Baruch Spinoza, Jacques Lacan, immortalité

 

« Au fond, personne ne croit à sa propre mort, et dans son inconscient, chacun est persuadé de son immortalité. »

                                                                                             Jacques Lacan

« Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes immortels. » 

                                                                                              Baruch Spinoza

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Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, Venise

Venise

Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j’allais voir, que Venise était « l’école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l’architecture domestique au moyen âge », je me sentais heureux. Je l’étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce était redevenu un temps d’hiver (comme celui que nous trouvions d’habitude à Combray, la Semaine Sainte) – voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l’eau, n’en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissé décourager, à arrondir et à ciseler, en leurs blocs congelés, l’irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait mais ne parvenait pas à réfréner la progressive poussée – je pensais que déjà le Ponte-Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d’anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d’un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu’en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riche coloris avec elles. Je ne pus plus contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs trains, et quand je compris qu’en pénétrant après le déjeuner dans le laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait d’opérer la transmutation tout autour d’elle, on pouvait s’éveiller le lendemain dans la cité de marbre et d’or « rehaussée de jaspe et pavée d’émeraudes ». Ainsi elle et la Cité des lys n’étaient pas seulement des tableaux fictifs qu’on mettait à volonté devant son imagination, mais existaient à une certaine distance de Paris qu’il fallait absolument franchir si l’on voulait les voir, à une certaine place déterminée de la terre, et à aucune autre, en un mot étaient bien réelles. Elles le devinrent encore plus pour moi, quand mon père en disant : « En somme, vous pourriez rester à Venise du 20 avril au 29 et arriver à Florence dès le matin de Pâques », les fit sortir toutes deux non plus seulement de l’Espace abstrait, mais de ce Temps imaginaire où nous situons non pas un seul voyage à la fois, mais d’autres, simultanés et sans trop d’émotion puisqu’ils ne sont que possibles – ce Temps qui se refabrique si bien qu’on peut encore le passer dans une ville après qu’on l’a passé dans une autre – et leur consacra de ces jours particuliers qui sont le certificat d’authenticité des objets auxquels on les emploie, car ces jours uniques, ils se consument par l’usage, ils ne reviennent pas, on ne peut plus les vivre ici quand on les a vécus là ; je sentis que c’était vers la semaine qui commençait le lundi où la blanchisseuse devait rapporter le gilet blanc que j’avais couvert d’encre, que se dirigeaient pour s’y absorber au sortir du temps idéal où elles n’existaient pas encore, les deux cités Reines dont j’allais avoir, par la plus émouvante des géométries, à inscrire les dômes et les tours dans le plan de ma propre vie. Mais je n’étais encore qu’en chemin vers le dernier degré de l’allégresse ; je l’atteignis enfin (ayant seulement alors la révélation que sur les rues clapotantes, rougies du reflet des fresques de Giorgione, ce n’était pas, comme j’avais, malgré tant d’avertissements, continué à l’imaginer, les hommes « majestueux et terribles comme la mer, portant leur armure aux reflets de bronze sous les plis de leur manteau sanglant » qui se promèneraient dans Venise la semaine prochaine, la veille de Pâques, mais que ce pourrait être moi, le personnage minuscule que, dans une grande photographie de Saint-Marc qu’on m’avait prêtée, l’illustrateur avait représenté, en chapeau melon, devant les proches), quand j’entendis mon père me dire : « Il doit faire encore froid sur le Grand Canal, tu ferais bien de mettre à tout hasard dans ta malle ton pardessus d’hiver et ton gros veston. » À ces mots je m’élevai à une sorte d’extase ; ce que j’avais cru jusque-là impossible, je me sentis vraiment pénétrer entre ces « rochers d’améthyste pareils à un récif de la mer des Indes » ; par une gymnastique suprême et au-dessus de mes forces, me dévêtant comme d’une carapace sans objet de l’air de ma chambre, qui m’entourait, je le remplaçai par des parties égales d’air vénitien, cette atmosphère marine, indicible et particulière comme celle des rêves que mon imagination avait enfermée dans le nom de Venise, je sentis s’opérer en moi une miraculeuse désincarnation ; elle se doubla aussitôt de la vague envie de vomir qu’on éprouve quand on vient de prendre un gros mal de gorge, et on dut me mettre au lit avec une fièvre si tenace, que le docteur déclara qu’il fallait renoncer non seulement à me laisser partir maintenant à Florence et à Venise mais, même quand je serais entièrement rétabli, m’éviter, d’ici au moins un an, tout projet de voyage et toute cause d’agitation.

