Hans HOLBEIN, Les Ambassadeurs

Hans HOLBEIN, Les Ambassadeurs, National Gallery, Londres
Conception et montage, Bernard Obadia
Collection, Dans le détail des oeuvres
re-presentations

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Jacques LACAN, Socrate et le discours de la vérité

« Ce que Socrate appelle, lui, épistémè, la science, ce qu’il découvre en somme, ce qu’il dégage, ce qu’il détache, c’est que le discours engendre la dimension de la vérité. Le discours, qui s’assure d’une certitude interne à son action même, assure, là où il le peut, la vérité comme telle. Il n’est rien d’autre que cette pratique du discours.

Quand Socrate dit que c’est la vérité, et non pas lui-même, qui réfute son interlocuteur, il montre là quelque chose dont le plus solide est sa référence à une combinatoire primitive qui, à la base de notre discours, est toujours la même. D’où il résulte, par exemple, que le père n’est pas la mère, et que c’est au même titre, à ce seul titre, que l’on peut déclarer que le mortel doit être distingué de l’immortel. Socrate renvoie en somme au domaine du pur discours toute l’ambition du discours. Il n’est pas, comme on le dit, celui qui ramène l’homme à l’homme, ni même toutes choses à l’homme. C’est Protagoras qui a donné ce mot d’ordre, l’homme, mesure de toute chose. Socrate, lui, ramène la vérité au discours. Il est, si l’on peut dire, le supersophiste, et c’est en quoi gît son mystère, car s’il n’était que le supersophiste, il n’aurait rien engendré de plus que les sophistes, à savoir ce qu’il en reste, une réputation douteuse. »

Jacques LACAN le séminaire livre VIII, Le Transfert, Seuil ed, 2001,  page 102,

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David HOCKNEY, Christopher Isherwood et Don Bachardy

David Hockney, Christopher Isherwood et Don Bachardy, 1968, acrylique sur toile, 212,09 x 303,53 cm

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Rousseau, pionnier du journal intime, France culture

Si vous aimez aller seul au cinéma, partir en vacances avec vous-même ou écrire dans un journal intime, c’est en partie grâce à lui. Écrivain et penseur majeur du 18e siècle, Jean-Jacques Rousseau est un penseur essentiel pour comprendre le besoin de solitude et l’introspection.

Toute sa vie, Rousseau entretient une relation ambiguë avec la solitude. Il va d’abord la subir. Quelques jours après sa naissance en 1712, sa mère meurt d’une maladie infectieuse, son père tente d’échapper à la justice et quitte le foyer. Il se retrouve livré à lui-même à 16 ans. Après de nombreux voyages, l’écrivain devient ami avec des penseurs des Lumières, à Paris, comme d’Alembert ou Diderot.

La solitude : un état rarissime en société

En 1754, Rousseau écrit un de ses ouvrages fondateurs sur les inégalités dans la société. Il y développe une idée centrale de sa pensée : l’homme est naturellement bon, c’est au contact des autres, donc de la société, qu’il est corrompu.

Être seul, est associé à cette époque aux ermites, aux moines, c’est donc un état réservé au domaine de la religion, précise Sabine Melchior-Bonnet, autrice d’une Histoire de la solitude (2023, PUF) : “la solitude pure de la vie quotidienne, elle est encore rarissime. Elle est repoussée.”

Pour être bien perçu dans les cercles littéraires, il faut participer à des salons, se montrer en société. Avec cette nouvelle pensée, Rousseau se retrouve à contre-courant des normes du XVIIIe siècle : la sociabilité est une qualité et la solitude est plutôt stigmatisée.

Dans Le fils naturel, Diderot écrit « il n’y a que le méchant qui soit seul ». « Immédiatement, Rousseau prend ça pour lui et se brouille« , rapporte l’historienne qui décrit le citoyen de Genêve comme un homme torturé et en proie à de nombreuses contradictions. « Il est à la fois très sincère et très direct et en même temps qui cache énormément de choses intérieures. Il est à la fois très orgueilleux et il a honte, explique-t-elle. Il est à la fois assez sociable et en réalité, il ne rit jamais avec les autres, enfin, peu. »

Rousseau est critiqué, moqué par l’intelligentsia et quitte temporairement Paris pour Genève. C’est de là que vient l’idée qu’il est solitaire et qu’il va transformer cet état en quelque chose de positif. Dans ses moments de solitude, Rousseau écrit des textes qui vont influencer tous le XIXe siècle comme Le Contrat social qu’il écrit à Montmorency. « Au fond la solitude de Rousseau, elle est assumée. Il se pense seul parce qu’exclu par les autres, mais en réalité très tôt, il revendique cette forme de solitude. Il aime la campagne, il aime la forêt. Il n’est pas le premier à les découvrir, mais en tout cas, il les met dans ses essais, dans ses livres », appuie Sabine Melchior-Bonnet.

