En octobre 1981, pour rendre hommage à Jacques Lacan mort cette année-là le 9 septembre et pour répondre du même coup aux réactions et commentaires peu flatteurs sur sa personne qu’avait relayés la presse, les « Nuits magnétiques » lui consacraient une série de cinq émissions pour lesquelles Laure Adler avait recueilli les paroles de ceux qui avaient été suffisamment proches de lui pour rendre compte de la personne qu’il était et de l’œuvre qu’il avait accomplie.
En 1981, peu après sa mort, les « Nuits magnétiques » proposent une série de cinq émissions de témoignages sur Jacques Lacan. Dans ce premier épisode, Laure Adler interroge les souvenirs du romancier François Weyergans et ceux des psychanalystes Bernard This et Jacques-Alain Miller.
Deuxième des cinq « Nuits magnétiques » proposées par Alain Veinstein en hommage à Jacques Lacan, peu de temps après sa mort le 9 septembre 1981. Laura Adler recueille les témoignages de Françoise Dolto, Jacques-Alain Miller et des psychiatres et psychanalystes Gérard Haddad et Alain Didier-Weill.
Dans le troisième volet de cette série des « Nuits magnétiques » de 1981 dédiée à Jacques Lacan, Laure Adler s’entretient avec les psychanalystes Bernard This, Alain Didier-Weill et Jacques-Alain Miller.
Pour ce quatrième volet de la série des « Nuits magnétiques », consacrée à Jacques Lacan, Laure Adler s’intéresse aux « Ecrits » du psychanalyste,un important recueil publié en 1966 aux éditions du Seuil. Avec la participation de l’écrivain François Weyergans et du philosophe François Wahl.
Les séminaires de Jacques Lacan ont duré 27 ans (1953-1980), organisés dans différents lieux parisiens. Pour ce dernier numéro de la série des « Nuits magnétiques » diffusée en 1981, les psychanalystes Bernard This et Jacques-Alain Miller en dévoilent quelques aspects au micro de Laure Adler.
Par Pauline Chanu. LSD part à la recherche des persistances de l’hystérie. Une histoire longue et violente qui commence à l’Antiquité et continue de nourrir la misogynie et de hanter la médecine, la psychiatrie, la psychanalyse, la politique, la justice et nos représentations. Réalisation : Annabelle Brouard
En 2022, le diagnostic d’hystérie continue d’être posé sur les femmes, qu’elles souffrent d’épilepsie, d’endométriose, d’AVC… Possédées et dépossédées de leur corps, soupçonnées depuis l’Antiquité d’être trop fragiles par nature, elles simuleraient leurs symptômes.
La psychiatrie et la psychanalyse se débattent pour faire oublier leur passé de prise en charge des “hystériques” au XIXe et au XXe s. Comment peuvent-elles soigner aujourd’hui les patient.e.s qui présentent les mêmes symptômes “sans lésion organique”
La stigmatisation des femmes comme “hystériques” est une constante des mouvements antiféministes et masculinistes. Elle permet de mater toute volonté d’émancipation politique ou de dénonciation des violences. Comment fonctionne ce mécanisme de réduction au silence ?
Si le stigmate d’hystérie fonctionne toujours, c’est que nos imaginaires sont peuplés d’hystériques, de folles enfermées dans le grenier, de crises de nerfs de femmes au foyer. Comment cesser de croire à ces fictions ? Comment sortir de la maison hantée ?
À propos de la série
LSD part à la recherche des persistances de l’hystérie. Une histoire longue et violente qui commence à l’Antiquité et continue de nourrir la misogynie et de hanter la médecine, la psychiatrie, la psychanalyse, la politique, la justice et nos représentations. Réalisaiton : Annabelle Brouard
En 2022, un procès très médiatisé divise le monde en deux catégories : celles et ceux qui croient Amber Heard, cette jeune actrice hollywoodienne, trainée en justice pour diffamation, alors qu’elle accuse son ex-mari Johnny Depp, de violences conjugales et celles et ceux qui croient à l’innocence du mari. Des gros plans sur le visage de l’actrice circulent partout dans le monde : son visage tordu de colère, ses lèvres qui tremblent, ses mains crispées. Cette femme qui toujours pleure trop ou rit trop, tantôt trop froide ou trop affectée. Sa parole y est exposée et explosée. Et puis le couperet tombe : « Hystérique » pour l’avocate de Johnny Depp. « Histrionique et borderline » pour l’experte en psychologie appelée au procès. La justice comme l’opinion publique se montrent du même avis.
