modiano, les personnages croisés dans le roman sont un mélange de noms réels et imaginaires. Encore un jeu autour des identités multiples et autant de fils que l’on peut tirer quasiment à l’infini. Par exemple, Alexandre Scouffi, dit Alec Scouffi, chanteur lyrique et romancier, assassiné à Paris en 1932, apparaît dans le roman où les circonstances de son assassinat sont intégrées dans l’intrigue. Mais on croise aussi Porfirio Rubirosa qui revient dans plusieurs romans, personnage rocambolesque, à la fois diplomate dominicain, escroc et séducteur invétéré.

“Je ne suis rien.” C’est par ces quelques mots énigmatiques que commence le roman. En effet, selon Modiano, sans mémoire, on n’est rien. Rue des Boutiques obscures, avec son narrateur amnésique est un exemple parfait de la conception de la mémoire chez Modiano. Élément constitutif de l’identité d’une personne, la mémoire reste malgré tout fragmentaire. Les souvenirs des autres et les documents extérieurs (photos, papiers administratifs, bottins) deviennent alors des éléments essentiels pour en tisser les fils.
Si des souvenirs effleurent parfois l’esprit du narrateur, ils se superposent et se confondent, le laissant dans une confusion spatio-temporelle. Il recherche les noms qu’il s’attribue au gré de son enquête dans des bottins et des annuaires, dont Modiano dit qu’ils sont “la plus précieuse et la plus émouvante bibliothèque qu’on pût avoir”. Puis, lorsqu’il épuise les éléments tangibles qui lui sont donnés, l’imagination intervient pour combler les lacunes de sa mémoire, laissant le lecteur dans le flou, entre reconstitution du passé et rêverie.
“J’ai tout oublié” est un surprenant documentaire-fiction qui retrace le parcours d’Éric, atteint d’une amnésie rare. Depuis qu’il a perdu la mémoire, Éric revit chaque jour comme un premier, mais un drame ancien le hante : la mort inexpliquée par noyade de sa compagne Dorothée, dont il ne se souvient pas :
La mémoire subjective du personnage est indissociable de ses déambulations dans les rues de Paris. Il espère y trouver des indices de son passé disparu, tel un “sourcier” avec son pendule, écrit Modiano, pour qui les lieux, la topographie jouent un rôle capital dans les traces qu’on laisse et sont autant de repères extérieurs de notre passage. « Je marchais sur mes anciens pas », se dit ainsi le narrateur au cours d’une de ses errances.
C’est un Paris à la fois familier et énigmatique que l’on parcourt entre le 16ème arrondissement, les quartiers de Montmartre et celui des Batignolles. D’une grande précision dans la description, certains détails du décor nous transportent pourtant dans une sorte d’hypnose, de surréalité, voire des moments énigmatiques (comme la lumière trop vive d’un hall d’immeuble qui fait surgir un sentiment de malaise chez le narrateur sans que l’on sache précisément pourquoi ou encore une rue déserte qui lui cause un sentiment d’inquiétude).
Certains endroits peuvent déclencher des sentiments familiers ou des moments de mémoire involontaire, tel un déclic. Une réactivation de notre mémoire par la visualisation de lieux, tel un “GPS cérébral”, qu’explique cet épisode du Biais de Lionel Naccache sur le codage et la cartographie mentale :
Le roman explore l’effacement de notre trace sur Terre, ce que Modiano appelle cette « buée ». Des personnages disparaissent, tout comme l’identité du héros qui reste floue tandis qu’il part sur une piste de son passé. Parfois le héros avance, parfois il régresse, s’interrogeant alors sur ce qui fait une vie : “Des lambeaux, des bribes de quelque chose, me revenaient brusquement au fil de mes recherches… Mais, après tout, c’est peut-être ça, une vie…”
Cette enquête tâtonnante avance à l’aide de documents et notamment de photographies conservées dans de vieilles boîtes que des témoins de sa vie d’avant lui confient, comme s’ils l’attendaient, solidaires de sa quête. Ces indices, forcément fragmentaires, sont des traces du passé que le narrateur tente de capter et on le suit dans son errance, dans son besoin de retrouver des souvenirs car ainsi qu’il le découvre, « ce n’est pas l’avenir qui compte, c’est le passé ».
Le documentaire L’archive intime parle de ces boîtes remplies de lettres ou de photographies que l’on conserve au gré du temps en se demandant : “Qu’est-ce qu’on jette, qu’est-ce qu’on garde ?” Un historien de l’intime, un archiviste, un auteur dédié aux journaux intimes, des conservatrices attentionnées, un fils aux prises avec la mémoire de sa mère… tous nous racontent quelque chose de notre rapport aux traces qu’on laisse :
Ce thème de la disparition et des traces laissées par nos vies est très lié à la Seconde Guerre mondiale, à une génération marquée par l’Occupation allemande, les persécutions, les arrestations et les nombreuses disparitions. L’écriture de Modiano est hantée par les fantômes du passé et les silences de l’Histoire.
Le passé recherché par le héros le ramène à cette période trouble où les fausses identités sont courantes. Voilà encore une strate supplémentaire de flou dans l’identité supposée du narrateur puisque lui-même a, semble-t-il, eu recours à un changement d’identité pour se protéger de la police et tenter un passage clandestin en Suisse en 1943.
Dans son discours pour le prix Nobel en 2014, Modiano le dit : “Ce Paris-là n’a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.” C’est toute cette angoisse qui resurgit à travers l’enquête du narrateur parfois à la simple vue d’une rue déserte ou d’une lumière trop crue.
Épisode 1/4 : Comment atteindre le « gai savoir » ?
Épisode 2/4 : Nietzsche contre le mythe du self-made man
Épisode 3/4 : Pourquoi et comment renoncer à la vérité
Épisode 4/4 : « Nous voulons être les poètes de notre vie »
Bergotte / La diction de Bergotte