Dans une lettre au magistrat Malesherbes en 1762, il raconte les bienfaits qu’il trouve dans la solitude : “ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides mais délicieux que j’ai passés tout entier avec moi seul.”

Rousseau, pionnier du journal intime

Rousseau va même encore plus loin. Il tire de cet état de solitude un genre qui va se développer au XIXe siècle et que vous avez peut-être déjà expérimenté : le journal intime. En 1764, l’homme est toujours exilé et loin du monde. C’est là qu’il découvre un article attribué à Voltaire où ce dernier révèle que Rousseau a abandonné à l’Assistance publique cinq enfants. « Un homme qui vous fait des bons usages de la vie et surtout la morale, a été lui-même vraiment très fautif ». C’est à la suite de cette découverte qu’il pense écrire les Confessions, explique l’historienne.

Rousseau se livre avec sincérité sur sa vie. Dans le quatrième livre, il écrit : “je veux que tout le monde lise dans mon cœur”. L’initiative littéraire est totalement nouvelle, précise Sabine Melchior-Bonnet « parce qu’il dit toutes ses fautes, il ne cherche pas à enjoliver son portrait. La société doit beaucoup à Rousseau, mais le journal intime, aussi, doit beaucoup à Rousseau.« 

Avant l’ère de la « détox »

À la fin de sa vie, il s’attaque à sa dernière œuvre, les Rêveries du promeneur solitaire. Dans la cinquième promenade, un retour imaginaire sur les moments heureux de sa vie, il liste les conditions du bonheur : le « farniente » loin du monde, l’absence de communication, une marche, seul, dans des paysages verdoyants. Rousseau expérimente ce qu’on pourrait presque appeler aujourd’hui une certaine forme de “détox” avant de mourir en 1778.

Au siècle d’après, c’est le triomphe d’une autre forme de solitude : l’individualisme. Fini les salons, les sociabilités, l’individu se suffit à lui-même. Cette conception philosophique qui traverse le XXe siècle ne nous est pas étrangère.

Mais Sabine Melchior-Bonnet met en garde : “il y a cette expression du XVIIIe, ‘La solitude est à l’âme ce que la diète est au corps’. Elle montre bien qu’elle ne peut pas être totale ; dans le cas de Rousseau, elle est tragique, parce qu’il pense que c’est vraiment son destin ». Avant de conclure que « pour nous, à notre époque nous avons besoin d’un petit mixte entre le temps de solitude où l’on réfléchit sur ce qu’on fait et ce qu’on est et le moment où on est en société. Je crois que ce sera toujours ça, la solitude, à condition qu’elle soit voulue et pas subie« .

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Sygmar POLKE

Sygmar POLKE, Fondation van Gogh, Arles.
Photographies et montage, Bernard Obadia
Journal 46
re-presentations

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Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit CARAVAGE, La Flagellation

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit CARAVAGE, La Flagellation, 1607

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L’idée d’Amérique, France culture

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Nicolas RAMBERT, Kojève et le rêve russe

Cette émission de Studio Lacan est consacrée à Alexandre Kojève et au rêve russe. Nous y accueillons le philosophe Nicolas RAMBERT qui a, d’une part, traduit le livre de Kojève Sophia, et, d’autre part, accompagné cette traduction d’un opus de son cru : La conscience de Staline. Dans « L’écho de la culture », Pierre Sidon évoque le dernier livre de Giuliano da Empoli qui mentionne, tant dans Le mage du Kremlin que dans L’heure des prédateurs, le nom d’Alexandre Kojève.

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Saint-Simon (1760-1825), dans l’atelier d’un visionnaire, France culture

  • Pourquoi lire Saint-Simon aujourd’hui ?

    L’œuvre du philosophe et réformateur social, le comte de Saint-Simon (1760-1825), a influencé des systèmes d’idées aussi divers que le positivisme, le socialisme, le libéralisme, l’anarchisme, ou le saint-simonisme. Comment lire Saint-Simon aujourd’hui, lui dont l’œuvre est plus citée que lue ?
  • Les saint-simoniennes, premières « féministes » ?

