partout

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Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, Du côté du Bois de Boulogne

Du côté du Bois de Boulogne

Mais le plus souvent – quand je ne devais pas voir Gilberte – comme j’avais appris que Mme Swann se promenait presque chaque jour dans l’allée « des Acacias », autour du grand Lac, et dans l’allée de la « Reine Marguerite », je dirigeais Françoise du côté du bois de Boulogne. Il était pour moi comme ces jardins zoologiques où l’on voit rassemblés des flores diverses et des paysages opposés ; où, après une colline on trouve une grotte, un pré, des rochers, une rivière, une fosse, une colline, un marais, mais où l’on sait qu’ils ne sont là que pour fournir aux ébats de l’hippopotame, des zèbres, des crocodiles, des lapins russes, des ours et du héron, un milieu approprié ou un cadre pittoresque ; lui, le Bois, complexe aussi, réunissant des petits mondes divers et clos – faisant succéder quelque ferme plantée d’arbres rouges, de chênes d’Amérique, comme une exploitation agricole dans la Virginie, à une sapinière au bord du lac, ou à une futaie d’où surgit tout à coup dans sa souple fourrure, avec les beaux yeux d’une bête, quelque promeneuse rapide – il était le Jardin des femmes ; et – comme l’allée de Myrtes de l’Énéide – plantée pour elles d’arbres d’une seule essence, l’allée des Acacias était fréquentée par les Beautés célèbres. Comme, de loin, la culmination du rocher d’où elle se jette dans l’eau, transporte de joie les enfants qui savent qu’ils vont voir l’otarie, bien avant d’arriver à l’allée des Acacias, leur parfum qui, irradiant alentour, faisait sentir de loin l’approche et la singularité d’une puissante et molle individualité végétale ; puis, quand je me rapprochais, le faîte aperçu de leur frondaison légère et mièvre, d’une élégance facile, d’une coupe coquette et d’un mince tissu, sur laquelle des centaines de fleurs s’étaient abattues comme des colonies ailées et vibratiles de parasites précieux ; enfin jusqu’à leur nom féminin, désœuvré et doux, me faisaient battre le cœur mais d’un désir mondain, comme ces valses qui ne nous évoquent plus que le nom des belles invitées que l’huissier annonce à l’entrée d’un bal. On m’avait dit que je verrais dans l’allée certaines élégantes que, bien qu’elles n’eussent pas toutes été épousées, l’on citait habituellement à côté de Mme Swann, mais le plus souvent sous leur nom de guerre ; leur nouveau nom, quand il y en avait un, n’était qu’une sorte d’incognito que ceux qui voulaient parler d’elles avaient soin de lever pour se faire comprendre. Pensant que le Beau – dans l’ordre des élégances féminines – était régi par des lois occultes à la connaissance desquelles elles avaient été initiées, et qu’elles avaient le pouvoir de le réaliser, j’acceptais d’avance comme une révélation l’apparition de leur toilette, de leur attelage, de mille détails au sein desquels je mettais ma croyance comme une âme intérieure qui donnait la cohésion d’un chef-d’œuvre à cet ensemble éphémère et mouvant.

Marcel PROUST, Du côté de chez Swann,  P 409-410, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Manuel

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Pablo PICASSO, étude pour nu debout

Pablo PICASSO, étude pour nu debout, début 1908, Musée Picasso, Paris

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Hannah Arendt “Condition de l’homme moderne” France culture

Hannah Arendt “Condition de l’homme moderne”

Dans “Condition de l’homme moderne” (1958), écrit en contrepoint aux « Origines du totalitarisme », Hannah Arendt pense l’activité humaine dans sa pluralité, et nos ressources, pour ne pas basculer dans l’horreur totalitaire.
Épisode 1 : « Ce que je propose est simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons »  En 1958, en contrepoint aux « Origines du totalitarisme », Hannah Arendt écrit “Condition de l’homme moderne”. Son objectif : penser « ce que nous faisons »….
LE 04/01/2022 Pourquoi le travail est-il l’activité humaine prédominante de nos sociétés, pourtant touchées par le chômage et le désir de s’en libérer ? Comment est-il…
LE 05/01/2022   Produire une œuvre n’est pas simplement produire un objet utile ou beau. Pour Arendt, l’homo faber fabrique un monde : œuvrer, c’est faire monde. Et que…
Épisode 4 : L’action, comment accoucher d’un monde nouveau ?  
LE 06/01/2022 L’action est pour Hannah Arendt la condition fondamentale de l’humain, celle qui est la plus étroitement liée à la natalité. En quoi agir est-ce commencer…