Mais hystériques aussi : Alice Coffin, Danièle Obono, Nathalie Kosciusko Morizet, Aurélie Filipetti, Mathilde Panot, Marlène Schiappa, Ségolène Royal, Sandrine Rousseau, Rachida Dati, Edith Cresson, et avant elles des générations de femmes politiques, des tricoteuses de la Révolution Française aux pétroleuses de la Commune, des suffragettes aux membres du MLF.
Il n’y a ni doute ni débat sur le caractère misogyne de ce terme qui fait, parfois même sourire en ramenant, comme un automatisme, la parole de l’autre à son utérus (dont c’est l’étymologie). Mais pourquoi alors son usage continue de disqualifier aussi efficacement si l’hystérie n’est qu’une fiction ? Pourquoi continue-t-il d’hanter nos représentations, nos imaginaires et nos jugements ?
L’hystérie est une longue histoire de vapeurs et d’écrans de fumée mais aussi une affaire de langage. Elle est un mystère qui traverse les âges, qui se fraie un chemin depuis l’Antiquité pour se maintenir aujourd’hui encore dans les cours de médecine, dans les expertises judiciaires, dans les diagnostics (confondus avec l’endométriose, la fibromyalgie ou l’épilepsie), dans les grilles psychanalytiques, dans les couloirs des hôpitaux psychiatriques… malgré sa disparition du DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) en 1968.
Cette série propose de prendre très au sérieux l’histoire de l’hystérie et pour ça, de regarder son spectre large, quand le terme apparait et s’évanouit, s’attarder sur ce que sa présence comme son absence disent de la place des femmes dans la société, de l’avancée ou du recul de leurs droits. D’aller chercher ses fantômes : ses ombres et ses permanences et faire entendre ses disparues et ses victimes d’aujourd’hui.
Une série de Pauline Chanu, réalisée par Annabelle Brouard
« Le travail de causalité qui finit par produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi ceux qu’on avait cru l’être le moins, ce travail est parfois lent, rendu un peu plus lent encore par notre désir – qui en cherchant à l’accélérer l’entrave – par notre existence même, et n’aboutit que quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre. Swann ne le savait-il pas par sa propre expérience, et n’était-ce pas déjà, dans sa vie – comme une préfiguration de ce qui devait arriver après sa mort – un bonheur après décès que ce mariage avec cette Odette qu’il avait passionnément aimée – si elle ne lui avait pas plu au premier abord – et qu’il avait épousée quand il ne l’aimait plus, quand l’être qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré de vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être-là était mort ? »
Marcel PROUST, A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, coll Folio 1988, p 42-43
Clotilde LEGUIL « L’interprétation en psychanalyse avec Lacan, un art de la surprise »
Techniques du son et professions de l’écoute Journées d’études interdisciplinaires 30 et 31 octobre 2014 Clotilde LEGUIL (Université Paris 8/École de la cause freudienne) Ces journées d’études se proposent d’étudier l’ensemble des pratiques spécialisées, artistiques, techniques, médicales, cliniques, scientifiques, à l’intérieur desquelles l’écoute fait l’objet d’une théorisation, d’un débat, d’une réglementation et de consignes précises, visant l’instruction, l’entraînement d’un praticien censé développer certaines compétences d’écoute pour l’exercice plus ou moins réussi de son activité. C’est donc dans la conjonction de l’histoire des arts et des sciences, de l’histoire du corps et celle des techniques, que nous souhaitons créer un espace de discussion interdisciplinaire autour des professions, des métiers et, plus largement, des pratiques culturelles reposant sur une certaine forme d’acuité auditive, qu’elle soit d’ordre physiologique, perceptive ou métaphorique.
