« Ils ne reçoivent personne et ne sont invités nulle part. Lui-même l’avoue : « Nous restons tous les deux seuls au coin de notre feu. » Comme il dit toujours nous, non pas comme le roi, mais pour sa femme, je n’insiste pas. Mais je suis très renseignée », ajouta la duchesse. Elle et moi nous croisâmes deux jeunes gens dont la grande et dissemblable beauté tirait d’une même femme son origine. C’étaient les deux fils de Mme de Surgis, la nouvelle maîtresse du duc de Guermantes. Ils resplendissaient des perfections de leur mère, mais chacun d’une autre. En l’un avait passé, ondoyante en un corps viril, la royale prestance de Mme de Surgis, et la même pâleur ardente, roussâtre et sacrée affluait aux joues marmoréennes de la mère et de ce fils ; mais son frère avait reçu le front grec, le nez parfait, le cou de statue, les yeux infinis ; ainsi faite de présents divers que la déesse avait partagés, leur double beauté offrait le plaisir abstrait de penser que la cause de cette beauté était en dehors d’eux ; on eût dit que les principaux attributs de leur mère s’étaient incarnés en deux corps différents ; que l’un des jeunes gens était la stature de sa mère et son teint, l’autre son regard, comme les êtres divins qui n’étaient que la force et la beauté de Jupiter. »
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, La Pléiade, éd de 1973, P 686
« A quoi sert d’apprendre le grec ancien, ou le latin ? A quoi servent tableaux, romans, poèmes, symphonies ? Rigoureusement à rien. Du moins si l’on s’en tient à une conception de l’utile défini uniquement par des conséquences directes et visibles – qu’elles soient matérielles, sociales ou financières. Si l’utilité ne se mesure qu’en matière d’efficacité pratique et de profit, on devra effectivement déclarer inutiles arts, idées et culture.
Le problème, en opérant ainsi, est qu’on jette par-dessus bord la quintessence de l’humain. Car la passion pour l’inutile est ce qui nous spécifie parmi les vivants. Pas d’humain sans goût du geste gratuit, sans quête de la beauté à jamais dépourvue de fonction, de but, de prix. Le plus utile à l’humanité, à son déploiement et sa survie, est donc finalement cet indispensable superflu. Voilà le paradoxe fondateur : rien n’est plus utile, humainement, que ce qui est inutile, pratiquement.
La remarque n’est pas nouvelle. Mille auteurs l’ont déjà souligné. Malgré tout, il faut le répéter aujourd’hui, d’autant plus haut, et d’autant plus fort, que l’empire de la bêtise gagne en extension et en intensité de manière vertigineuse. C’est pourquoi, il y a déjà une quinzaine d’années, Nuccio Ordine (1958-2023) a commencé à entrer en guerre, à son tour, contre la pernicieuse dévalorisation idéologique de l’inutile. Faisant feu de tout bois, ce professeur à l’université de Calabre (Italie) s’est mué en ardent défenseur des humanités, de la culture et de l’esprit. Grand connaisseur de la Renaissance, spécialiste du philosophe Giordano Bruno (1548-1600), cet homme-orchestre d’une culture époustouflante a publié, en 2012, le manifeste intitulé L’Utilité de l’inutile.
Un vrai feu d’artifice
Le texte a rencontré une audience planétaire, avec pas moins de 24 traductions (Les Belles Lettres, 2013). Rien d’étonnant, car c’est un vrai feu d’artifice. Que l’utile soit méprisable et l’inutile salvateur, Nuccio Ordine convoque pour le faire comprendre Aristote et Tchouang-Tseu, Flaubert et Ionesco, Montaigne et Oscar Wilde, Cervantès et cent autres. Il chante avec Thomas More les louanges des littératures et des arts, dénonce avec Victor Hugo l’obsession budgétaire qui assassine l’enseignement et la recherche, célèbre avec Erasme la dignité de l’esprit, la gloire des savoirs, l’amour des rêveries. Avec une ferveur militante, belliqueuse, joyeuse, parfois excessive, toujours intense.
C’est une bonne chose que ce manifeste étincelant soit réédité aujourd’hui, sous une forme illustrée et augmentée. Les risques qu’il dénonçait se sont étendus, les saccages qu’ils annonçaient triomphent. L’empire de l’utile risque d’imposer partout sa loi mortifère. Sans doute faut-il plus que jamais chercher l’antidote. A moins de considérer la partie déjà perdue, et de se demander si ce vibrant plaidoyer peut encore servir à quoi que ce soit…





