David Le Breton, sociologue : « Nous sommes de moins en moins ensemble, mais de plus en plus côte à côte, les yeux rivés sur nos écrans, sans plus nous regarder »

« Le mode de connexion à l’œuvre dans nos sociétés, où les visages se dérobent et où les individus se cachent derrière des identités de carnaval, signe la disparition de la chose publique, déplore le professeur de sociologie dans une tribune au « Monde ».

Le MONDE,  07 avril 2024

Le visage est le centre de gravité de toute conversation. Le face-à-face est d’abord un « visage à visage » traduisant un principe de considération mutuelle qui implique la réciprocité d’une attention, à moins d’incommoder celui qui ne reçoit rien en retour. On supporte mal celui qui ne nous regarde pas en face en s’adressant à nous. Les individus en présence ne cessent d’orienter leurs propos et leurs mouvements sur ce qu’ils perçoivent des mimiques, des gestes, de la parole et de la voix, du regard de leurs interlocuteurs.

Le visage incarne la morale de l’interaction, sa nudité expose, son expressivité dissimule parfois mal les accrocs ou la satisfaction mutuelle. Il n’est pas une partie du corps comme les autres, il s’en détache par sa position, sa valeur, son éminence dans la communication et, surtout, le sentiment d’identité qui s’attache à lui.

Pour fonder le lien social, chacun doit être en position de répondre de ses traits et d’être reconnu de son entourage. Le visage rend possible le lien social à travers la responsabilité dont il dote l’individu dans sa relation au monde. Pourtant, son absence croissante, même dans l’élémentaire du quotidien, pose question.

Aujourd’hui, dans maintes interactions ou sur les trottoirs des villes, les visages deviennent rares, le plus souvent absorbés par l’écran du smartphone. L’individu est saisi dans une sorte d’hypnose sans fin, aveugle à son environnement, indifférent à ce qui se passe à son entour. S’il était discourtois, il y a quelques années, de parler à quelqu’un sans le regarder ou avec une attention portée sur autre chose, le fait est aujourd’hui entré dans la banalité des interactions.

Société spectrale où, même devant les autres ou dans les rues, les yeux sont souvent baissés sur l’écran comme ailleurs dans les cafés, les restaurants, les salles d’attente, les transports en commun, les trains… Partout cette absence des visages, de regards autour de soi, des individus courbés sur leur écran. Beaucoup parlent seuls dans la rue ou dans des espaces communs, sans crainte de déranger les autres. Mais la connexion, sous ses formes multiples, n’est pas le contact, qui implique justement une commune présence, et une sensorialité partagée.

Un monde sans chair

Certes, dans un contexte social où les valeurs de l’ultralibéralisme s’imposent même dans la vie quotidienne, cette connexion est efficace, fonctionnelle, rapide, fondée sur une disponibilité sans repos, mais elle est insuffisante en elle-même à établir l’échange d’une signification porteuse de valeur. Ce sont des communications sans visage, sans présence, qui prolifèrent comme une enveloppe rassurante mais en tenant l’autre à distance et en disqualifiant la valeur de la parole.

La communication est un monde sans chair, sans sensorialité (sinon une hypertrophie de la vue), suspendant les autres activités corporelles ; elle est typique de l’humanité assise. Les réseaux sociaux sont sans visage, contrairement à la parole du quotidien. Ils configurent un monde de masques, lèvent toute responsabilité liée aux contraintes de l’identité. Ne pas avoir à rendre de comptes, ne plus craindre de ne pouvoir se regarder en face est une raison de la fascination qu’ils exercent.

L’anonymat autorise le harcèlement, les insultes, les menaces. Paroles sans visage, sans possibilité de vérification, avec une multiplication des identités dans une sorte de carnaval où, le plus souvent, nul ne sait à qui il écrit réellement. Rappel d’existence où il ne s’agit plus de rencontrer l’autre, de se révéler à lui, mais d’en faire un témoin du fait d’être là.

Nombre de réseaux sociaux renouvellent à l’infini l’art du bavardage. Le même individu peut passer des heures à écrire des textos ou à discuter sur de multiples tchats à la fois, sur l’un il est une femme, sur l’autre un adolescent, sur un troisième un chien… Bref, il endosse une identité de carnaval sans se soucier du jugement de l’autre, puisqu’il est sans visage et ne craint rien. Et le correspondant qui le passionne depuis des années n’est autre que son voisin de palier, qu’il n’a jamais supporté au quotidien. La liquidation du visage autorise aussi tous les fantasmes.

Chacun devient une monade [une unité], centré sur lui-même et son éventuelle communauté d’intérêt. La chose publique disparaît. Nous sommes de moins en moins ensemble, mais de plus en plus côte à côte, dans la fragmentation, les yeux rivés sur nos écrans, sans plus nous regarder. Cette souveraineté de l’hyperindividu contemporain rend l’autre négligeable. On comprend en ce sens que le visage change de statut pour devenir non plus le lieu sacré du rapport à l’autre, mais un élément parmi d’autres d’un corps qui a de moins en moins d’importance dans la relation à autrui. »

David Le Breton est professeur de sociologie à l’université de Strasbourg. Il a publié « Des visages. Une anthropologie » (Métailié, 1992 ; édition actualisée en 2022).