Il a rêvé d’une œuvre comme acte héroïque, sacrifice véritable, mise à mort, s’est saisi des mots avec les sens, comme on appréhende un corps, s’est fantasmé surréaliste, fondeur de mythes littéraires, forgeur d’un sacré du quotidien, a regretté enfin la nature modeste de sa littérature – dite selon lui de confession – face à l’ampleur du réel et de l’histoire, sans voir peut-être qu’il avait eu ce courage, que d’autres n’ont pas eu : celui de vivre poétiquement.
Épisode 1/4 : Leiris ou le métier de vivre Sensible et avide de mots ; surréaliste, forgeur de mythes littéraires ; homme de l’engagement politique : les visages pluriels du romancier et poète Michel Leiris se dénudent dans «La compagnie des œuvres», de l’âge tendre à l’âge d’homme.
Épisode 2/4 : Michel Leiris, maniaque de la confession Empreinte d’une vie quotidienne dans sa plus entière nudité ou manière poétique d’être au monde, le « Journal » de Michel Leiris charrie avec lui des confessions et des non-dits, des grandeurs et des bassesses.
Épisode 3/4 : Les mots de Leiris L’œuvre de Michel Leiris est celle d’un esprit méticuleux, épris de réalisme : de biffures en méditations sur le rêve, elle s’est déployée avec pour horizon une manière littéraire, si ce n’est poétique d’être au monde.
Épisode 4/4 : L’art de Leiris Clôturons cette série consacrée à l’auteur de « L’âge d’homme » avec une danse : celle de la langue de Michel Leiris, dont les mots odorants et bien en chair tanguent, biffurent et se déhanchent.
Mauvais Genres rend hommage à David Lynch en scrutant certains des passages les plus marquant de sa filmographie.
Avec
Stéphane du Mesnildot,critique, commissaire d’exposition et spécialiste du cinéma japonais
Depuis le 16 janvier dernier, le roi David ne danse plus devant cette singulière arche de mésalliance que constitue sa filmographie. Après un premier hommage signé Pacôme Thiellement, Mauvais Genres rend de nouveau hommage à la figure séminale et vertigineuse du réalisateur de « Blue Velvet ».
L’acteur américain Kyle MacLachlan sur le tournage de « Blue Velvet », un film écrit et réalisé par David Lynch.
Tout au long de cette émission, Philippe Rouyer, Fausto Fasulo, Sixtine Audebert et Stéphane du Mesnildot scruteront au plus près l’écriture et la signification de certaines scènes lynchiennes tirées de Lost Highway, Fire walks with me et Blue velvet.
Grace Zabriskie (dans le rôle de Sarah Palmer) lutte contre le chagrin dans une scène de l’épisode pilote de la série télévisée « Twin Peaks », diffusée à l’origine le 8 avril 1990
Dans Oui, [film de Nadav Lapid, 2025] le héros raconte une blague :
« Un homme entre dans une agence de voyages. Il veut acheter un billet d’avion, mais ne sait pas où aller. L’employé lui donne une mappemonde et le laisse réfléchir à une destination. Après un moment, il lui demande s’il a fait son choix. L’homme répond : “Est-ce que vous auriez une autre mappemonde ?” »
FRA ANGELICO Filippo LIPPI Andrea MANTEGNA Figures du Fou (Louvre, Paris) Musée du Louvre 26-10-2024 Journal 46 Photographies et montage Bernard Obadia
Réédition du court texte éclatant sur l’antique sage grec signé du grand helléniste, mort il y a quinze ans. 22 août 2025 Le Monde
« Eloge de Socrate », de Pierre Hadot, Allia, 76 p., 6,50 €, numérique 4 €.