    Dans les années 1830, de nombreuses voix de femmes, de Claire Démar à Désirée Véret ou Jeanne Deroin, s’élèvent dans les rangs saint-simoniens. Bourgeoises comme prolétaires s’expriment sur des thèmes aussi variés que le mariage, l’amour libre ou l’éducation, luttant pour leur émancipation.
  • Le futur en chantier : Saint-Simon, utopiste ?

    Avec son projet de réforme sociale, politique et industrielle, Saint-Simon n’était-il rien d’autre qu’un utopiste, un doux rêveur, comme l’ont dit ses détracteurs, ou bien plutôt un visionnaire, comme ont voulu l’incarner ses disciples, tentant de faire de l’utopie une réalité ?

     

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Gustave COURBET, Autoportrait

Gustave Courbet, Autoportrait dit aussi Le Désespéré, v. 1843-1845, huile sur toile, 45×54 cm, propriété de la Qatar Museums Authority,

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Être Charlie… Chaplin par Michèle ELBAZ

Être Charlie… Chaplin

18 octobre 2025

« Le Witz met en cause les solidarités qui nous sont proposées par la perception1 ».

Ré-évoquons ce film qui peut paraître obsolète2 en ces temps de dé-chaînement d’une jouissance guerrière radicale, d’une géopolitique qui a perdu toute boussole, d’un fanatisme larvé distribuant ses coups ici ou là…

À cet endroit, l’art de l’humour ou de l’ironie a du mal à répondre comme Autre qui décomplète, qui souligne la dérision par le comique, dénonce, déplace et fait limite pour incarner une autre perspective. L’implacabilité paranoïaque fait fureur avec sa particularité de ne point avoir d’ennemis ou d’opposants, mais des cibles à abattre.
La tentative de résistance par la caricature, l’incitation à rire, même jaune, de la déraison, de la haine ou de la monstruosité se trouvent gravement entravées, voire presque inadéquates. Les tigres ne sont pas en papier… L’inflexibilité barbare partout fait retour et cela fait du tort au rire. Notre époque est celle où Zazie se fait hara-kiri.
Alors, dans une sorte de repli stratégique et pour notre édification, revisitons la structure et les mécanismes de ce qui a été appelé : Le film.

Le Dictateur de Charlie Chaplin a ouvert un paradigme stylisé et réduit à sa logique essentielle ; s’agissant des dictateurs, il les concerne tous, dans le grotesque comme dans le redoutable, inséparablement liés.
Ce film est réalisé en 1938 et reste indémodable, car, dès son origine, il est en avance sur l’histoire qui s’annonce. Comme tous les maîtres du rire dans des temps sombres (Kafka, Mandelstam…), Chaplin saisit le bruit du temps ; au point que ce film fut une affaire d’État.
Dans son essai passionnant3 Jean Narboni, théoricien du cinéma et virtuose du scalpel, critique, confère à ce film une épaisseur que le burlesque a pu voiler. D’autres commentateurs et connaisseurs du film tels Hannah Arendt, le magistral André Bazin, François Truffaut, Jean-Luc Godard, confèrent à celui-ci une place jusqu’alors inaperçue. Confronté à la solitude et à l’hostilité, l’obstination et la fortune de Chaplin seront mises au service d’un acte affirmant son désir.

D’où fait-il surgir le rire ? De ce trou qu’il aménage, occupé par un corps, celui du Barbier juif qui a lui-même un trou de mémoire ; cette « absence » lui permettra d’effacer le dictateur. Chaplin le place au centre d’une structuration serrée de références et de mécanismes qui architecturent le récit et son propos.
Il tire parti de la thèse de Walter Benjamin4 sur les transformations parallèles qu’ont subies l’acteur de cinéma et l’homme politique : tous deux sont dorénavant exposés à la technique et ont une relation nouvelle aux masses.
Il attribue un nom et un sans-nom (Hynkel/Le barbier juif), il installe un écart irréductible entre des espaces, des objets, des visages, des corps – pourtant avec le même acteur. Tantôt il enregistre l’effet matériel d’une voix off sur le corps du barbier à l’écran ; tantôt il secoue le corps du dictateur de borborygmes d’une langue frappée d’idiotisme. Tout le film contribue à la question très sérieuse de la corruption de la langue et à ce que parler veut dire5.