Marcel PROUST, Du côté de chez Swann,  P 384-386, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Philosopher en bande organisée

Philosopher en bande organisée

À retrouver dans l’émission
LE 08/02/2021 Comment se pratiquait la philosophie au Jardin d’Epicure ?
LE 09/02/2021  Pourquoi Spinoza a-t-il eu l’image d’un « philosophe solitaire » alors qu’il ne l’a jamais été ?
LE 10/02/2021  Quelle place pour les femmes dans la philosophie ?
LE 11/02/2021  La philosophie peut-elle penser le monde ?
À PROPOS DE LA SÉRIE

Si l’histoire de la philosophie s’écrit plutôt comme une enfilade de textes de grands penseurs masculins et isolés pour la plupart, il est bon d’aller chercher dans quel rapport à l’altérité, dans quel contexte pluriel et collectif des pensées nouvelles se forment. En quoi le collectif, le pluriel, le nombre, le nous, modifie-t-il la pensée ? Car si le philosophe est dans un perpétuel dialogue intérieur avec les grands textes de ses prédécesseurs, il est aussi un être social dont la pensée se transforme au contact de l’Autre.

Pour certains penseurs, la dimension de collectif, de partage, de communication a été au cœur de leur projet. De la philia, l’amitié conceptualisée à l’Antiquité et notamment chez les Epicuriens, à la notion de réseau souvent méconnue pour de grandes figures comme Spinoza, à la montée en conscience que le privé est politique à la faveur de collectif de femmes, jusqu’à l’écophilosophie contemporaine qui croise l’anthropologie pour inventer une relation non anthropocentrée à nos environnements,

Cette série décline la figure de l’Autre en philosophie, ou comment le philosophe est traversé par la pluralité, pour faire entendre les puissances du collectif, de la bande, de la confrontation.

Une série documentaire d’Elise Gruau et Diphy Mariani

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Fernand LEGER, Le pot rouge

Fernand LEGER, Le pot rouge, 1926, Musée d’Orsay, Paris

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Jean-Pierre OSTENDE Moins d’oiseau ? Plus de silence

Moins d’oiseau ? Plus de silence

Au printemps, depuis des années, je ne sais pas si tu as remarqué, il y a de moins en moins d’oiseau.
Ce n’est pas plus mal.
Pardon ?
On a plus de silence, de calme et de repos.
Tu vois toujours le bon côté, c’est ta force.
Et comment va ton frère, cela fait longtemps que je ne l’ai plus vu ?
Tu sais, il y a quelques années, trois mois avant son mariage, il a abandonné son amie en prétextant qu’il n’était pas prêt pour un engagement de longue durée, qu’il avait besoin de faire le point, de réfléchir et de vivre seul encore quelque temps, tu sais comment c’est, une espèce d’angoisse de la promesse, la peur d’être enfermé dans une relation exorbitante, le complexe d’Ulysse qui n’a pas tellement envie de rentrer. Bref, il voulait voyager.
Et elle l’a bien pris ?
C’est étonnant comme elle l’a bien pris. C’est presque suspect. J’ai des doutes.
Et alors ?
Il y a quelques jours, en terrasse, on a évoqué cette histoire et elle a parlé de contretemps, tu entends, elle a parlé de contretemps pour qualifier l’absence de cet homme durant quatre ans. Tu te rends compte ? Contretemps ? Quatre ans. Ulysse retrouve ses pantoufles après un contretemps. Comment peut-elle ? C’est étrange.
C’est vraiment compréhensif de sa part.
Il paraît qu’elle a toujours été patiente et compréhensive au point de pouvoir rendre folles certaines personnes.
Tu peux rendre fou quelqu’un à force de compréhension et de patience ?

