Jean-Pierre OSTENDE, Les mains d’Artaud

Les mains d’Artaud

Quand son voisin si calme d’habitude a vu pour la première fois les mains d’Artaud sur les morceaux de sucre, le tout photographié par Man Ray, l’émotion a été si forte, prenante, insistante, qu’il a su profondément qu’il irait sans faillir de ce côté-là, qu’il ne pourrait aller que de ce côté-là et sans alternative. Ses grandes décisions commenceraient d’ailleurs souvent comme ça, sans trop réfléchir, sans balancer longuement, de façon presque désinvolte, il l’apprendrait plus tard.
Tant pis si, sur le moment, son voisin si calme presque mou ne pouvait définir avec précision quel était ce côté-là qu’il désirait, ni expliquer les raisons de sa fuite de ce côté-là de la vie. Lui, le voisin flegmatique presque abattu, il savait qu’il s’agissait d’une direction, d’une simple direction, comme on va vers la mer ou la montagne, et qu’il n’en changerait plus.

Et puis, le temps passant, l’histoire se bricolant, avec descentes soulevant le cœur et côtes inquiétantes, virages en épingle et mornes lignes droites, pluies et neiges, le voisin disparu n’a plus cessé de se déconcerter bien malgré lui, regrettant parfois de se sentir perdu, embrouillé, mais l’inquiétude, comme peu à peu il l’avait compris, n’était pas sans saveur ni savoir. A condition d’un peu l’apprivoiser pour éviter l’enfer à emporter.
Peu à peu, pour le voisin, tout est devenu péripétie. La plus petite chose décelable, le moindre détail lisible. Tout pouvait devenir rebondissement ou saut.
Il suffisait de suivre ce qui arrivait.
De se laisser entraîner selon lui, trouver le siège des idées, comme Robert Filliou.
D’accepter les avatars, de tout prendre pour invitation.
Les appels nombreux, les évènements fréquents, si tu les écoutais…
A suivre ou pas, c’était selon.
Mais tout devenait aventure.
Tout pouvait.
Il n’y avait pas besoin de grand chose.
Juste le régulier désir de ne pas devenir un moule à gaufres.

Son plus grand et fort désir initial a été d’avoir du temps, le plus de temps possible.
D’abord le temps et encore le temps.
Quelle drogue.
Il n’en a jamais assez du temps.
Et encore du temps.
Avoir le temps.
Quel trouble !

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VOLTAIRE, Le dernier des écrivains heureux

VOLTAIRE, Le dernier des écrivains heureux

« Qu’avons-nous de commun, aujourd’hui, avec Voltaire ? » s’interrogeait Roland Barthes dans une célèbre préface consacrée à celui qu’il nommait « le dernier des écrivains heureux ». Les quatre émissions de cette semaine visent à répondre à cette question et bien d’autres au sujet du père de Zadig.
LE 11/01/2021
Cette semaine, La compagnie des œuvres chemine avec Voltaire. Homme de lettres, féru de théâtre, de romans, de vers ; familier des salons littéraires,…
LE 12/01/2021
Des contes aux Questions sur l’Encyclopédie, en passant par la correspondance fournie que laissa Voltaire dans son sillage, un principe traverse les écrits…
LE 13/01/2021
Pour ses contemporains, il fut le phare des Lumières. Spirituel, brillant, étincelant même, Voltaire n’eut de cesse d’écrire pour faire triompher la raison,…
LE 14/01/2021
C’est à Ferney, petit hameau d’une quarantaine d’habitants situé dans le pays de Gex, non loin de la Suisse, que Voltaire décida de s’établir en 1759….
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Jacques LACAN, « faites comme moi…

 

Faites comme moi, ne m’imitez pas

Jacques LACAN

 

 

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Lila

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33 rue de l’arbre

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PROUST, Du côté de chez Swann, Ces rêves de tempête  / ces noms  /