Par les voies du dérisoire et du ridicule Chaplin nous mène subtilement vers des réponses à valeur de leçon : il pose la question du commandement à parler contre parler le commandement. Le sujet même du film c’est le devoir de parler, au moment où ses films vont devoir être parlants ! Et c’est la première fois que Charlot parle ; son discours aux hommes renverse la harangue injonctive d’Hynkel-Hitler. L’accent de ce dernier discours où le visage de Charlie Chaplin recouvre celui de Charlot, fait dire à Godard qu’« il invente le discours-vérité »… qui n’est plus qu’une voix. On sait qu’elle se révélera vaine bien entendu dans le fracas de la guerre déjà en marche.

Dans la construction narrative, Chaplin use d’un ressort puissant ; il joue les deux personnages, du dictateur et du barbier juif, cependant que le moteur du film est la non-ressemblance. L’étrange prologue du film, écrit sur le carton en ouverture, pose cet axiome : « Toute ressemblance entre le dictateur Hynkel et le barbier juif est purement fortuite ». Découplage radical, à partir d’un même acteur, de deux mondes, celui du second venant fortuitement néantiser le premier, qui dans un gag tombe à l’eau ! Pourtant il y a cette fausse symétrie entre Hynkel et le barbier juif : Hitler/Charlot ; le dictateur et la vedette sont connus de tout spectateur. Notamment, il y a cette même moustache, qui fait pivot dans une étrange usurpation de l’être de l’autre : « Ce cambriolage ontologique repose en dernière analyse sur l’effraction de la moustache. [Il] repose sur les propriétés magiques de ce calembour pileux. Il eût été inconcevable si Hitler n’avait pas commis le premier l’imprudence de ressembler à Charlot par sa seule moustache6 ». C’est pourquoi J. Narboni souligne l’« audace [du] sort paradoxale [que fait subir Chaplin] au sentiment de déjà-vu et à la ressemblance7 ».
Le film en fait un point aveugle, le seul lieu de rupture, coupure, avec cette identification ; en « parlant de “cambriolage ontologique”, Bazin met en effet l’accent sur ce que la psychanalyse nommera “trait unaire” comme support essentiel d’identification8 ». Ainsi, au cambriolage de l’Autre, il sera opposé une opération de néantisation par l’Un. On comprend alors que le prologue initial au fronton est à lire comme le : « Toujours l’Un sans l’Autre » du film.

Chaplin interroge fondamentalement le pouvoir séparateur de la satire et à quoi tient le pouvoir de séduire et d’entraîner une masse ou un public.
Son génie comico-politique introduit à l’écran un plan de séparation entre les corps : d’un côté, le corps agité et vide du dictateur, pantin ou fantoche privé de son existence, « néantisé » par Chaplin et de l’autre, le corps du Barbier avec sa gaucherie, son ratage, son existence qui souffle l’Autre, reprend ses droits sur la moustache !
C’est une véritable guerre d’anéantissement cinématographique que mène Charlie Chaplin avec ce film (proph)éthique ; un traitement comique de l’imposture.
Le noyau du rire, dit Freud, c’est une grimace ; elle s’avère pour nous telle que Lacan y ajoute : une grimace du réel.

  1. Miller J.-A., « Biologie Lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n°44, février 2000. ↩︎
  2. Chaplin C., Le Dictateur, 1940, United Artists. ↩︎
  3. Narboni J., …Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur Le Dictateur, Nantes, Capricci, 2010. ↩︎
  4. Cf. Benjamin W., « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000. ↩︎
  5. Question partagée par Leiris, Klaus Mann, Victor Klemperer… ↩︎
  6. Bazin A., « Le Dictateur », Écrits complets, t.I, Paris, Éditions Macula, p. 133. ↩︎
  7. Narboni J., …Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur Le Dictateur, op. cit., p. 35. ↩︎
  8. Ibid., p. 38. ↩︎
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Clotilde LEGUIL, Sur l’Un-dividualisme moderne –

Clotilde Leguil est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse. Elle a publié de nombreux ouvrages : « Céder n’est pas consentir » (2021); « Je, Une traversée des identités »(2018); « L’être et le genre : Homme/femme après Lacan » (2015). Entretien réalisé par Mathieu Siriot, psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse.