« (…) de même que la diction de Bergotte eût sans doute charmé si lui-même n’avait été que quelque amateur récitant du prétendu Bergotte, au lieu qu’elle était liée à la pensée de Bergotte en travail et en action par des rapports vitaux que l’oreille ne dégageait pas immédiatement – de même c’était parce que Bergotte appliquait cette pensée avec précision à la réalité qui lui plaisait que son langage avait quelque chose de positif, de trop nourrissant, qui décevait ceux qui s’attendaient à l’entendre parler seulement de « l’éternel torrent des apparences » et des « mystérieux frissons de la beauté ». Enfin la qualité toujours rare et neuve de ce qu’il écrivait se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile d’aborder une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, qu’il avait l’air de la prendre par un petit côté, d’être dans le faux, de faire du paradoxe, et qu’ainsi ses idées semblaient le plus souvent confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres. D’ailleurs toute nouveauté ayant pour condition l’élimination préalable du poncif auquel nous étions habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originale, paraîtra toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures auxquelles nous ne sommes pas accoutumées, le causeur nous paraît ne parler que par métaphores, ce qui lasse et donne l’impression d’un manque de vérité. (Au fond les anciennes formes de langage avaient été elles aussi autrefois des images difficiles à suivre quand l’auditeur ne connaissait pas encore l’univers qu’elles peignaient. Mais depuis longtemps on se figure que c’était l’univers réel, on se repose sur lui.) Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple aujourd’hui, disait de Cottard que c’était un ludion qui cherchait son équilibre, et de Brichot que « plus encore qu’à Mme Swann le soin de sa coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son profil et de sa réputation, il fallait à tout moment que l’ordonnance de la chevelure lui donnât l’air à la fois d’un lion et d’un philosophe », on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre pied sur quelque chose de plus concret, disait-on pour signifier de plus habituel. Les paroles méconnaissables sorties du masque que j’avais sous les yeux, c’était bien à l’écrivain que j’admirais qu’il fallait les rapporter, elles n’auraient pas su s’insérer dans ses livres à la façon d’un puzzle qui s’encadre entre d’autres, elles étaient dans un autre plan et nécessitaient une transposition moyennant laquelle un jour que je me répétais des phrases que j’avais entendu dire à Bergotte, j’y retrouvai toute l’armature de son style écrit, dont je pus reconnaître et nommer les différentes pièces dans ce discours parlé qui m’avait paru si différent.
À un point de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu trop minutieuse et intense, qu’il avait de prononcer certains mots, certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation et qu’il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour le mot « visage » qu’il substituait toujours au mot « figure » et à qui il ajoutait un grand nombre de v, d’s, de g, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces moments) correspondait exactement à la belle place où dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière, précédés d’une sorte de marge et composés de telle façon, dans le nombre total de la phrase, qu’on était obligé, sous peine de faire une faute de mesure, d’y faire compter toute leur « quantité ». Pourtant, on ne retrouvait pas dans le langage de Bergotte certain éclairage qui dans ses livres comme dans ceux de quelques autres auteurs modifie souvent dans la phrase écrite l’apparence des mots. C’est sans doute qu’il vient de grandes profondeurs et n’amène pas ses rayons jusqu’à nos paroles dans les heures où, ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans une certaine mesure fermés à nous-même. À cet égard il y avait plus d’intonations, plus d’accent, dans ses livres que dans ses propos ; accent indépendant de la beauté du style, que l’auteur lui-même n’a pas perçu sans doute, car il n’est pas séparable de sa personnalité la plus intime. C’est cet accent qui, aux moments où, dans ses livres, Bergotte était entièrement naturel, rythmait les mots souvent alors fort insignifiants qu’il écrivait. Cet accent n’est pas noté dans le texte, rien ne l’y indique et pourtant il s’ajoute de lui-même aux phrases, on ne peut pas les dire autrement, il est ce qu’il y avait de plus éphémère et pourtant de plus profond chez l’écrivain, et c’est cela qui portera témoignage sur sa nature, qui dira si malgré toutes les duretés qu’il a exprimées il était doux, malgré toutes les sensualités, sentimental. Certaines particularités d’élocution qui existaient à l’état de faibles traces dans la conversation de Bergotte ne lui appartenaient pas en propre, car quand j’ai connu plus tard ses frères et ses sœurs, je les ai retrouvées chez eux bien plus accentuées. C’était quelque chose de brusque et de rauque dans les derniers mots d’une phrase gaie, quelque chose d’affaibli et d’expirant à la fin d’une phrase triste. Swann, qui avait connu le Maître quand il était enfant, m’a dit qu’alors on entendait chez lui, tout autant que chez ses frères et sœurs, ces inflexions en quelque sorte familiales, tour à tour cris de violente gaieté, murmures d’une lente mélancolie, et que dans la salle où ils jouaient tous ensemble il faisait sa partie mieux qu’aucun, dans leurs concerts successivement assourdissants et languides. Si particulier qu’il soit, tout ce bruit qui s’échappe des êtres est fugitif et ne leur survit pas. Mais il n’en fut pas ainsi de la prononciation de la famille Bergotte. Car s’il est difficile de comprendre jamais, même dans les Maîtres Chanteurs, comment un artiste peut inventer la musique en écoutant gazouiller les oiseaux, pourtant Bergotte avait transposé et fixé dans sa prose cette façon de traîner sur des mots qui se répètent en clameurs de joie ou qui s’égouttent en tristes soupirs. Il y a dans ses livres telles terminaisons de phrases où l’accumulation des sonorités se prolonge, comme aux derniers accords d’une ouverture d’Opéra qui ne peut pas finir et redit plusieurs fois sa suprême cadence avant que le chef d’orchestre pose son bâton, dans lesquelles je retrouvai plus tard un équivalent musical de ces cuivres phonétiques de la famille Bergotte. Mais pour lui, à partir du moment où il les transporta dans ses livres, il cessa inconsciemment d’en user dans son discours. Du jour où il avait commencé d’écrire et, à plus forte raison, plus tard, quand je le connus, sa voix s’en était désorchestrée pour toujours. »
Marcel PROUST A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, coll la Pléiade, 1974, p121-124
Artemisia GENTILESCHI
Photographies et montage Bernard Obadia
JOURNAL, n°49
re-presentations