Chaque fois que je rencontre cet homme qui est un client mystère professionnel, oui, c’est sa profession, je suis ému, tu ne peux pas savoir, ça me fait rêver, le mystère professionnel de cet homme qui joue tous les jours l’inconnu qui arrive, l’homme de la rue qui passe comme s’il était sorti d’un spectacle de Pina Bausch.
Il contrôle quoi ?
Des hôtels. Il est toujours à l’étranger. Je me demande comment il peut tenir le coup, durant des semaines, des mois, à visiter ces hôtels dans le monde entier, en mesurant tout, en notant tout, dans la chambre, au restaurant, au petit-déjeuner… ça doit faire des dégâts de vivre ainsi des semaines entières, à l’étranger, dans de grands hôtels, uniquement en notant et jugeant tout ce qui t’est présenté, en évaluant tout, avec une grille de notation… en ne cessant de faire des observations et des commentaires… d’ailleurs, à force d’être dans de beaux hôtels à contrôler, il ne part jamais en vacances, il ne peut pas…
La déformation professionnelle doit être trop forte.
Oui. Il continue d’apprécier tout ce qu’on lui propose, lui sert, lui offre… c’est intenable… il se sent obsédé par les rapports, les avis à donner, les commentaires. Il est client mystère même dans sa vie intime.
Même avec sa compagne ? C’est comme une prostituée qui conseillerait de ne jamais mélanger la sexualité et le travail.
Je n’avais jamais pensé à ça. Il lui est arrivé de pleurer en écrivant à sa femme qu’il se sentait pris, comme René Char, dans l’ornière des résultats.

Il a aimé la façon dont, présentant son livre Ma durée Pontormo, Pierre Parlant a dit qu’il y avait l’infini dès que l’on commençait d’étudier un objet, aussi petit et ordinaire soit-il.
Même une courgette ?
Oui.
Quel gouffre.
Oui. C’est un gouffre.

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Samuel

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Henri Matisse, nature… , couleurs… , simplification…

Pour moi, la nature est toujours présente. C’est comme pour l’amour, tout dépend de ce que l’artiste peut projeter inconsciemment sur tout ce qu’il regarde.

Avec les couleurs pures nous obtenions des réactions plus fortes, des réactions simultanées plus évidentes ; et il y avait aussi la luminosité des couleurs.

Nous allons à la sérénité par la simplification des idées et de la plastique. L’ensemble est notre seul idéal…

 

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Jean COCTEAU, La difficulté d’être

Portrait de Jean Cocteau
Portrait de Jean Cocteau  Crédits : Serge de Sazo/Gamma-Rapho – Getty

La difficulté d’être selon Jean Cocteau

LE 15/02/2021
« Je mourrai sans avoir vécu », déclare Cocteau au crépuscule de sa vie, alors qu’il travaille à l’écriture de son grand poème « Le requiem ». Sa vie fut…
LE 16/02/2021 Prose, poésie, théâtre, articles de presse… « La compagnie des œuvres » dégage aujourd’hui les grands traits de l’œuvre polymorphe de Jean Cocteau.
LE 17/02/2021 Philippe Azoury nous aide aujourd’hui à pénétrer l’œuvre de « l’insaisissable Cocteau », cette œuvre « passe-muraille », « impossible à ramasser » et soumise…
LE 18/02/2021  Sujet à « d’irrépressibles métamorphoses », capable de « s’altérer en présence d’autrui » Jean Cocteau sut tour à tour se faire poète, romancier, cinéaste,…
À PROPOS DE LA SÉRIE

Au programme cette semaine :

Lundi : « Cocteau tel quel », en compagnie de Dominique Marny, petite-nièce de Cocteau, vice-présidente du Comité Jean Cocteau créé par Pierre Bergé et autrice de plusieurs ouvrages sur son compte, dont la biographie Jean Cocteau ou le roman d’un funambule (éditions du Rocher, 2013).