(C) Le Monde

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Francesco BOTTI, Le Temps démasquant la duplicité

Francesco BOTTI, Le Temps démasquant la duplicité, vers 1700

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Zao Wou Ki, il ne fait jamais nuit

Zao Wou Ki, il ne fait jamais nuit, diptyque, 2005

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Jacques LACAN, être un précurseur

« (…) les êtres humains sont toujours plongés dans le même réseau culturel de leurs contemporains, et ne peuvent avoir d’autres notions que les leurs. Etre un précurseur, c’est voir ce que nos contemporains sont en train de constituer comme pensées, comme conscience, comme action, comme techniques, comme formes politiques, les voir comme on les verra un siècle plus tard. »

Jacques LACAN,  Le moi dans la théorie et dans la technique de la psychanalyse, Séminaire livre II, 1954-1955, p. 45, ed du Seuil, 1978, Paris

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Johannes VERMERR, La liseuse à la fenêtre

Johannes VERMERR, La liseuse à la fenêtre, 1658-1659

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Marcel PROUST, Le côté de Guermantes, une chambre

une chambre

J’ouvris une chambre, la double porte se referma derrière moi, la draperie fit entrer un silence sur lequel je me sentis comme une sorte d’enivrante royauté ; une cheminée de marbre ornée de cuivres ciselés, dont on aurait eu tort de croire qu’elle ne savait que représenter l’art du Directoire, me faisait du feu, et un petit fauteuil bas sur pieds m’aida à me chauffer aussi confortablement que si j’eusse été assis sur le tapis. Les murs étreignaient la chambre, la séparant du reste du monde et, pour y laisser entrer, y enfermer ce qui la faisait complète, s’écartaient devant la bibliothèque, réservaient l’enfoncement du lit des deux côtés duquel des colonnes soutenaient légèrement le plafond surélevé de l’alcôve. Et la chambre était prolongée dans le sens de la profondeur par deux cabinets aussi larges qu’elle, dont le dernier suspendait à son mur, pour parfumer le recueillement qu’on y vient chercher, un voluptueux rosaire de grains d’iris ; les portes, si je les laissais ouvertes pendant que je me retirais dans ce dernier retrait, ne se contentaient pas de le tripler, sans qu’il cessât d’être harmonieux, et ne faisaient pas seulement goûter à mon regard le plaisir de l’étendue après celui de la concentration, mais encore ajoutaient, au plaisir de ma solitude, qui restait inviolable et cessait d’être enclose, le sentiment de la liberté. Ce réduit donnait sur une cour, belle solitaire que je fus heureux d’avoir pour voisine quand, le lendemain matin, je la découvris, captive entre ses hauts murs où ne prenait jour aucune fenêtre, et n’ayant que deux arbres jaunis qui suffisaient à donner une douceur mauve au ciel pur.
Marcel PROUST, Le côté de Guermantes,  Gallimard, coll La Pléiade, 1973, p 84

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Naples à Paris, Musée du Louvre, 19 juillet 2023

Naples à Paris, Musée du Louvre, 19 juillet 2023, oeuvres du musée Capidomonte de Naples

Journal 29

re-presentations

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Roland CHEMAMA et Christian HOFFMAN par Thatyana PITAVY, interview

12 juillet 2023

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Karl Marx, aujourd’hui ? France culture

Karl Marx, aujourd’hui ?

Philosophe, économiste et journaliste, l’œuvre dense de Karl Marx suscite des interrogations contemporaines. Comment appréhender ses écrits aujourd’hui, notamment le « Capital » ? Quelle pertinence pour l' »idéologie » actuelle et quelle définition précise du marxisme retenir ?

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Soo Kyoung Lee, Bleu cyan

Soo Kyoung Lee, Bleu cyan, 2013, peinture acrylique sur toile

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Jacques LACAN interrogé par François WAHL

Jacques Lacan à l’écoute de l’inconscient

Jacques LACAN interrogé par François WAHL

 

A l’occasion de la parution des Écrits, en 1966. (16 minutes)

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Walter BENJAMIN, in L’oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique

 

« On s’était dépensé en vaines subtilités pour décider si la photographie était ou non un art, mais on ne s’était pas demandé d’abord si cette invention même ne transformait pas le caractère général de l’art. »

Walter BENJAMIN, in L’oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, traduction française en 1936.

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Pablo PICASSO, Trois musiciens

Pablo PICASSO, Trois musiciens, 1921, Mrs Simon Guggenheim fund, 1969,

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Centre Beaubourg Paris, Mamac Nice, Biennale de Venise 2017

Centre Beaubourg, Paris, 10 août 2013, Mamac  Nice, 29 avril 2017, Biennale de Venise, mai 2017
Photographies et montage, Bernard Obadia
Journal 30
Re-presentations

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Jacques LACAN, Joyce, l’Histoire, l’exil, le corps

 

 « Joyce se refuse à ce qu’il se passe quelque chose dans ce que l’histoire des historiens est censée prendre pour objet. Il a raison, l’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que les exodes. Par son exil, il sanctionne le sérieux de son jugement. Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. Envers de l’habeas corpus. »

 

Jacques LACAN, « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568.