Gerhard RICHTER Woman Descending the Staircase, 1965 Chigago art Institut
Jacques LACAN, Télévision
Épisode 2 : Une jeunesse allemande
Épisode 3 : A l’heure des révolutions
Épisode 4 : Dans l’antre du Capital

Odilon REDON, Nuage de fleurs, 1903, Chicago Art Institute

La fratrie Jacob – Denise, Simone, Madeleine et Jean, vers 1930.
ARCHIVES FAMILLES VEIL ET VERNAY
Épisode 1/4 : Ce que Descartes a vraiment dit
Épisode 2/4 : Pourquoi faut-il lire Maine de Biran ?
Épisode 3/4 : Ce qu’enseigne la torture : Jean Améry et « 1984 » de George Orwell
Épisode 12 : Le corps animé comme métaphore du politique

Genevieve ASSE 1, s.d.
Paris, février 2024, XIVe congrès de l’Association mondiale de psychanalyse (AMP). Lors d’un débat sur “La nature aujourd’hui”, Jacques-Alain Miller aborde quatre notions clés pour situer cette problématique. Loin de toute harmonie naturaliste, les rapports du parlêtre et de la nature sont marqués par la destructivité, la désadaptation, le dérèglement. De plus, les avancées de la science sapent l’existence des supposées lois de la nature. Manipulant le sexe et la vie elle-même, “la science étend le réel”. Un débat constructif sur la nature aujourd’hui suppose de prendre en compte ce réel aux multiples facettes. De quoi “la nature” est-elle aujourd’hui le nom ? Langues : français ; sous-titres : anglais, espagnol, italien, portugais et français #psychanalyse #nature #ecologie 00:00 : Ecologie 03:06 : Désadaptation 04:34 : Procréation 06:32 : Trans 09:58 : Extension du réel