Ces rêves de tempête  / ces noms  /

Mais sans même l’attendre, j’aurais pu en m’habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l’avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j’irais me réfugier dans l’église de style persan. Mais à l’approche des vacances de Pâques, quand mes parents m’eurent promis de me les faire passer une fois dans le nord de l’Italie, voilà qu’à ces rêves de tempête dont j’avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d’églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu’il leur était opposé et n’aurait pu que les affaiblir, se substituait en moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d’anémones les champs de Fiesole et éblouissait Florence de fonds d’or pareils à ceux de l’Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les couleurs me semblaient avoir du prix ; car l’alternance des images avait amené en moi un changement de front du désir, et, aussi brusque que ceux qu’il y a parfois en musique, un complet changement de ton dans ma sensibilité. Puis il arriva qu’une simple variation atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu’il y eût besoin d’attendre le retour d’une saison. Car souvent dans l’une on trouve égaré un jour d’une autre, qui nous y fait vivre, en évoque aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus tard qu’à son tour, ce feuillet détaché d’un autre chapitre, dans le calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt, comme ces phénomènes naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu’un bénéfice accidentel et assez mince jusqu’au jour où la science s’empare d’eux, et, les produisant à volonté, remet en nos mains la possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée de l’agrément du hasard, de même la production de ces rêves d’Atlantique et d’Italie cessa d’être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps. Je n’eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms : Balbec, Venise, Florence, dans l’intérieur desquels avait fini par s’accumuler le désir que m’avaient inspiré les lieux qu’ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand ; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.

Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais de ces villes, ce ne fut qu’en la transformant, qu’en soumettant sa réapparition en moi à leurs lois propres ; ils eurent ainsi pour conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente de ce que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité, et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination, d’aggraver la déception future de mes voyages. Ils exaltèrent l’idée que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus particuliers, par conséquent plus réels. Je ne me représentais pas alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais chacun d’eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres, dont mon âme avait soif et qu’elle aurait profit à connaître. Combien ils prirent quelque chose de plus individuel encore, d’être désignés par des noms, des noms qui n’étaient que pour eux, des noms comme en ont les personnes. Les mots nous présentent des choses une petite image claire et usuelle comme celles que l’on suspend aux murs des écoles pour donner aux enfants l’exemple de ce qu’est un établi, un oiseau, une fourmilière, choses conçues comme pareilles à toutes celles de même sorte. Mais les noms présentent des personnes – et des villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des personnes – une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de ces affiches, entièrement bleues ou entièrement rouges, dans lesquelles, à cause des limites du procédé employé ou par un caprice du décorateur, sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer, mais les barques, l’église, les passants. Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j’avais lu la Chartreuse, m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux ; si on me parlait d’une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j’habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n’avait de rapport avec les demeures d’aucune ville d’Italie, puisque je l’imaginais seulement à l’aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes. Et quand je pensais à Florence, c’était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs. Quant à Balbec, c’était un de ces noms où comme sur une vieille poterie normande qui garde la couleur de la terre d’où elle fut tirée, on voit se peindre encore la représentation de quelque usage aboli, de quelque droit féodal, d’un état ancien de lieux, d’une manière désuète de prononcer qui en avait formé les syllabes hétéroclites et que je ne doutais pas de retrouver jusque chez l’aubergiste qui me servirait du café au lait à mon arrivée, me menant voir la mer déchaînée devant l’église et auquel je prêtais l’aspect disputeur, solennel et médiéval d’un personnage de fabliau. 

Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, P 379-381, édition Gallimard, collection Folio,  1988

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oblique / droite frontale

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Jacques Lacan , l’existence de Dieu

 

« Je mets au défi chacun d’entre vous que je ne lui prouve pas qu’il croit à l’existence de Dieu. »

                                       Jacques Lacan

 

 

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la fenêtre

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PICASSO est un roman

Picasso est un roman

Quatre épisodes consacrés au peintre Pablo Picasso (1881-1973).