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Marcel Proust, Le génie même le grand talent

Le génie même le grand talent

Ces jeunes Bergotte – le futur écrivain et ses frères et sœurs – n’étaient sans doute pas supérieurs, au contraire, à des jeunes gens plus fins, plus spirituels qui trouvaient les Bergotte bien bruyants, voire un peu vulgaires, agaçants dans leurs plaisanteries qui caractérisaient le « genre » moitié prétentieux, moitié bêta, de la maison. Mais le génie, même le grand talent, vient moins d’éléments intellectuels et d’affinement spécial supérieurs à ceux d’autrui, que de la faculté de les transformer, de les transposer. Pour faire chauffer un liquide avec une lampe électrique, il ne s’agit pas d’avoir la plus forte lampe possible, mais une dont le courant puisse cesser d’éclairer, être dérivé et donner, au lieu de lumière, de la chaleur. Pour se promener dans les airs, il n’est pas nécessaire d’avoir l’automobile la plus puissante, mais une automobile qui ne continuant pas de courir à terre et coupant d’une verticale la ligne qu’elle suivait soit capable de convertir en force ascensionnelle sa vitesse horizontale. De même ceux qui produisent des œuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie, si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, s’y reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. Le jour où le jeune Bergotte put montrer au monde de ses lecteurs le salon de mauvais goût où il avait passé son enfance et les causeries pas très drôles qu’il y tenait avec ses frères, ce jour-là il monta plus haut que les amis de sa famille, plus spirituels et plus distingués : ceux-ci dans leurs belles Rolls-Royce pourraient rentrer chez eux en témoignant un peu de mépris pour la vulgarité des Bergotte ; mais lui, de son modeste appareil qui venait enfin de « décoller », il les survolait.

Marcel PROUST   A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, coll la Pléiade, 1974, p124-125

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Antonin ARTAUD, Autoportrait

Antonin ARTAUD, Autoportrait, 1946

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Nadeije Laneyrie-Dagen, Puissance et dissimulation des oeuvres de l’art

Dans le Divan dans le monde, Studio Lacan reçoit l’historienne de l’art Nadeije Laneyrie-Dagen pour nous parler du rapport dans l’histoire occidentale entre la dissimulation de certaines œuvres de l’art et la puissance de leur effet sur le spectateur qui pouvait y avoir accès. Nous évoquerons en particulier le destin du célèbre tableau de Gustave Courbet L’origine du monde. Pour l’Actualité de la psychanalyse, notre collègue Isabelle Orrado s’intéressera aux réseaux sociaux, comme escabeau possible pour le parlêtre.

 

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Claude MONET, Etretat, la Manneporte

 

Claude Monet, Etretat, la Manneporte, 1883, huile sur toile, 65,4 x 81,3 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art

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Jacques LACAN, La comédie, le rire

[C]e qui nous satisfait dans la comédie, nous fait rire, nous la fait apprécier dans sa pleine dimension humaine, l’inconscient non excepté, ce n’est pas tant le triomphe de la vie que son échappée, le fait que la vie glisse, se dérobe, fuit, échappe à tout ce qui lui est opposé de barrières, et précisément des plus essentielles, celles qui sont constituées par l’instance du signifiant. »

Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 362.

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Chaïm SOUTINE, La Fiancée

Chaïm SOUTINE, La Fiancée, 1923

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Roland Barthes, entretiens

Épisode 1 : « L’instrument même de la révolte : le langage »

Dans cet entretien, Roland Barthes fait le point. Le sémiologue français éclaire les mutations intellectuelles de l’époque : en 1967, les écrits renoncent à l’absurde, à la révolte et, peut-être, à la métaphysique. Les préoccupations d’ordre techniques et théoriques deviennent dominantes.

Épisode 2 : L’écriture formelle, l’écriture du plaisir et l’écriture du désir

En 1967 sur France Culture, Roland Barthes et Georges Charbonnier débattent d’une révolution du savoir où le concept de formalisation, ou langage formel, redéfinit la science et l’écriture, abordant également les notions de « l’écriture du plaisir » et de « l’écriture du désir ».

Épisode 3 : « Le langage sert à construire le rapport avec l’autre, à nous construire dans le monde »

Roland Barthes et George Charbonnier explorent ici les relations, par le langage, entre science et littérature. Une conversation, plus qu’un entretien, qui raconte le milieu des années 1960, comme un acte de naissance d’un débat qui construit l’étape d’après le structuralisme.