 

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Bolènne

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Sylvio

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Edgar Morin : « Les artistes sont toujours possédés »

Edgar Morin, philosophe et sociologue qui a marqué sa génération et les suivantes, était au Festival Film Villa Médicis à Rome où il a donné une conférence sur le thème : “Pourquoi j’aime le cinéma”. Cette émission en propose des extraits, ainsi qu’un entretien inédit au micro d’Arnaud Laporte.

Edgar Morin
Edgar Morin Crédits : Ulf Andersen – Getty

En cette veille de réveillon du Nouvel An, une émission en tous points exceptionnelle. Au mois de septembre dernier avait lieu la première édition du Festival Film Villa Médicis, à Rome. A cette occasion, le directeur de la Villa, Sam Stourdzé, avait convié Edgar Morin à donner une conférence sur le thème : “Pourquoi j’aime le cinéma”. De larges extraits de cette conférence sont proposés dans la deuxième partie de cette émission, mais avant cela, nous vous proposons en première partie d’émission d’écouter un entretien avec le sociologue et philosophe qui, à 100 ans passés, n’a rien perdu de ses enthousiasmes.

Le bonheur

Dans Chronique d’un été, tourné avec Jean Rouch en 1960, Marceline Loridan interroge des Parisiens au hasard des rues en plein mois d’août en leur demandant s’ils sont heureux. Quand on lui retourne la question, Edgar Morin répond que  l’idée d’une vie heureuse lui est tout à fait étrangère :  « J’ai connu des périodes de bonheur, de plénitude, à la fois dans mes rapports affectifs, dans mes rapports avec autrui et avec le monde mais je sais que le bonheur est fragile parce que les personnes peuvent se séparer, ou mourir. Tous les bonheurs que j’ai connus ont eu une fin mais d’autres sont survenus. La vie n’est pas faite seulement d’une succession de peines et de moments heureux mais parfois d’une dialectique curieuse qui fait que le malheur peut provoquer le bonheur. Pour moi par exemple, le plus grand malheur de ma vie a été la perte de ma mère quand j’avais dix ans. Mais ce vide affreux m’a amené à aller vers la culture, notamment vers le livre et le cinéma. Et a fait naître en moi un besoin de tendresse, d’affection, d’amitié qui m’a donné l’occasion d’avoir des amours. Autrement dit, ce malheur initial fut une source de bonheurs. »

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Bourse du Commerce Ouverture

Bourse du commerce, Collection Pinault  (22 mai 2021  au 30 janvier 2022)
Collection JOURNAL (4), 3 décembre 2021
Photographies et Montage Bernard Obadia

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Henri Matisse, programme

 

Ce que je rêve c’est un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité…

Henri Matisse

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Marcel PROUST, A l’âge où les noms

A l’âge où les noms

À l’âge où les Noms, nous offrant l’image de l’inconnaissable que nous avons versé en eux, dans le même moment où ils désignent aussi pour nous un lieu réel, nous forcent par là à identifier l’un à l’autre au point que nous partons chercher dans une cité une âme qu’elle ne peut contenir mais que nous n’avons plus le pouvoir d’expulser de son nom, ce n’est pas seulement aux villes et aux fleuves qu’ils donnent une individualité, comme le font les peintures allégoriques, ce n’est pas seulement l’univers physique qu’ils diaprent de différences, qu’ils peuplent de merveilleux, c’est aussi l’univers social : alors chaque château, chaque hôtel ou palais fameux a sa dame, ou sa fée, comme les forêts leurs génies et leurs divinités les eaux. Parfois, cachée au fond de son nom, la fée se transforme au gré de la vie de notre imagination qui la nourrit ; c’est ainsi que l’atmosphère où Mme de Guermantes existait en moi, après n’avoir été pendant des années que le reflet d’un verre de lanterne magique et d’un vitrail d’église, commençait à éteindre ses couleurs, quand des rêves tout autres l’imprégnèrent de l’écumeuse humidité des torrents.