Mardi : « Cocteau singulier et pluriel » avec Serge Linarès, spécialiste de l’oeuvre de Cocteau et professeur à l’université Sorbonne Nouvelle.

Mercredi : « Cocteau fait son cinéma », en compagnie de Philippe Azoury, journaliste et critique de cinéma français.

Jeudi : « Le survivant Cocteau » aux côtés de Claude Arnaud, biographe, essayiste et romancier.

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Patrick MODIANO Chien de printemps

J’ai connu Francis Jansen quand j’avais dix neuf ans, au printemps de 1964, et je veux dire aujourd’hui le peu de choses que je sais de lui.
C’était tôt, le matin, dans un café de la place Denfert-Rochereau. Je m’y trouvais en compagnie d’une amie de mon âge, et Jansen occupait une table, en face de la nôtre. Il nous observait en souriant. Puis il a sorti d’un sac qui était posé sur la banquette en moleskine, à ses côtés, un Rolleiflex. Je me suis à peine rendu compte qu’il avait fixé sur nous son objectif, tant ses gestes étaient à la fois rapides et nonchalants. Il se servait donc d’un Rolleiflex, mais je serais incapable de préciser les papiers et les procédés de tirage qu’utilisait Jansen pour obtenir la lumière qui baignait chacune de ses photos.
Le matin de notre rencontre, je me souviens de lui avoir demandé, par politesse, quel était à son avis le meilleur appareil de photo. Il avait haussé les épaules et m’avait confié qu’en définitive il préférait ces appareils en plastique noir que l’on achète dans les magasins de jouets et qui lancent un jet d’eau si l’on presse le déclic.
Il nous avait offert un café et nous avait proposé de nous prendre encore comme modèles mais cette fois-ci dans la rue. Une revue américaine l’avait chargé d’illustrer un reportage sur la jeunesse à Paris, et voilà, il nous avait choisis tous les deux: c’était plus simple et ça irait plus vite et même s’ils n’étaient pas contents en Amérique, ça n’avait aucune importance. Il voulait se débarrasser de ce travail alimentaire. A notre sortie du café, nous marchions sous le soleil, et je l’ai entendu dire avec son accent léger:

– Chien de printemps.

Une réflexion qu’il devait souvent répéter, cette saison-là.

Il nous a fait asseoir sur un banc, et ensuite il nous a placés devant un mur qu’ombrageait une rangée d’arbres, avenue Denfert-Rochereau. J’ai gardé l’une des photos. Nous sommes assis sur le banc, mon amie et moi. J’ai l’impression qu’il s’agit d’autres personnes que nous, à cause du temps qui s’est écoulé ou bien de ce qu’avait vu Jansen dans son objectif et que nous n’aurions pas vu à cette époque si nous nous étions plantés devant un miroir: deux adolescents anonymes et perdus dans Paris.
Nous l’avons raccompagné à son atelier tout près de là, rue Froidevaux. J’ai senti qu’il éprouvait de l’appréhension à se retrouver seul.