SOCRATE, ÉTERNELLEMENT TROUBLANT ET RÉVÉLATEUR
On croit tout savoir de Socrate. Simplicité, ruse, ignorance proclamée, chasse aux illusions. Sans oublier mauvaise réputation, procès inique, trépas héroïque. Aucune œuvre, mais un tournant de la pensée. Platon, Xénophon, Aristophane ont mis en scène diversement ce maître énigmatique. Quantité d’autres témoignages antiques dispersés conservent tel trait, telle formule. Et, au fil des siècles, se sont accumulées d’immenses piles de commentaires, d’études, d’analyses, scrutant sous tous les angles l’homme et la légende.
Malgré tout, on ne sait rien. C’est la première leçon d’Eloge de Socrate, qui est donc, par elle-même, éminemment socratique. Il s’ensuit d’importantes conséquences, dont les répercussions ne s’arrêtent plus. On découvre en effet, en seulement quelques pages – savantes, limpides et subtiles –, que Socrate est avant tout le nom d’un trouble révélateur. Derrière le personnage, partout décrit comme laid, excessif, déroutant, retors, se cache une dissonance fondatrice, un dispositif de séduction qui ne cesse de fonctionner à travers le temps.
Pierre Hadot (1922-2010) éclaire souverainement ce stratagème nommé Socrate. Du grand helléniste, professeur au Collège de France, on retrouve ici, avec éclat, les qualités marquantes : avoir tout scruté, penser finement, aller à l’essentiel, parler clair. Socrate, explique Hadot, trompe pour mieux orienter. Il avance masqué, pour dévoiler chacun à soi-même.
S’il se proclame ignorant, s’il feint de vouloir apprendre, c’est pour conduire son interlocuteur à se découvrir lui-même comme scindé en deux : anciennement habile, maintenant démuni. Ce perturbateur confronte chacun à l’énigme de sa propre existence, plutôt qu’à des distinguos rationnels et des débats d’idées. Ce qu’il met en question, profondément, ce sont en fin de compte les limites du langage, du désir, de la conscience.
Socrate rend autre
Ses lecteurs modernes ne s’y sont pas trompés. Pierre Hadot relie les profils de Socrate dans les textes grecs avec ceux qui émergent aux XVIIIe et XIXe siècles chez Hamann, chez Goethe, et plus encore chez Kierkegaard et Nietzsche. En les scrutant, il montre combien, à travers l’expérience morale et existentielle du dialogue, Socrate ne rend pas son interlocuteur plus savant, mais le rend autre. Inciter chacun à découvrir qu’il s’ignore lui-même, tel pourrait être le rôle permanent de ce séducteur masqué, caustique, indifférent à la mort.
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On ne saurait oublier que Pierre Hadot, dont on célébrera, cet automne, au Collège de France, le quinzième anniversaire de la disparition, a profondément marqué de son empreinte l’approche des philosophies de l’Antiquité. Au lieu d’y voir uniquement des systèmes théoriques, il a proposé de les aborder comme des médecines de l’âme, des voies de salut réorientant la manière de vivre, des écoles de sagesse élaborant et pratiquant des « exercices spirituels » destinés à ancrer leur doctrine dans l’existence. Lecteur de Wittgenstein et de Nietzsche (entre autres), il a su faire le lien entre les préoccupations des Anciens et nombre de pensées contemporaines.
Eloge de Socrate n’est pas inédit. Conférence prononcée en 1974, elle a figuré dans plusieurs recueils avant d’être éditée par Allia en 1998. Aujourd’hui, pour cette rentrée, arrive en librairie, sous une forme renouvelée, sa onzième édition. Rien d’étonnant : il est rare qu’un texte si bref en dise tant.
« La “pensée 68” face au moment Trump » (5/6). Dans un entretien au « Monde », l’académicienne analyse le destin du concept de « déconstruction » et renvoie dos à dos les deux cultures de l’effacement : celle de la toute-puissance de l’oligarchie autoritaire trumpiste, et celle des mouvements identitaires et communautaristes.