Cependant, la fée dépérit si nous nous approchons de la personne réelle à laquelle correspond son nom, car, cette personne, le nom alors commence à la refléter et elle ne contient rien de la fée ; la fée peut renaître si nous nous éloignons de la personne ; mais si nous restons auprès d’elle, la fée meurt définitivement et avec elle le nom, comme cette famille de Lusignan qui devait s’éteindre le jour où disparaîtrait la fée Mélusine. Alors le Nom, sous les repeints successifs duquel nous pourrions finir par retrouver à l’origine le beau portrait d’une étrangère que nous n’aurons jamais connue, n’est plus que la simple carte photographique d’identité à laquelle nous nous reportons pour savoir si nous connaissons, si nous devons ou non saluer une personne qui passe. Mais qu’une sensation d’une année d’autrefois – comme ces instruments de musique enregistreurs qui gardent le son et le style des différents artistes qui en jouèrent – permette à notre mémoire de nous faire entendre ce nom avec le timbre particulier qu’il avait alors pour notre oreille, et ce nom en apparence non changé, nous sentons la distance qui sépare l’un de l’autre les rêves que signifièrent successivement pour nous ses syllabes identiques. Pour un instant, du ramage réentendu qu’il avait en tel printemps ancien, nous pouvons tirer, comme des petits tubes dont on se sert pour peindre, la nuance juste, oubliée, mystérieuse et fraîche des jours que nous avions cru nous rappeler, quand, comme les mauvais peintres, nous donnions à tout notre passé étendu sur une même toile les tons conventionnels et tous pareils de la mémoire volontaire. Or, au contraire, chacun des moments qui le composèrent employait, pour une création originale, dans une harmonie unique, les couleurs d’alors que nous ne connaissons plus et qui, par exemple, me ravissent encore tout à coup si, grâce à quelque hasard, le nom de Guermantes ayant repris pour un instant après tant d’années le son, si différent de celui d’aujourd’hui, qu’il avait pour moi le jour du mariage de Mlle Percepied, il me rend ce mauve si doux, trop brillant, trop neuf, dont se veloutait la cravate gonflée de la jeune duchesse, et, comme une pervenche incueillissable et refleurie, ses yeux ensoleillés d’un sourire bleu. Et le nom de Guermantes d’alors est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enfermé de l’oxygène ou un autre gaz : quand j’arrive à le crever, à en faire sortir ce qu’il contient, je respire l’air de Combray de cette année-là, de ce jour-là, mêlé d’une odeur d’aubépines agitée par le vent du coin de la place, précurseur de la pluie, qui tour à tour faisait envoler le soleil, le laissait s’étendre sur le tapis de laine rouge de la sacristie et le revêtir d’une carnation brillante, presque rose, de géranium, et de cette douceur, pour ainsi dire wagnérienne, dans l’allégresse, qui conserve tant de noblesse à la festivité. Mais même en dehors des rares minutes comme celles-là, où brusquement nous sentons l’entité originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au sein des syllabes mortes aujourd’hui, si dans le tourbillon vertigineux de la vie courante, où ils n’ont plus qu’un usage entièrement pratique, les noms ont perdu toute couleur comme une toupie prismatique qui tourne trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rêverie, nous réfléchissons, nous cherchons, pour revenir sur le passé, à ralentir, à suspendre le mouvement perpétuel où nous sommes entraînés, peu à peu nous revoyons apparaître, juxtaposées, mais entièrement distinctes les unes des autres, les teintes qu’au cours de notre existence nous présenta successivement un même nom.
Marcel PROUST, Le côté de Guermantes, Gallimard, coll La Pléiade, 1973, p10-12

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Complots par Philippe CORCUFF

