Par Géraldine Mosna-Savoye
La psychanalyste Silvia Lippi nous plonge dans Sigmund Freud et notamment dans « Psychologie des foules et analyse du moi », un texte dont la dimension sociale et politique lui tient particulièrement à cœur.
La psychanalyste Silvia Lippi reconnaît avoir été particulièrement influencée dans son travail par ce texte de Freud, Psychologie des foules et analyse du moi, publié en 1921. A l’époque de ses études de psychologie, elle découvrait ce texte dans lequel Freud parle de la société – « ce qui nous montre – dit-elle – que la psychanalyse n’est pas qu’une pratique du lien individuel ». Philosophe de formation, ancienne lectrice de Spinoza, Machiavel et Marx, ayant travaillé en institution sur la psychose, Silvia Lippi nous révèle un Freud bien plus politique qu’on ne le pense.
La découverte de Freud après celle de Lacan
« Freud m’a toujours accompagnée, mais c’est le petit frère de Lacan« , raconte Silvia Lippi, qui avoue être tombée amoureuse de Jacques Lacan aussitôt qu’elle l’a découvert. « Paradoxalement, moins je comprenais Lacan, plus il me plaisait », explique Silvia Lippi, pour évoquer le fait que c’est bien d’avoir cette possibilité de ne pas tout comprendre » Comme dit Freud, l’inconscient n’a pas de temps, souligne-t-elle, « donc vous voyez là, les choses s’étaient un peu inversées. »
En choisissant ce texte de Freud, habituée qu’elle était à penser le Freud, encore une fois, individuel, qui s’occupe de la singularité, de l’individu, Silvia Lippi prend conscience de l’idée qu’il y avait quelque chose de collectif très fort, pour un psychanalyste. « Et en lisant ce texte, évidemment, j’ai vu qu’il y avait une implication très profonde et en manière très particulière de penser le collectif parce que c’était lié, notamment au singulier, ce qui donnait quelque chose de tout à fait nouveau pour moi pour repenser la question du collectif et du groupe ».
Freud, ingouvernable
La psychanalyse est tellement liée à ce que Freud a théorisé qu’on ne peut pas passer à côté de lui : Freud, si ingouvernable qu’ on le retrouve toujours là où on ne l’attend pas, Freud inclassifiable, bourgeois, viennois, d’une société victorienne complètement renfermée, « et lui, à l’intérieur de cette société, il fait une révolution en parlant de la sexualité, en écoutant les femmes. On oublie souvent que Freud était juif, qu’il devait descendre de son trottoir ».
« Psychologie des foules et analyse du moi »
Le sujet est seul face à ses traumatismes, ses fantômes, ses angoisses, ses détresses, son « impuissance » comme dit Freud, rappelle Silvia Lippi, il a besoin de l’autre, d’où le besoin de la foule. Et c’est là en étant avec les autres que » je suis fort ». Pour ne pas me sentir impuissant, j’ai besoin de l’autre. Ici se dessine le lien social fondé sur la fraternité : les fils du père se construisent par le meurtre de celui-ci et la culpabilité qui en découle.
A travers l’archive écoutée de Sigmund Freud [Psychologie des foules et analyse du moi, chapitre IX, “La foule et la horde originaire”], Silvia Lippi détecte chez Freud un autre lien social : celui de « ces jeunes pensionnaires » qui partagent un symptôme, et nous dit clairement : Si chaque trauma, selon Freud, est profondément singulier, le symptôme, lui, est partageable. L’exemple de ces jeunes filles nous découvre que toute pulsion ne peut être refoulée, ce que Freud démontrera dans Malaise dans la culture, quelques années plus tard, en 1930.
Hegel, ce point d’attaque
« C’est triste de mourir sans avoir lu Hegel » avoue Silvia Lippi, et pourtant, si elle l’a un peu fréquenté, à travers Lacan, grand lecteur qui s’est beaucoup inspiré d’Hegel et notamment, de sa conception du phallus qu’elle attaque, il n’en reste pas moins un sujet qu’elle récuse sous plusieurs formes : « Je n’attaque pas le phallus en lui-même, j’attaque la centralité« .
Références sonores
- Archive du 7 décembre 1938, enregistrée au domicile de Freud à Londres.
- Sigmund Freud, Psychologie des foules et analyse du moi, chapitre IX “La foule et la horde originaire”, traduit de l’allemand par Pierre Cotet, André Bourguignon, Janine Altounian, Odile Bourguignon et Alain Rauzy, éditions Payot & Rivages, 1921. Lu par Nicolas Berger.
- Sigmund Freud, Psychologie des foules et analyse du moi, op. cité, chapitre VI “L’identification” (Payot & Rivages, 1921).
- Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture, chapitre III, traduction de Dorian Astor, éditions Garnier Flammarion, 1930.
- Chanson, Jerry Lee Lewis, I hate you
Dernier ouvrage paru de Silvia Lippi : Freud l’ingouvernable, coll. Nouages, éd. Stilus 2025.