L’atelier était au rez-de-chaussée d’un immeuble et l’on y accédait directement par une porte, sur la rue. Une vaste pièce aux murs blancs dans le fond de laquelle un petit escalier montait jusqu’à une mezzanine. Un lit occupait tout l’espace de la mezzanine. La pièce n’était meublée que d’un canapé gris et de deux fauteuils de la même couleur. A côté de la cheminée en brique, trois valises de cuir marron empilées les unes sur les autres. Rien sur les murs. Sauf deux photos. La plus grande, celle d’une femme, une certaine Colette Laurent comme je devais l’ apprendre par la suite. Sur l’autre, deux hommes dont l’un était Jansen, plus jeune – étaient assis côte à côte, dans une baignoire éventrée, parmi des ruines. Malgré ma timidité, je n’avais pu m’empêcher de demander à Jansen des explications. Il m’avait répondu que c’était lui, avec son ami Robert Capa, à Berlin, en août 1945.
Avant cette rencontre, le nom de Jansen m’était inconnu. Mais je savais qui était Robert Capa pour avoir vu ses photos de la guerre d’Espagne et lu un article sur sa mort en Indochine.
Les années ont passé. Loin de brouiller l’image de Capa et de Jansen, elles ont eu l’effet inverse: cette image est beaucoup plus nette dans ma mémoire qu’elle ne l’était ce printemps-là.
Sur la photo, Jansen apparaissait comme une sorte de double de Capa, ou plutôt un frère cadet que celui-ci aurait pris sous sa protection. Autant Capa, avec ses cheveux très bruns, son regard noir, et la cigarette qui lui pendait au coin des lèvres, respirait la hardiesse et la joie de vivre, autant Jansen, blond, maigre, les yeux clairs, le sourire timide et mélancolique, ne semblait pas tout à fait à son aise. Et le bras de Capa, posé sur l’épaule de Jansen, n’était pas seulement amical. On aurait dit qu ‘il le soutenait.

Nous nous sommes assis sur les fauteuils et Jansen nous a proposé de boire un whisky. Il est allé au fond de la pièce et il a ouvert une porte qui donnait sur une ancienne cuisine qu’il avait transformée en chambre noire. Puis il est revenu vers nous:

– Je suis désolé mais il n’y a plus de whisky.

Il se tenait un peu raide, les jambes croisées, tout au bout du canapé, comme s’il était en visite. Nous ne rompions pas le silence, mon amie et moi. La pièce était très claire avec ses murs blancs. Les deux fauteuils et le canapé étaient disposés à une trop grande distance les uns des autres, ce qui donnait une sensation de vide. On aurait pu penser que Jansen n’habitait déjà plus cet endroit. Les trois valises, dont le cuir reflétait les rayons du soleil, suggéraient un départ imminent.

– Si cela vous intéresse, a-t-il dit, je vous montrerai les photos quand elles seront développées.

J’avais inscrit son numéro de téléphone sur un paquet de cigarettes. D’ailleurs, il était dans le Bottin, nous avait-il précisé. Jansen, 9 rue Froidevaux, Danton 75-21.

Patrick MODIANO Chien de printemps, ed du Seuil, 1993 (premières pages)

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pas maintenant

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le stylo

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Pablo PICASSO, Nature morte à la mandoline

Pablo PICASSO, Nature morte à la mandoline, 1924, Stedelijk, Amsterdam, Pays-Bas.

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Jean-Pierre OSTENDE Merci aux yeux fermés

Merci aux yeux fermés

En croco, les lions, les loups, les placards… merci aux yeux fermés pour tout ce qu’ils permettent d’attraper… Dans la maison tu peux lâcher les yeux fermés les bêtes, les fantômes, la compagnie des images, tout le cirque. Tout finit dans ton sac et chacun a un sac.
(…)
Tu imagines dans toutes les rues de toutes les villes et dans tous les bâtiments et tous les parcs : des marques sur le sol, des chemins fléchés, pour ne plus se croiser ou risquer de se rencontrer.
Des masques sur tous les visages, la disparition progressive des sourires dans l’espace public, personne ne l’avait imaginé.
(…)
Il n’y a rien de pire que les êtres persuadés d’agir pour le bien, les dégâts peuvent être illimités.
Peut-être que Georges Perros est devenu motard parce qu’il a arrêté d’être comédien. Est-ce que le motard est un exhibitionniste ? La timidité le tient à sa machine ?
Tout exhibitionniste est comédien.
Évidemment il y a quelque chose du cheval et du cavalier chez le motard.
La plupart semblent avoir besoin de bruit. La roue est sœur du bruit.
(…)
Dans la sacoche de la moto se cache souvent un personnage qui, depuis longtemps et à l’insu du pilote casanier, se rêve voyageur. Il suppose ses rêves aussi grands que Pessoa parce que Pessoa était un aide comptable dans un endroit obscur de Lisbonne et il se tenait souvent à la fenêtre et lui aussi avait toujours regretté de ne jamais avoir adressé la parole à la petite marchande de tabac au coin de la rue.
Ce ne sont pas des gens qui marchent pieds nus sur les moquettes, ces gens.
Peut-être suis-je resté hors sol toute une vie par appréhension ? Le bébé interne se montre tous les jours et fait des signes. Nous les gauches.