 » Parler de complots renvoie à des manipulations cachées dans l’histoire humaine. Or, il y a bien eu et il y a des manipulations cachées dans notre histoire. Cependant un complot ne constitue au plus, pour les sciences sociales contemporaines, qu’un facteur en interaction avec d’autres facteurs dans la fabrication d’un événement, à l’intérieur d’une explication plurifactorielle. Les théories du complot se présentent, par contre, comme des récits mettant en leur cœur explicatif un complot. Le complot serait le principal facteur explicatif, comme si une manipulation cachée pouvait rentrer dans la chair des rapports sociaux comme dans du beurre, sans rencontrer ni d’autres facteurs, ni d’autres logiques, ni des résistances. C’est pourquoi, du point de vue des sciences sociales, ces théories sont erronées. »

« Manifeste conspirationniste » : une ultragauche au Seuil de l’extrême droitisation
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Chaïm SOUTINE / Willem de KOONING

Collection Journal     Journal des visites    re-presentations   

 

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Patrick MODIANO, Accident nocturne

Patrick MODIANO,  Accident nocturne  (premières pages)

Tard dans la nuit, à une date lointaine où j’étais sur le point d’atteindre l’âge de la majorité, je traversais la place des Pyramides vers la Concorde quand une voiture a surgi de l’ombre. J’ai d’abord cru qu’elle m’avait frôlé, puis j’ai éprouvé une douleur vive de la cheville au genou. J’étais tombé sur le trottoir. Mais j’ai réussi à me relever. La voiture avait fait une embardée et elle avait buté contre l’une des arcades de la place dans un bruit de verre brisé. La portière s’est ouverte et une femme est sortie en titubant. Quelqu’un qui se trouvait devant l’entrée de l’hôtel, sous les arcades, nous a guidés dans le hall. Nous attendions, la femme et moi, sur un canapé de cuir rouge tandis qu’il téléphonait au comptoir de la réception. Elle s’était blessée au creux de la joue, sur la pommette et le front, et elle saignait. Un brun massif aux cheveux très courts est entré dans le hall et il a marché vers nous.

Dehors, ils entouraient la voiture dont les portières étaient ouvertes et l’un d’eux prenait des notes comme pour un procès-verbal. Au moment ou nous montions dans le car de police secours, je me suis rendu compte que je n’avais plus de chaussure au pied gauche. La femme et moi, nous étions assis, côte à côte, sur la banquette de bois. Le brun massif occupait l’autre banquette en face de nous. Il fumait et nous jetait de temps en temps un regard froid. Par la vitre grillagée, j’ai vu que nous suivions le quai des Tuileries. On ne m’avait pas laissé le temps de récupérer ma chaussure et j’ai pensé qu’elle resterait là, toute la nuit, au milieu du trottoir. Je ne savais plus très bien s’il s’agissait d’une chaussure ou d’un animal que je venais d’abandonner, ce chien de mon enfance qu’une voiture avait écrasé quand j’habitais aux environs de Paris, une rue du Docteur-Kurzenne. Tout se brouillait dans ma tête. Je m’étais peut-être blessé au crâne, en tombant. Je me suis tourné vers la femme. J’étais étonné qu’elle porte un manteau de fourrure.

Je me suis souvenu que nous étions en hiver. D’ailleurs, l’homme, en face de nous, était lui aussi vêtu d’un manteau et moi de l’une de ces vieilles canadiennes que l’on trouvait au marché aux puces. Son manteau de fourrure, elle ne l’avait certainement pas acheté aux puces. Un vison? Une zibeline? Son apparence était très soignée, ce qui contrastait avec les blessures de son visage. Sur ma canadienne, un peu plus haut que les poches, j’ai remarqué des taches de sang. J’avais une grande éraflure a la paume de la main gauche, et les taches de sang sur le tissu, ça devait venir de là. Elle se tenait droite mais la tête penchée, comme si elle fixait du regard quelque chose sur le sol. Peut-être mon pied sans chaussure. Elle portait les cheveux mi-longs et elle m’avait semblé blonde dans la lumière du hall.

Le car de police s’était arrêté au feu rouge, sur le quai, à la hauteur de Saint-Germain-l’Auxerrois. L’homme continuait de nous observer, l’un après l’autre, en silence, de son regard froid. Je finissais par me sentir coupable de quelque chose.