 

Épisode 4 : « Faire de la critique, c’est trouver le régime de lecture des œuvres nouvelles »

Que faut-il entendre par « texte » ? Roland Barthes déplie ici ce terme, pilier de sa pensée et de ses thèses. Il ouvre ensuite les sujets de la lecture, de la critique et de son rôle, des rapports entre le langage et la sexualité et de la défense de la langue française par les Français.

Épisode 5 : La mort de l’auteur et le sujet de la lecture

Le sémiologue et écrivain Roland Barthes dévoile, dans ce cinquième des six entretiens accordés à Georges Charbonnier en 1967 sur France Culture, quelques aspects fondamentaux des rapports entre auteur, lecture et lecteur.

Épisode 6 : « Le rôle de l’écrivain est d’arracher les masques qui cachent la vérité, de gratter les fausses écritures »

Pour ce dernier des six entretiens diffusés en 1967 sur France Culture, Roland Barthes se livre à une analyse de l’herméneutique, la science des déchiffrements et des interprétations des textes.

Les entretiens avec Roland Barthes de 1967, menés par Georges Charbonnier, sont de véritables laboratoires : s’y élabore peu à peu sa pensée de l’après-structuralisme.

L’année de publication de « La Mort de l’auteur » et 10 ans après la fin du cycle des « Mythologies », Barthes s’affirme comme une figure de la critique. Il installe petit à petit les notions de « texte », de « révolte » et de « désir ». Utilisant l’espace médiatique pour affirmer ses concepts, il étoffe également ici celui du langage, du texte et de la mort de l’auteur.

Dans ces six entretiens, Barthes et Charbonnier déplient également des questions sur le rôle de l’auteur, la vérité en littérature et l’écriture formelle, fondamentales dans la recherche critique des années 1960 et 1970.

Qu’est-ce qu’un texte ?

Défini par Barthes comme « le degré zéro du livre« , le mot « texte » trouve dans ces entretiens une acception qui se stabilise. Ce terme, neutre (et on perçoit déjà des piliers de la réflexion barthésienne), permet de dépasser la division des genres littéraires.

À partir de Mallarmé, dit Barthes, l’écrivain cherche à échapper au conformisme et à la tradition. Reconnaissant que certains textes contemporains peuvent paraître ennuyeux (Georges Charbonnier cite alors Michel Butor), Barthes précise tout de même que la modernité exige de la part du lecteur un véritable exercice : trouver la bonne vitesse de lecture, le bon « régime« .

Évoquant également « la saveur du langage« , il aborde le rapport entre le langage et la sexualité, convoquant ainsi la psychanalyse.

L’écriture comme outil de dialogue avec les sciences humaines

Le langage sert « à construire le rapport à l’autre et à nous-même dans le monde », dit Barthes. Nous sommes au milieu des années 1960 et, citant Paul Valéry, il enfonce un des clous de la théorie littéraire de ces décennies : l’écriture est avant tout « une figure du désir de l’autre », tout en affirmant à plusieurs reprises et de manière forte qu’on ne peut réduire le langage à une simple fonction de communication.

Une voie se dessine : la littérature commence à s’installer dans les sciences humaines, et l’interdisciplinarité s’affirme.

L’avénement du sujet dans la lecture

Dans le premier de cette série de six entretiens, réalisée avec la collaboration précieuse des équipes de la Documentation de Radio France et de l’INA, Roland Barthes est passé à la question par Georges Charbonnier sur le sujet de la révolte. Ce dernier se lance dans une tribune qui semble prémonitoire : « Il me semble, constate-t-il, qu’il n’y aurait révolte à notre époque que s’il y avait révolte politique violente. Et je n’en vois pas trace. Pourquoi a-t-elle disparu, cette révolte ?« 

Alors que l’ère de la récupération de la révolte par la culture de masse débute, Barthes investit la notion d’avant-garde, pour de suite l’annuler : elle « n’est plus valable, ne joue plus, ne fonctionne plus » dit-il, positionnant toutefois la révolte dans les arts et la culture, souhaitant l’émergence d’un « art du cri, un art du refus » par la réaffirmation du langage comme « l’instrument même de la révolte« .

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Jusepe de RIBERA , Saint Joseph et l’Enfant Jésus

 

Jusepe de RIBERA , Saint Joseph et l’Enfant Jésus 1630-35

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