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Depuis Lucy, 3 millions d’années d’Humanité

Depuis Lucy, 3 millions d’années d’Humanité 
L ‘histoire de l’humanité, du premier Homo à celui d’aujourd’hui, créateur de l’IA et du transhumanisme.

LE 17/05/2021 On l’appelle l’Homme ou plutôt l’humain. Quoi de plus difficile que de définir un humain, surtout à ses débuts où au même moment plusieurs espèces d’hominidés…
LE 18/05/2021 Notre définition de l’humanité aujourd’hui n’est souvent pas la bonne car elle n’en comprend qu’une seule, Sapiens. Or il y a 50 000 ans seulement, notre…
LE 19/05/2021 Le grand bouleversement de l’humanité c’est le néolithique. L’humain se sédentarise, cultive, élève ses animaux, sa démographie explose et les épidémies…
LE 20/05/2021 A quoi ressemblera l’humain de demain ? Sommes-nous conscients de l’évolution et la maîtrisons-nous ? Face au dérèglement climatique, la disparition de…

Au-delà de parcourir ces milliers d’années, nous partirons au cœur de ce qui a fait l’Humanité. Pour la comprendre, commençons par le début, il y a  2,8 millions d’années.

Pourquoi les archéologues ont-ils fait du fossile Éthiopiens le LD 350-1, le premier du genre Homo ? Qu’est-ce qui le différencie des australopithèques contemporains trouvés à seulement quelques kilomètres de là ?  Est-ce l’outil qui nous permet de catégoriser l’hominine en Homme, son cerveau ou encore pouvons-nous définir une morphologie de type humaine ?

Ensuite, faisons connaissance avec les autres espèces humaines : existe-t-il une seule humanité? Pouvons-nous la définir par plusieurs périodes de notre histoire? Aujourd’hui, fait exceptionnel, nous sommes les seuls du genre Homo alors qu’il y a seulement 50 000 ans pas moins de cinq espèces se partageaient la terre, dont au moins trois en Eurasie. Que nous disent ces coexistences, scientifiquement mais aussi philosophiquement ? Sapiens, Neandertal, Denisova se sont côtoyés avec leurs différences mais aussi leurs ressemblances. Un vivre ensemble paléolithique ?

Puis, beaucoup plus tard, parlons de sa sédentarisation : l’humain s’est-il “trompé” en voulant exploiter la Nature au lieu de vivre avec ? Dès le néolithique, l’apparition des premières guerres, des différences sociales, des famines, des épidémies sont-elles générées par la volonté de l’Homme de domestiquer la Nature ?

Enfin, intéressons-nous à l’humain de demain. Est-il doté d’une intelligence collective? Maîtrise t-il son évolution? Ou se fera t-il dépassé par ses créations ?

Une série documentaire par Franck Bessière, réalisée par Assia Khalid   

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Pablo PICASSO, le Baiser

Pablo PICASSO, le Baiser, 1925, Musée Picasso, Paris

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Bran van Velde

Bran van Velde, sans titre.  gouache sur papier.

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peu

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Henri MATISSE

 

 

La composition est l’art d’arranger de manière décorative les divers éléments dont le peintre dispose pour exprimer ses sentiments.

Henri MATISSE

 

 

 

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Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, Villes, Pays, Noms

Villes, Pays, Noms

Si ma santé s’affermissait et que mes parents me permissent, sinon d’aller séjourner à Balbec, du moins de prendre une fois, pour faire connaissance avec l’architecture et les paysages de la Normandie ou de la Bretagne, ce train d’une heure vingt-deux dans lequel j’étais monté tant de fois en imagination, j’aurais voulu m’arrêter de préférence dans les villes les plus belles ; mais j’avais beau les comparer, comment choisir plus qu’entre des êtres individuels, qui ne sont pas interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe ; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien ; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’œuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal ; Quimperlé, lui, mieux attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s’emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d’araignées d’une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d’argent bruni.