Le feu ne passait pas au vert. Il y avait encore de la lumière dans le café, au coin du quai et de la place Saint-Germain-l’Auxerrois où mon père m’avait souvent donné rendez-vous. C’était le moment de s’enfuir. Il suffisait peut-être de demander à ce type, sur la banquette, de nous laisser partir. Mais je me sentais incapable de prononcer la moindre parole. Il a toussé, une toux grasse de fumeur, et j’étais étonné d’entendre un son. Depuis l’accident, un silence profond régnait autour de moi, comme si j’avais perdu l’ouïe. Nous suivions le quai. Au moment où le car de police s’engageait sur le pont, j’ai senti sa main me serrer le poignet. Elle me souriait, comme si elle voulait me rassurer, mais je n’éprouvais aucune crainte. Il me semblait même que nous nous étions déjà trouvés elle et moi ensemble dans d’autres circonstances, et qu’elle avait toujours ce sourire. Où l’avais-je déjà vue ? Elle me rappelait quelqu’un que j’avais connu il y a longtemps. L’homme, en face de nous, s’était endormi et sa tête avait basculé sur sa poitrine. Elle me serrait très fort le poignet et tout à l’heure, à la sortie du car, on nous attacherait l’un à l’autre par des menottes.

Après le pont, le car a franchi un porche et s’est arrêté dans la cour des urgences de l’Hôtel-Dieu. Nous étions assis dans la salle d’attente, toujours en compagnie de cet homme dont je me demandais quel était le rôle exact. Un policier chargé de nous surveiller? Pourquoi? J’aurais voulu lui poser la question, mais je savais d’avance qu’il ne m’entendrait pas. Désormais, j’avais une VOIX BLANCHE. Ces deux mots m’étaient venus à l’esprit, dans la lumière trop crue de la salle d’attente. Nous étions assis, elle et moi, sur une banquette en face du bureau de la réception. Il est allé parler à l’une des femmes qui occupaient ce bureau. Je me tenais tout près d’elle, je sentais son épaule contre la mienne. Lui, il a repris sa place à distance de nous, au bord de la banquette. Un homme roux, les pieds nus, vêtu d’un blouson de cuir et d’un pantalon de pyjama ne cessait de marcher dans la salle d’attente, en apostrophant les femmes du bureau. Il leur reprochait de se désintéresser de lui. Il passait régulièrement devant nous et il cherchait mon regard. Mais moi j’évitais le sien parce que je craignais qu’il ne me parle. L’une des femmes de la réception s’est dirigée vers lui et l’a poussé doucement vers la sortie. Il est revenu dans la salle d’attente, et cette fois-ci il lançait de longues plaintes, comme un chien qui hurle à la mort. De temps en temps, un homme ou une femme, accompagnés de gardiens de la paix, traversaient rapidement la salle et s’engouffraient dans un couloir en face de nous. Je me demandais vers quoi il pouvait bien mener, ce couloir, et si nous deux, à notre tour, on nous y pousserait tout à l’heure. Deux femmes ont traversé la salle d’attente, entourées de plusieurs agents de police. J’ai compris qu’elles venaient de sortir d’un panier à salade, peut-être le même que celui qui nous avait déposés ici. Elles portaient des manteaux de fourrure, aussi élégants que celui de ma voisine, et elles avaient le même aspect très soigné. Pas de blessures au visage. Mais, chacune, des menottes aux poignets.

Le brun massif nous a fait signe de nous lever et il nous a guidés vers le fond de la salle. J’étais gêné de marcher avec une seule chaussure et je me suis dit qu’il vaudrait mieux enlever l’autre. Je sentais une douleur assez vive à la cheville du pied qui ne portait pas de chaussure.

Une infirmière nous a précédés dans une petite pièce où il y avait deux lits de camp. Nous nous sommes allongés sur ces lits. Un homme jeune est entré. Il était vêtu d’une blouse blanche et portait un collier de barbe. Il consultait une fiche et lui a demandé son nom. Elle a répondu: Jacqueline Beausergent. Il m’a demandé mon nom, à moi aussi. Il a examiné mon pied sans chaussure, puis la jambe en relevant le pantalon jusqu’au genou. Elle, l’infirmière l’a aidée à quitter son manteau et lui a nettoyé, avec du coton, les blessures qu’elle avait au visage. Puis ils sont partis en laissant une veilleuse allumée. La porte était grande ouverte et, dans la lumière du corridor, l’autre faisait les cent pas. Il reparaissait dans l’encadrement de la porte avec une régularité de métronome. Elle était allongée à côté de moi, le manteau de fourrure sur elle, comme une couverture. Il n’y aurait pas eu la place pour une table de nuit, entre les deux lits. Elle a tendu le bras vers moi et elle m’a serré le poignet. J’ai pensé aux menottes que portaient les deux femmes tout à l’heure et, de nouveau, je me suis dit qu’ils finiraient par nous en mettre à nous aussi.