Née en 1945 à Nades, dans l’Allier, Sylviane Agacinski est philosophe et membre de l’Académie française. Directrice de programme au Collège international de philosophie de 1986 à 1991, elle a enseigné à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de 1991 à 2010. Marquée par la pensée de Martin Heidegger (1889-1976) et très proche de Jacques Derrida (1930-2004), son œuvre s’articule autour des rapports entre le masculin et le féminin (Politique des sexes, Seuil, 1998, et Métaphysique des sexes, Seuil, 2005), des controverses autour du genre (Femmes entre sexe et genre, Seuil, 2012), de la critique de la marchandisation du corps humain (Corps en miettes, Flammarion, 2009) et du religieux (Aparté, Aubier, 1978 et Face à une guerre sainte, Seuil, 2022).
Comment avez-vous vécu l’effervescence de Mai 68 ?
A l’époque, j’étais quelqu’un d’autre, dans un autre monde. Je traversais un moment d’émancipation personnelle : j’avais quitté Lyon et mes parents – atterrés – pour venir vivre libre à Paris, et découvrir la scène littéraire et intellectuelle. En mai 1968, mes sentiments étaient ambivalents. D’un côté, je trouvais assez jubilatoire la libération de la parole partout (à la Sorbonne, à l’Odéon, dans les usines…). Mais, d’un autre côté, il m’était impossible d’approuver des slogans aussi choquants que « CRS : SS », ou aussi puérils qu’« Il est interdit d’interdire ». J’avais lu assez de Marx pour être consciente de l’exploitation de la classe ouvrière, mais je ne pouvais adhérer à rien : ce que l’on savait de l’URSS et de la Chine ne me laissait aucune illusion sur l’agitation révolutionnaire. Le Parti communiste français [PCF], aligné sur le PC soviétique, était passablement machiste. Il n’en représentait pas moins le monde ouvrier et, à mes yeux, il était la gauche sérieuse.
Lors de l’énorme manifestation du 13 mai, par exemple, à laquelle je participais comme on va à une fête populaire, un mot d’ordre a traversé le défilé comme une vague : « A l’Elysée ! » On allait tout droit vers un drame, lorsque j’ai vu le service d’ordre plutôt musclé du PCF former un cordon infranchissable et obliger le cortège hésitant à s’orienter ailleurs avant de se disperser.
Dans quelle mesure la « pensée 68 » a-t-elle été la matrice de vos recherches philosophiques et de votre engagement politique ?
Je ne vous apprendrai rien en disant que la « pensée 68 » est un mythe. Cette formule a été forgée après coup par les philosophes Luc Ferry et Alain Renaut pour donner son titre à un livre critique de penseurs français très divers comme Michel Foucault [1926-1984], Jacques Derrida [1930-2004], Pierre Bourdieu [1930-2002] et Jacques Lacan [1901-1981]. La formule suggérait quelque complicité de ces auteurs avec les slogans et les pavés de Mai 68. Certes, tous sentaient le fagot, car ils s’inscrivaient dans le sillage des « penseurs du soupçon », selon les mots de Paul Ricœur, à savoir : Nietzsche, Marx et Freud, auxquels il faut ajouter Martin Heidegger [1889-1976]. Très contesté pour avoir adhéré au nazisme en 1933, ce philosophe allemand a néanmoins nourri une large partie de la pensée française après-guerre en inspirant l’existentialisme, mais aussi les critiques de l’emprise de la technique moderne sur le monde.
Même si, sur certains motifs, les penseurs français pouvaient se croiser, leurs écrits et leur enseignement divergeaient. Leurs écoles avaient même tendance à se transformer en chapelles rivales. Ayant quant à moi suivi les cours de Gilles Deleuze[1925-1995] à Lyon, puis les séminaires de Derrida à Paris, j’ai compris que la liberté de pensée impliquait de se donner plusieurs maîtres, jamais un seul. Grâce à Pierre Hadot [1922-2010], fidèle à l’idée antique de la philosophie comme « manière de vivre », j’ai fait un pas de côté en consacrant ma première publication à Ludwig Wittgenstein [1899-1951], sur les limites que le langage impose à l’ambition de dire l’expérience de l’être, ou celle du divin.