TOUS LES ÉPISODES
LE 22/03/2021 La compagnie des œuvres inaugure cette série sur l’artiste Pablo Picasso par le récit de son existence romanesque.
LE 23/03/2021  Picasso, une éducation sentimentale  ? Dans le deuxième épisode de cette série, La compagnie des œuvres s’intéresse au rapport qu’entretint le peintre…
LE 24/03/2021  Dans ce troisième volet dédié à Picasso, La compagnie des œuvres vous propose d’explorer les liens de l’artiste avec deux univers féconds : la Méditerranée…
LE 25/03/2021  Quel rapport Picasso entretint-il avec la presse et le monde de l’art ? Quel image de lui-même donna-t-il à voir ? Quel fut enfin son rapport à l’écriture,…
Lundi 22 mars : Sophie Chauveau, romancière et biographe, autrice de Picasso, le Minotaure (Folio Gallimard).
Mardi 23 mars : Marie-Laure Bernadac, conservatrice générale honoraire du patrimoine, autrice de Picasso. Le sage et le fou (Découvertes Gallimard) et co-responsable de l’édition des Propos sur l’art de Picasso (Gallimard).
Mercredi 24 mars : En première partie, Emilie Bouvard, historienne de l’art et conservatrice du patrimoine, co-autrice de Picasso-Méditerranée (In Fine Editions d’Art) et de Picasso.mania (RMN). En seconde partie, Cécile Godefroy, historienne de l’art, commissaire d’exposition et autrice des Musiques de Picasso (Gallimard).
Jeudi 25 mars : Laurent Greilsamer, journaliste et écrivain, auteur de Le Monde selon Picasso (Tallandier).

 

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Roland BARTHES, Charles PANZERA

 

1976 |Seul, dans un studio plongé dans le noir Roland Barthes dressait son autoportrait, nous étions en 1976, l’essayiste avait 61 ans, il se racontait. (Extrait : « Les après-midi de France Culture, l’invité du lundi », une émission diffusé la première fois le 08/03/1976).

 

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BoraBora

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deux

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Jean-Pierre OSTENDE, La bête mentale en nous

La bête mentale en nous

La bête revient toujours langue pendante, tenace, gigantesque, inventive et capable de prendre toutes les apparences.
Accrochée si profondément à ce qu’elle tient, là où elle s’est infiltrée, aucun nettoyeur n’en vient à bout, jamais, s’appropriant sans cesse de nouvelles formes, suradaptée, elle s’arrange de tout et travers les siècles.
C’est pourtant ce qu’il y a de plus ouvert, autorisé, donné, répandu, l’opinion, l’avis, la sensation, le ressenti comme on dit.
Cette bête est dispersée à un point inimaginable, répandue jusque dans votre façon de marcher, de vous asseoir, de parler, vous habiller, dans votre nourriture, votre maison, vos relations, votre regard, votre pensée.
Jusque dans toutes vos émotions.
Même dans l’air, la couleur, l’odeur, la musique, la cuisine, le climat, le paysage, le jeu, le cinéma, les sensations, elle est là, assise. Partout elle niche. Jusque dans les révoltes et les colères. Jusqu’au creux de votre intimité.
(…)
Ça va partout, ça s’infiltre, s’installe, ça se reproduit.
Ça rentre et se nourrit et se développe profond.
Ça s’accroche jusque dans les gênes, on le sait maintenant. Il y a un effet de l’expérience sur l’ADN.
Tout le monde mange et boit et respire cette chose partout. Tout le monde. Tout le monde croit. Tout le monde avale. Personne ne sait comment. Nous sommes un immense brouillard depuis des millions d’années, une eau qui prend toutes les formes, une boue universelle, un nuage d’êtres vivants dans des milliards de galaxies qui comprennent des milliards d’étoiles qui comprennent des milliards de planètes.
Ça ruisselle.
Avant même que nos pensées se « présentent », s’identifient, donnent leur code, toutes les formes, les saveurs, les couleurs, les goûts, les matières sont imprégnées de cette chose. Parce que nos syllabes en sont imprégnées. Nos mots. Nos fêtes. Nos expressions. Nos gestes. Nos sous-vêtements. Nos plaisanteries. Nos tristesses. Nos chaussures. Nos épices. Notre cuisine. Notre façon de rire ou de pleurer. Notre sport. Notre amour. On baigne dedans.
Nous trempons tous dedans.
Et pourquoi une imprégnation si forte ?

(…)

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Bruno LATOUR, Du Covid à l’écologie : « Le confinement est définitif »

Du Covid à l’écologie : « Le confinement est définitif » alerte le penseur Bruno Latour

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regarder

 

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Roland Barthes, Fragments amoureux

Fragments amoureux de Roland Barthes

Épisode 1 :Attente  le  14/12/2020
« Suis-je amoureux ? Oui, puisque j’attends. » L’attente caractérise l’amoureux. Il attend l’autre et angoisse face à son absence. Serait-il possible…