Dans le corridor, il a cessé de faire les cent pas. Il parlait à voix basse avec l’infirmière. Celle-ci est entrée dans la chambre suivie du jeune homme au collier de barbe. Ils ont allumé la lumière. Ils se tenaient debout, à mon chevet. Je me suis tourné vers elle et, sous le manteau de fourrure, elle a eu un haussement d’épaules, comme si elle voulait me signifier que nous étions pris au piège et que nous ne pouvions plus nous échapper. Le brun massif demeurait immobile, les jambes légèrement écartées, les bras croisés, dans l’encadrement de la porte. Il ne nous quittait pas du regard. Sans doute se préparait-il à nous barrer le passage au cas ou nous aurions tenté de sortir de cette chambre. Elle m’a souri, de nouveau, de ce sourire un peu ironique qu’elle avait eu, tout à l’heure, dans le panier à salade. Je ne sais pas pourquoi, ce sourire m’a inquiété. Le type au collier de barbe et à la blouse blanche se penchait vers moi et, aidé par l’infirmière, il m’appliquait sur le nez une sorte de grosse muselière noire. J’ai senti l’odeur de l’éther avant de perdre connaissance.

Patrick MODIANO,  Accident nocturne  (premières pages), Gallimard, 2003

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Pablo PICASSO, voyez ces dessins

 

 

« Voyez ces dessins : ce n’est nullement parce que j’ai voulu les styliser qu’ils sont devenus ce qu’ils sont. C’est tout simplement le superficiel qui est parti de lui-même. »

Pablo Picasso, cité par Anatole Jakovsky, « Midi avec Picasso », 1946 in Marie-Laure Bernadac et  Androula Michaël, « Propos sur l’Art/ Picasso, Paris, Gallimard 1998

 

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Pamé

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Roger-Pol Droit « Le Procès de la chair », de David Haziza

« Le Procès de la chair », de David Haziza : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit  Le Monde, 28 janvier 2022

Un jeune philosophe se livre à une fougueuse critique de l’annulation du désir, de l’éradiquation de la violence que fantasmerait notre époque.
« Le Procès de la chair. Essai contre les nouveaux puritains », de David Haziza, Grasset, 256 p., 20 €, numérique 15 €.

DÉFENSE DE LA CHAIR, MENACÉE D’EFFACEMENT

Un cri de colère, plutôt qu’un essai académique. Un appel à résister au monde lisse et asexué qui nous menace, quand « tout est devenu effroyablement salubre ». Un plaidoyer pour la jouissance, ses terreurs, sa puissance, ses paradoxes, son ancrage immémorial dans la nature des corps. Un ton vibrant, provocant, habité, parfois échevelé ou irritant, à l’image de tous les héritages dont l’auteur se réclame pour mieux secouer nos pseudo-assurances de l’heure. Contre un présent si « cool », si propre, le passé dont ce livre veut faire une arme rassemble sorcières, artistes, kabbalistes, génies du mal… entre autres.

La fougue de David Haziza, on l’aura compris, ne saurait laisser indifférent. Avec Le Procès de la chair, ce philosophe de 34 ans, normalien, qui vit à New York et enseigne la littérature française à l’université Columbia, jette dans le marigot de l’époque un pavé virulent et vigoureux. Déjà remarqué pour sa traduction nouvelle et son libre commentaire du Cantique des cantiques (Talisman sur ton cœur, Cerf, 2 017), l’écrivain se fait cette fois polémiste, pour défendre la vie – rien de moins.