Comment et pourquoi la déconstruction est-elle devenue le diable théorique pour l’« internationale réactionnaire » ? Et quels usages et mésusages peut-on en faire aujourd’hui ?
L’usage philosophique du mot « déconstruction » vient de Heidegger et concerne la question métaphysique de l’« être ». Il s’agissait de « démonter » les concepts hérités de la tradition philosophique depuis Platon afin de repenser l’expérience inaugurale de l’être, propre aux penseurs présocratiques : mais l’être lui-même se dérobe en même temps qu’il se manifeste. Pour Derrida, cette dérobade, si l’on peut dire, tient au langage, comme système de signes qui renvoient les uns aux autres. Tout discours est un jeu entre les signes – ou traces – dont les effets de sens, sans cesse différés, ne peuvent restituer aucune présence pleine, originaire ou ultime. D’où le côté subversif de cette déconstruction.
Aujourd’hui, le présupposé des néo-déconstructeurs, apparenté à une forme de nihilisme, c’est la négation de toute « donation » et le retour à la souveraineté du sujet : rien ne nous est donné (ni être, ni divinité, ni nature, ni vitalité, ni sexe…). Tout est produit ou socialement construit. Pour Judith Butler, la philosophe américaine théoricienne du genre, le genre d’une personne est ainsi l’effet d’une performance théâtrale, sur le modèle des « drags ». L’identité individuelle devient une sorte de simulacre ou de parodie, tandis que la catégorie « femmes » perd toute consistance réelle. Pour Paul B. Preciado, philosophe qui assume sa transidentité, le genre est désormais une fiction bio-techno-biologique : un artefact. Le règne de la technique moderne (comme disait Heidegger) efface la distinction de sexe, en même temps que la question des rapports sociaux de sexe.
Comment qualifieriez-vous la période que nous traversons ? Est-ce une crise de civilisation ?
N’oublions pas que la crise de civilisation, pour les Européens, a déjà plus d’un siècle. C’est après la première guerre mondiale que Paul Valéry a parlé des « illusions perdues de la culture européenne » et que Jean Giono a décrit les valeureux soldats comme « un grand troupeau mené à l’abattoir ». Vingt ans plus tard, la guerre impérialiste et l’entreprise de destruction industrielle des juifs d’Europe, menées par le régime nazi, allaient plus loin encore dans la barbarie. Enfin, après l’enrôlement des peuples colonisés dans la guerre victorieuse des Alliés contre les forces de décivilisation, il restait, notamment pour la France, à reconnaître que les droits de ces peuples avaient été bafoués par la colonisation.
La crise actuelle est d’un autre ordre – quoique le monde soit encore anarchique et à nouveau en guerre. Elle est évidemment écologique : on connaît les effets catastrophiques de l’exploitation sans mesure de la nature. Elle est aussi anthropologique, liée à l’oubli que l’homme est d’abord un être vivant, comme le rappelait Lévi-Strauss. Elle garde ainsi un rapport avec le règne de la puissance technologique et industrielle, étroitement lié aux intérêts d’un capitalisme mondialisé.
Si tout, sans exception, devient envisageable comme une ressource pour la production, tout devient également une marchandise possible, y compris la nature, dévastée sans scrupule. Au-delà d’une économie de marché, qui avait jadis ses limites, on glisse ainsi vers une société de marché qui n’en a plus. La distinction, fondamentale en droit, entre les personnes, inaliénables et sans prix, et les biens échangeables, tend à disparaître en laissant se développer des marchés voyous (sang, organes, maternité tarifée, prostitution, etc.), qui frappent évidemment les populations les plus vulnérables du globe.
La critique de la « pensée 68 » se confond désormais avec celle du « wokisme », cible des trumpistes du monde entier. Comment en est-on arrivé là ?