Francis BACON Figure with Meat, 1954 Chigago art Institute
Épisode 5 : Genèse et métamorphose du roman d’espionnage

GIOTTO, La Lamentation sur le Christ mor, 1303-05
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| À propos de Blade Runner de Ridley Scott. | |||
| Blade Runner(1) est une coupure fondamentale dans l’histoire du cinéma. Inscrit dans le sillage ouvert en 1968 par 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, où les frontières entre l’être parlant et la machine se brouillent, ce film visionnaire est la monstration de fantasmes du corps sans l’Autre de l’histoire et sans l’inconscient. Une déchéance de la vérité s’ensuit.
Les héros-machines, appelés replicants, de Blade Runner n’ont pas de souvenirs d’enfance articulés à la problématique freudienne du refoulement et du complexe d’Œdipe, sinon des souvenirs imaginés comme fabriqués dans des laboratoires et «transplantés». Par-là le film nous montre génialement une science où le psychisme, conçu comme une doublure du corps, ressortit d’une étendue géométrique euclidienne et numérisable: le souvenir n’y est alors inscriptible que comme un ensemble de data d’un espace partes extra partes. Aussi la science est-elle présentée comme hantée par un fantasme du corps tel qu’inspiré par Descartes, un corps imaginé comme une étendue(2), séparée de la Chose pensante(3). Cependant, le savoir produit par la science ne fait alors que vérifier l’impossibilité d’identifier le corps à une machine obéissant aux lois de cet espace(4). Blade Runner abonde de séquences allant dans ce sens, pointant subtilement cette opposition corps-parlants/corps-machine, et conjointement l’impossibilité de séparer le corps et la pensée comme affect. Lacan note que la science est liée à la pulsion de mort(5), comme l’a récemment rappelé Jacques-Alain Miller. Le film montre corrélativement en quoi la pulsion de mort et l’affect du deuil viennent se nouer à ces fantasmes du corps. Condamnés à une obsolescence imminente, les réplicants revendiquent, non pas une humanité, mais un surplus de vie, et refusent leur condition d’esclaves des humains. On songe à cette scène sublime où le replicant Roy, demandant plus de vie à son créateur qu’il appelle father ‒le scientifique Tyrell‒ crève les yeux de celui-ci, le rendant aveugle à sa jouissance. Les replicants ont par ailleurs des comportements imprédictibles, accentués du fait que certains ne savent pas qu’ils le sont. Ils sont donc à la fois l’incarnation du fantasme cartésien du corps-machine, et l’obstacle même à ce fantasme. C’est le paradoxe de Blade Runner, redoublé, dans le tissu même du film, de la monstration d’objets chus du corps, dont des origami… |
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| (1) Film de Ridley Scott sorti en 1982, inspiré de la nouvelle de Philippe K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheep ? parue en 1968.
(2) Cf., Descartes R., « Méditation seconde » & « Principes de la philosophie », §23, Œuvre et lettres de Descartes, Paris, Gallimard, 1953, p.279 & 581. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2026, p.92. & Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2025, p.178. (3) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IX, «L’identification», leçon du 17 janvier 1962, inédit: «Cette vérité sur quoi Descartes s’avance de son pas conquérant, c’est bien celle de la Chose […]. Et ceci nous mène à quoi? À vider le monde jusqu’à n’en plus laisser que ce vide qui s’appelle l’étendue». Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 20 décembre 1977, inédit : « Le fantasme du corps, c’est l’étendue imaginée par Descartes. » (4) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XV, L’Acte psychanalytique, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2024, p.102: «Le rejet du corps hors de la pensée, c’est la grande Verwerfung de Descartes. Elle est signée de son effet, à savoir qu’il reparaît dans le réel, c’est-à-dire dans l’impossible. Il est impossible qu’une machine soit corps. C’est pourquoi le savoir le prouve toujours plus en la mettant en pièces détachées.» (5) Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, «Le moment de conclure», op. cit., leçon du 20 décembre 1977, inédit & Miller J.-A., «Lacan au futur», 10 février 2024, Théâtre de la Ville à Paris, à l’occasion de la sortie du Séminaire L’Acte psychanalytique. |
Hantaï-Joan Mitchell-W de Kooning-Magritte-Rothko
Photographies et montage, Bernard Obadia
Journal 48
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