Car, selon lui, la vraie vie est aujourd’hui menacée d’effacement. Parce que notre temps en est venu à rêver d’annuler le désir, afin de ne plus avoir à le dompter. Parce que l’époque fantasme d’éradiquer intégralement la violence au lieu de l’affronter en l’assumant. Parce que cent techniques diverses fabriquent un corps « nickel », détoxiné, neutralisé, en oubliant combien les organismes réels puent, vieillissent et crèvent – ce qui de fait les rend vivants, donc désirables, terribles et sublimes à la fois.

Le fantasme d’une vie sans conflits

A force de croire que tout doit être pacifié, nous serions en train de dévitaliser systématiquement l’existence. A la place du sang, le plastique déjà triomphe. Les expériences premières et permanentes de la chair – manger et déféquer, jouir et souffrir, se reproduire et mourir – seraient désormais sous le coup d’anesthésies mortifères. Celles-ci s’ingénient à gommer les données de la nature, pour mieux leur substituer des machines et des contrats, de l’hygiène et des contrôles, de la surveillance et des réseaux. David Haziza met ainsi en lumière des convergences rarement soulignées entre sécurité obsédante, sexe aseptisé et annulation du désir. Tout se liguerait pour en finir avec la chair, ses vertiges, ses extases.

Contre cette existence asexuée, sans risque et sans saveur, il faudrait donc rappeler – avec violence, évidemment – combien le sang, la douleur et l’effroi font partie intégrante de la vie humaine. Le fantasme d’une vie sans conflits, sans négatif et sans ombres, tue plus sûrement que le tragique de la réalité. Voilà pourquoi le polémiste dénonce la cohorte de pisse-froid et de culs-serrés qui concoctent un monde invivable et mièvre, sans désir ni violence. Avec la meilleure conscience du monde, ces « nouveaux puritains » du sous-titre prépareraient, en fait, des lendemains barbares.

Qui sont-ils ? Entre autres et en vrac : quantité d’étudiants américains, dont les travers sont en train de gagner l’Europe, d’amis du neutre, de partisans de la déconstruction, de la décence, du véganisme et de la non-violence. Si on ajoute que David Haziza s’en prend notamment, parmi quantité de cibles, à Judith ButlerMona Chollet ou aux excès de #metoo, on voit qu’il n’aura pas que des amis. Pour lui, ce n’est sûrement pas un problème. En effet, tout son propos consiste à dire : la vie sans conflits n’est pas la vie. (nous soulignons)

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noués

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Pablo PICASSO, un tableau

 

« Chaque fois que j’entreprends un tableau, j’ai la sensation de me jeter dans le vide. Je ne sais jamais si je retomberai sur mes jambes. Ce n’est que plus tard que je commence à évaluer l’effet de mon travail. »

Pablo Picasso in Christian Zervos, Pablo Picasso 1, œuvres 1895-1906, Paris, Cahiers d’Art, 1932

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Céleste ALBARET chez monsieur Proust, France cuclture


Cette grande traversée vous emmène sur les traces de Céleste Albaret, la gouvernante de Marcel Proust qui l’a accompagné de nombreuses années. A travers des enregistrements retrouvés tard, Céleste nous ouvre les portes de l’intimité de Marcel Proust.

La voix de Marcel Proust ? Hélas, on ne la connait pas : l’écrivain, dont on célèbre cette année le centenaire du Prix Goncourt pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs, n’a jamais été enregistré…En revanche, Céleste Albaret, servante, gouvernante chez Proust près de huit années durant, jour et nuit, nuit et jour, l’a été, et abondamment,  en vue de la publication de son livre de souvenirs recueillis par l’écrivain Georges Belmont, livre paru en 1973 sous le titre Monsieur Proust (Editions Robert Laffont).

Qu’étaient donc devenues ces bandes magnétiques…. ? Mystère…

Et voici que récemment…miraculeusement…elle ont resurgi…à la Bibliothèque nationale de France… ! Près de 49 heures d’enregistrement !

Chaque jour, dans les Grandes Traversées, nous vous proposons de suivre, racontés par une Céleste Albaret à la mémoire intacte et respectueuse, les jours et les nuits de deux reclus, intermittents et très volontaires : elle-même et, bien sûr, Marcel Proust !

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