Ces images étaient fausses pour une autre raison encore ; c’est qu’elles étaient forcément très simplifiées ; sans doute ce à quoi aspirait mon imagination et que mes sens ne percevaient qu’incomplètement et sans plaisir dans le présent, je l’avais enfermé dans le refuge des noms ; sans doute, parce que j’y avais accumulé du rêve, ils aimantaient maintenant mes désirs ; mais les noms ne sont pas très vastes ; c’est tout au plus si je pouvais y faire entrer deux ou trois des « curiosités » principales de la ville et elles s’y juxtaposaient sans intermédiaires ; dans le nom de Balbec, comme dans le verre grossissant de ces porte-plume qu’on achète aux bains de mer, j’apercevais des vagues soulevées autour d’une église de style persan. Peut-être même la simplification de ces images fut-elle une des causes de l’empire qu’elles prirent sur moi. Quand mon père eut décidé, une année, que nous irions passer les vacances de Pâques à Florence et à Venise, n’ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence les éléments qui composent d’habitude les villes, je fus contraint à faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le génie de Giotto. Tout au plus – et parce qu’on ne peut pas faire tenir dans un nom beaucoup plus de durée que d’espace – comme certains tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de l’action un même personnage, ici couché dans son lit, là s’apprêtant à monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux compartiments. Dans l’un, sous un dais architectural, je contemplais une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de soleil matinal, poudreux, oblique et progressif ; dans l’autre (car ne pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible, mais comme à une ambiance réelle dans laquelle j’irais me plonger, la vie non vécue encore, la vie intacte et pure que j’y enfermais donnait aux plaisirs les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu’ils ont dans les œuvres des primitifs), je traversais rapidement – pour trouver plus vite le déjeuner qui m’attendait avec des fruits et du vin de Chianti – le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d’anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et non ce qui était autour de moi. Même à un simple point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. Sans doute si alors j’avais fait moi-même plus attention à ce qu’il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots « aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise », je me serais rendu compte que ce que je voyais n’était nullement une ville, mais quelque chose d’aussi différent de tout ce que je connaissais, d’aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d’après-midi d’hiver, cette merveille inconnue : une matinée de printemps. Ces images irréelles, fixes, toujours pareilles, remplissant mes nuits et mes jours, différencièrent cette époque de ma vie de celles qui l’avaient précédée (et qui auraient pu se confondre avec elle aux yeux d’un observateur qui ne voit les choses que du dehors, c’est-à-dire qui ne voit rien), comme dans un opéra un motif mélodique introduit une nouveauté qu’on ne pourrait pas soupçonner si on ne faisait que lire le livret, moins encore si on restait en dehors du théâtre à compter seulement les quarts d’heure qui s’écoulent. Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de « vitesses » différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant. Pendant ce mois – où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m’en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise, desquelles le désir qu’elles excitaient en moi gardait quelque chose d’aussi profondément individuel que si ç’avait été un amour, un amour pour une personne – je ne cessai pas de croire qu’elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d’entrer dans le paradis. Aussi sans que je me souciasse de la contradiction qu’il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux – et d’autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu’ils connaissaient – c’est ce qui me rappelait la réalité de ces images, qui enflammait le plus mon désir, parce que c’était comme une promesse qu’il serait contenté. Et, bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissances artistiques, les guides l’entretenaient encore plus que les livres d’esthétique et, plus que les guides, l’indicateur des chemins de fer. Ce qui m’émouvait, c’était de penser que cette Florence que je voyais proche mais inaccessible dans mon imagination, si le trajet qui la séparait de moi, en moi-même, n’était pas viable, je pourrais l’atteindre par un biais, par un détour, en prenant la « voie de terre ».

Marcel PROUST, Du côté de chez Swann,  P 381-384, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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le mur d’eau

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