LE 15/12/2020 Je t’aime. Cette phrase est absolument commune et pourtant à chaque fois unique. Cette formule magique imprévisible, sans nuances ni explications reste…
LE 16/12/2020
Être jaloux est une souffrance où se mêlent la peur et la culpabilité. Mais ce qui ronge le plus le jaloux c’est d’être banal. La jalousie est-elle toujours…
LE 17/12/2020  Dans la scène de ménage le langage devient une arme. C’est un affrontement, une parodie de conversation où les deux protagonistes tentent d’avoir le dernier…
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Emmanuel BOVE, JOURNAL ECRIT EN HIVER,

Emmanuel BOVE , JOURNAL ECRIT EN HIVER

7 octobre

Madeleine aime à paraître ignorer l’éloge que l’on a pu faire d’elle. Lui répète-t-on qu’une de ses amies la trouve belle, qu’elle simule la surprise. Madeleine semble ne pouvoir croire que c’est vrai, alors que, la veille, ces paroles lui ont déjà été rapportées. Elle ne craint pas que l’interlocuteur soupçonne qu’elle feint l’ignorance. Comme si elle était absolument sincère, elle va jusqu’à demander des précisions. C’est ce qui est arrivé aujourd’hui. Dans la soirée, nous avons reçu la visite de Jacques Imbault. Au cours de la conversation, il a dit à ma femme qu’il avait vu sa photographie dans un magazine. « je ne ne savais pas, a-t-il ajouté ironiquement, qu’on vous avait engagée comme modèle.» Jacques Imbault se croit excessivement spirituel, et, pour qu’on s’en rende compte, il parle, entre autres, continuellement d’engagements. Ainsi, il y a quelques jours, je l’ai rencontré aux abords d’un vestiaire de théâtre. J’avais égaré mon numéro et comme il me voyait attendre la fin de la distribution pour rentrer dans mon bien, cela distraitement, un peu comme si j’étais chargé de surveiller la bonne marche du service, il me dit en riant: « Ma parole, la direction vous a engagé comme surveillant! »

Bien que Madeleine m’ait montré hier ce magazine, en pestant contre les photographes, en menaçant même de faire un procès au directeur, non sans trahir d’ailleurs un certain contentement, elle a fait l’étonnée. « Mais dites-moi, Jacques, quel est ce journal ? Il faut que je le fasse acheter immédiatement. » Le plus fort est qu’après avoir posé de nombreuses questions à notre ami elle s’est brusquement souvenue de tout. C’est surtout ce recouvrement de mémoire qui m’a paru ridicule. Que l’on joue l’étonnement quand un ami vous dit avoir appris un de vos gestes généreux, c’est encore admissible, mais que, aussitôt après, on se rappelle avoir eu ce geste, c’est intolérable. Le plaisir de planer sur les propos tenus à son sujet étant passé, Madeleine pense qu’après tout il n’est plus nécessaire de continuer. Elle avoue alors, mais sans songer une seconde que son interlocuteur pourra trouver bizarre ce changement. Car s’il est une chose qui semble impossible à ma femme, c’est qu’on puisse deviner ses pensées. Elle peut tout insinuer, jamais il ne lui viendra à l’esprit que l’on découvrira ce qui la conduit. C’est par ce point qu’elle est le contraire de moi. Alors que ma principale préoccupation est de peser mes mots, de peur de laisser paraître un sentiment intéressé, mesquin, ou plein de vanité, Madeleine, elle, se croit tellement cachée qu’elle peut se permettre les plus invraisemblables revirements sans le moindre risque. En se souvenant aujourd’hui, après avoir semblé l’ignorer, que sa photographie avait en effet paru dans un hebdomadaire, il ne lui est pas venu à l’idée que Jacques ait pu croire qu’elle se le rappelait avant. Et ce qui m’est pénible, c’est que, quand j’essaye de la corriger, quand j’essaye de lui montrer en quoi telle manière prête à l’ironie, elle se fâche comme si je ne voyais en elle que des petits côtés. Elle m’accuse d’être jaloux, de croire que le monde est méchant, sans qu’une seconde elle distingue ce qu’il y a de vrai dans mes observations, de profondément amoureux dans le désir que j’ai qu’elle ne soit pas la risée de nos amis. Elle ne comprend pas que je ne cherche qu’à la défendre. Elle croit au contraire que je m’ingénie à découvrir en elle un mal que personne ne remarque.

Emmanuel BOVE , JOURNAL ECRIT EN HIVER,  1931.

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condidtion

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Par les fenêtres

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