 

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Alex FOXTON, Study after RIBERA

Alex Foxton, Study after Ribera, 2023, huile et fusain sur papier

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Sur les lieux de Georges Perec (France culture)

Sur les lieux de Georges Perec

Pour LSD, Claire Zalc mène l’enquête sur les lieux de Georges Perec, à la recherche des traces de son histoire. Quatre lieux pour nous raconter un orphelin de la Shoah, un amoureux des mots, un fils d’immigrants, un habitant de la littérature.

    • Comment Georges Perec, orphelin de la Shoah, a-t-il levé le rideau de fer tombé sur son lieu d’enfance, la rue Vilin à Belleville, où il a vécu de 1936 à 1942 ? Cet épisode part à la recherche des traces laissées par son histoire.
    • Le Moulin d’Andé, pour Georges Perec, c’est à la fois le lieu d’une histoire d’amour passionnée avec Suzanne Lipinska, la maitresse des lieux et le terrain de jeu d’une prouesse littéraire : l’écriture de ‘La Disparition’, roman sans la lettre e.
    • En 1978, Georges Perec se lance avec Robert Bober dans la réalisation d’un film sur Ellis Island, centre d’accueil de millions d’immigrants à destination de New York entre 1892 et 1954. Que vient-il chercher dans ce « lieu d’errance et d’espoir »?
    • Que représente Lubartów pour Georges Perec ? Son père y est né et lui n’y a mis les pieds qu’une fois, en 1981.
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Robert GEORGIN, Jacques LACAN, Sigmund FREUD et l’inconscient (France culture)

Robert Georgin, Jacques Lacan, Sigmund Freud et l’inconscient

Dans cet épisode de « Sciences humaines aujourd’hui » diffusé en 1976, Robert Georgin expose ce qu’a été « la seconde révolution freudienne » initiée par Lacan dans les années cinquante. On y entend aussi Jacques Lacan sur les sources de la pensée freudienne et la structure de l’inconscient.

Robert Georgin, auteur notamment du « Temps freudien du verbe » en 1973, d’un « Lacan » aux Éditions L’âge d’Homme en 1977 et d’un « Jakobson » en 1978, a beaucoup consacré de son temps à la psychanalyse et à la linguistique parmi ses multiples activités. Dans cette archive de « Sciences Humaines aujourd’hui », diffusée le 29 mai 1976 et qui a pour titre « Lacan ou le retour à Freud », il expose ce qui constitue la révolution lacanienne et ses apports à la psychanalyse.

Il suffit d’ouvrir Freud à n’importe quelle page pour être saisi du fait qu’il ne s’agit que de langage dans ce qu’il nous découvre de l’inconscient

Robert Georgin nous explique comment Jacques Lacan, revenant aux sources de la pensée freudienne, défend la structure linguistique de l’inconscient affirmant ainsi que le langage est au cœur de notre psychisme. Une manière de redéfinir la psychanalyse en mettant l’accent sur l’inconscient, le langage et la fonction symbolique.

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Soo Kyoung Lee, PP 1

Soo Kyoung Lee, PP 1, 2015, peinture acrylique

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Marcel DUCHAMP, définir l’art

Question : “ Y a-t-il une manière de considérer le ready-made comme une oeuvre d’art ?

Duchamp : “C’est là le point vraiment difficile parce qu’il faudrait d’abord définir l’art. On a essayé, tout le monde a essayé, et chaque siècle il y a une nouvelle définition de l’art. J’imagine qu’il ne doit pas y en avoir une essentielle qui soit valable pour tous les siècles. Donc si nous acceptons l’idée de ne pas essayer de définir l’art, ce qui est une conception très légitime, alors le ready-made peut être vu comme une sorte d’ironie, ou une tentative de montrer la futilité de tenter de définir l’art,  parce que voilà une chose que j’appelle art. Je ne l’ai pas fait moi-même. Comme on sait, art veut  dire étymologiquement faire, faire à la main. C’est un produit fait main et là à la place de le faire, je le prends tout fait (ready-made), même si ça été fait dans une usine. Mais ce n’est pas fait à la main, donc c’est une façon de nier la possibilité de définir l’art. […] Vous savez ce que fait l’art mais vous
ne savez pas ce que c’est. C’est une sorte de courant inné à l’homme, ou quelque chose que vous ne devez pas définir. […] ”

Marcel DUCHAMP, interview à la BBC, 1959

 

“Que monsieur Mutt ait fabriqué la fontaine de ses propres mains ou non est sans importance. Il l’a CHOISIE. Il a pris un objet de la vie quotidienne, l’as mis en situation, au point d’en faire oublier sa fonction et sa signification utilitaires sous un nouveau titre et un nouveau point de vue – et a crée une pensée nouvelle de cet objet. »

Editorial (sans doute de Duchamp lui-même) in The Blind Man N°2, mai 1917

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