Le mouvement « woke » m’est apparu comme une sorte d’appel à la vigilance après le meurtre del’Afro-Américain George Floyd par un policier américain blanc [en mai 2020]. Comment ne pas souscrire au principe selon lequel « les vies noires comptent » (Black Lives Matter) ? Tout racisme est intolérable. Mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui, aux Etats-Unis, deux « cancel cultures » s’opposent l’une à l’autre : celle de la toute-puissance de l’oligarchie autoritaire de l’Etat trumpiste, et celle des mouvements identitaires et communautaristes. L’une et l’autre se réclament de la « liberté d’expression », pratiquement sans limites aux Etats-Unis en vertu du premier amendement de la Constitution. Mais la première dispose du pouvoir de museler des pans entiers de la vie intellectuelle et scientifique, s’ils sont contraires à ses intérêts ou à son idéologie : un suprémacisme blanc, nationaliste, masculiniste et misogyne, repris par les oligarques de la high-tech, ralliés cyniquement au pouvoir personnel et arbitraire de Trump.
La seconde « culture de l’effacement » est quant à elle portée par des minorités crispées sur leurs passions identitaires : origine ethnique ou raciale, innombrables identités de genre, croyance religieuse. Ses méthodes, toutes proportions gardées, évoquent fâcheusement celles de la « révolution culturelle chinoise », avec ses tribunaux populaires, ses humiliations publiques, sa censure de l’histoire et des œuvres « non correctes ». Aujourd’hui, on met en question les catégories de sexes. Pourtant, à considérer les identités de genre, on voit qu’elles présupposent encore la différence sexuelle en jouant avec les caractères physiques, culturels et symboliques de l’un et l’autre sexe. Pourquoi ne pas assumer cette implication, puisque la transidentité n’a pas d’autre moyen de se dire, sinon comme transition de « male to female », ou bien de « female to male » ?
Comment penser la résurgence du religieux, qui semblait moins prégnant dans la période politique des années 1960-1970 ?
La résurgence du religieux dans le monde (islam, christianisme protestant, catholique ou orthodoxe, judaïsme, hindouisme…), associée au retour des passions nationalistes ou impérialistes, nous a pris de court. Elle bouleverse notre conception d’une histoire universelle orientée vers l’unification du monde et la résolution pacifique des conflits internationaux. Dans ses formes les plus fanatiques, comme le djihad, elle accompagne le retour de la violence guerrière. D’autre part, à la différence de l’islam traditionnel, qui s’adapte aux cultures régionales, les intégrismes islamistes rejettent le principe de l’égalité entre hommes et femmes : celles-ci sont à nouveau mises sous la tutelle masculine du père ou de l’époux. Elles doivent littéralement s’effacer devant les hommes, en vertu d’une « culture du rideau » : le mot hidjab, en arabe, signifie à la fois le « rideau » et le « voile ». Comment une communauté politique fondée sur l’égalité, comme la nôtre, pourrait-elle intégrer la vieille institution patriarcale ? Ici, le multiculturalisme est une impasse.
Par Marie Durrieu. Alexandre Grothendieck est l’un des plus grands mathématiciens du 20ᵉ siècle, l’un des plus oubliés aussi. Tour à tour chercheur à la renommée internationale, pionnier de l’écologie, écrivain, mystique, philosophe, ermite… Que nous racontent les vies successives de ce génie marginal ?
En 1955, Alexandre Grothendieck découvre les beautés de la géométrie algébrique. Après avoir obtenu l’un des postes les plus prestigieux dans le monde de la recherche, il s’entoure d’élèves brillants qui resteront à jamais marqués par celui qu’ils appellent “le maître”.
Au sommet de sa gloire, Grothendieck s’éveille à la politique. La répression des dissidents en URSS et la guerre du Vietnam le mènent à s’engager et à se remettre radicalement en question. Il se tourne vers le mouvement écologique et développe une pensée sur les dérives des technosciences.
Grothendieck est allé au bout de sa critique des sciences. S’il en parle comme d’une passion révolue et dangereuse, il finit par y retourner. Il découvre avec effroi les trahisons qui entourent son héritage mathématique. Le mathématicien est devenu un génie marginal et encombrant.
