L’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes est mort
Travailleur acharné, auteur prolixe à l’imagination fertile et fervent défenseur de la liberté d’expression, il s’est éteint le 5 mars à Lisbonne, à l’âge de 83 ans.
Il n’était pas de ces écrivains cherchant à plaire : « Je n’ai pas écrit pour apporter la paix à quiconque. Je ne voyais aucun intérêt à amuser, à divertir ou à agiter des animaux en peluche devant les grandes personnes. J’ai fait des livres pour adultes qui se tiennent debout les grands yeux ouverts », écrivait-il en 2012 dans une chronique où il faisait ses adieux – finalement temporaires – à la scène littéraire.
Réputé pour la complexité et l’exigence de ses livres – une complexité qui était celle de la vie même, s’en défendait-il –, Antonio Lobo Antunes est mort le 5 mars à Lisbonne, a annoncé sa maison d’édition portugaise, le groupe Leya, le même jour. Il avait 83 ans. Cet écrivain qui passait pour bourru, provocateur, voire excessif, laisse derrière lui une œuvre foisonnante d’une trentaine de romans, ainsi que des livres de chroniques et des recueils de poésie. Une somme, marquée par une grande inventivité formelle, mais aussi par un profond sens de la dérision comme par le pessimisme le plus sombre.
Né le 1er septembre 1942 à Benfica, un quartier de Lisbonne, dans une famille de la bourgeoisie cultivée, Antonio Lobo Antunes est l’aîné d’une fratrie de six garçons. Son père, d’origine allemande et brésilienne, est un neuropathologue et un joueur de hockey sur patin réputé, qui mène sa progéniture à la baguette et l’initie à marche forcée à la littérature classique, en l’obligeant à lire Flaubert dans le texte, dictionnaire à la main. Mais Antonio n’en concevra pas le dégoût attendu. Adolescent, c’est au contraire un « drogué » de littérature française, qui dévore Cendrars, Supervielle, Apollinaire, Audiberti et Céline.
Comme son père, il suit des études de médecine et se spécialise en psychiatrie, une discipline qui, estime-t-il, lui laissera le temps d’écrire. Il en concevra une passion pour « les grands psychotiques, les schizophrènes », confiait-il au Monde en 2014, dans une langue française qu’il maniait à la perfection. Longtemps, il continuera de se rendre chaque semaine à l’hôpital pour écrire et respirer l’atmosphère des lieux. Il y trouvera notamment la matière de Nébuleuse de l’insomnie (Christian Bourgois, 2012), où il mettait en scène un jeune autiste. Il y puisera aussi le sujet d’Il me faut aimer une pierre (Christian Bourgois, 2007), roman dans lequel une femme âgée, sujette à des hallucinations, raconte ses amours clandestines avec l’homme marié qui lui était promis lorsqu’elle était jeune.
La situation politique de son pays le rattrape sitôt ses études achevées. Il est envoyé en 1971, pour vingt-sept mois, comme médecin militaire en Angola, où sévit l’une des dernières guerres d’indépendance du continent africain. Cette expérience fondatrice, durant laquelle il sera chargé d’amputer les blessés à la scie de charpentier, lui inspirera directement ses trois premiers romans, Mémoire d’éléphant (Christian Bourgois, 1998), Le Cul de Judas (Métailié, 1983), et Connaissance de l’enfer (Christian Bourgois, 1998).
«Triste pays de pierre et de mer »
Fortement autobiographique, écrite à la première personne, la trilogie, à sa grande surprise, lui vaut un succès immédiat lors de sa parution entre 1979 et 1980 : tranchant avec les romans psychologisants et néoréalistes de l’époque de la dictature salazariste, une littérature ancrée dans l’Antiquité et les pays imaginaires par peur de la censure, elle se rapproche des postmodernistes américains en renouvelant les formes narratives. Sans toutefois expliciter les horreurs de ce « Vietnam du pauvre », comme l’auteur surnommait la guerre, elle explore la façon dont un passé violent fait surgir névroses et hystérie.
L’histoire récente du Portugal nourrira, par la suite, son imagination. Les illusions perdues de la révolution des œillets (Fado Alexandrino, Albin Michel, 1987), le déclin de l’empire portugais (Le Retour des caravelles, Christian Bourgois, 1990), ou encore la permanence d’un système féodal malgré le retour de la démocratie (La Splendeur du Portugal, Christian Bourgois, 1998) sont autant de prismes par lesquels le romancier décrit ce « triste pays de pierre et de mer », comme il appelait sa patrie.
Mais l’œuvre de Lobo Antunes navigue aussi du côté de l’intime. L’auteur, qui a abandonné l’exercice de la psychiatrie à partir de 1985 pour se consacrer pleinement à l’écriture, se révèle un formidable explorateur des tourments de l’âme. De livre en livre, ce lecteur assidu de Faulkner (auquel il préférait toutefois Tolstoï, Proust et Conrad) impose sa marque sans doute la plus distinctive : une écriture où la polyphonie des voix et la superposition des différents flux de conscience, dans un entremêlement des temporalités, plongent au plus profond des complexités de l’être humain.
Travailleur acharné
A travers ce flot de langage, souligné par une déconstruction de la syntaxe, il aborde ses thèmes récurrents : la folie, le désir, les erreurs du passé, la décadence de la petite bourgeoisie, la certitude de la mort… Autant de sujets empreints d’une intense nostalgie. Cette saudade imprime L’Ordre naturel des choses (Christian Bourgois, 1994), fortement inspiré par le personnage d’une de ses tantes. Ou La Mort de Carlos Gardel (Christian Bourgois, 1995), livre dans lequel les membres d’une famille, venus au chevet d’un adolescent mourant, se repassent chacun leur vie. Son dernier ouvrage traduit en français, L’Autre Rive de la mer, était paru en 2024 chez Christian Bourgois.
Conscient de sa valeur littéraire, Lobo Antunes était contrit de ne pas avoir reçu le prix Nobel. D’autant plus que son compatriote José Saramago avait raflé la récompense en 1998. Mais il aura sans doute gagné une satisfaction plus grande encore. « J’ai écrit les livres que je voulais, comme je le voulais, pour dire ce que je voulais : je n’en changerais pas une ligne et, si on m’accordait cent ans de vie supplémentaire en échange de mes livres, je n’accepterais pas. Le tout est exactement tel que je l’ambitionnais », écrivait-il. Le résumé d’une existence accomplie.