Alexandre Grothendieck a tout quitté sans laisser d’adresse en 1991. Personne ne sait où il se trouve. Beaucoup le cherchent. On le dit alors fou, mystique, obsédé par la question du Mal sur terre. Le lieu qu’il a choisi pour son ermitage se trouve à Lasserre, un petit village d’Ariège.
À propos de la série
Alexandre Grothendieck est l’un des plus grands mathématiciens du 20ᵉ siècle, l’un des plus oubliés aussi. Tour à tour chercheur à la renommée internationale, pionnier de l’écologie, écrivain, mystique, philosophe, ermite… Que nous racontent les vies successives de ce génie marginal ?
L’histoire d’Alexandre Grothendieck commence à Berlin en 1928 dans une famille anarchiste. Son enfance est dès le début marquée par les grands tremblements historiques du 20ᵉ siècle : la montée du nazisme, la guerre d’Espagne, les camps de concentration français. Il découvre la mystérieuse beauté des mathématiques alors qu’il est interné dans un camp, puis caché avec d’autres enfants juifs au Chambon sur Lignon. Après la Libération, la passion des mathématiques et la persévérance mènent cet étudiant apatride au cœur de l’émulation intellectuelle de son époque. En moins de quinze ans, il révolutionne les mathématiques : elles ne seront plus jamais les mêmes après son passage. Mais la guerre du Vietnam fait éclater sa bulle d’abstraction : c’est là que commencent son engagement antimilitariste, écologique et sa critique des technosciences, l’isolant peu à peu des cercles académiques. Il termine sa carrière à l’université de Montpellier et peu de temps après sa retraite en 1990, il coupe les ponts avec la société et disparaît. À sa mort en 2014, des dizaines de milliers de pages sont découvertes dans sa maison en Ariège, fruit de 23 années de travail en solitaire. Elles restent encore à déchiffrer.
Il laisse au monde une œuvre mathématique et littéraire immense, aussi bien citée et explorée par les chercheurs en mathématiques fondamentales que par des ingénieurs de Huawei, convaincus d’y trouver les nouveaux secrets de l’intelligence artificielle. Son nom sert également de point de ralliement aux écologistes pour dénoncer les dérives de la science.
Avec les témoignages de ses proches, de ses anciens élèves et de celles et ceux qui ont croisé sa route ou son œuvre, cette Grande Traversée retrace le parcours du plus grand génie des mathématiques du 20ᵉ siècle et d’un pionnier de la pensée écologique et technocritique.
Une Grande Traversée de Marie Durrieu réalisée par Gaël Gillon et et Rafik Zénine.
Textes lus par Jean Christophe Quenon et Daniel Kenigsberg
Prise de son : Martin Troadec, Christophe Papon, Pierre Henry et Antoine Viossat.
Mixage : Pierric Charles
Documentation INA : Isabelle Fort Rendu
Coordination : Christine Bernard
Œuvres d’Alexandre Grothendieck :
Récoltes et Semailles. Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien (Gallimard)
La Clef des songes ou Dialogue avec le bon Dieu. (Éditions du Sandre, en librairie le 30 août 2024)
Réflexions sur la Vie et le Cosmos. (Manuscrits à la BNF)
Textes militants :
« Allons-nous continuer la recherche scientifique ? » Conférence au CERN, 1972. (Transcription publiée par les Éditions du Sandre.)
Une importante rétrospective est consacrée à l’artiste français, qui prend le parti de la banalité la plus quotidienne et ne se détache jamais de la réalité.
« Autoportrait » (2001), de Philippe Cognée. Collection particulière. LAURENT EDELINE/ADAGP, PARIS, 2025
La rétrospective est un exercice difficile, particulièrement quand l’œuvre est longue et abondante. Celle qui est consacrée à Philippe Cognée au Musée Paul-Valéry, à Sète (Hérault), n’en est donc que plus remarquable de netteté.
Cognée est né en 1957 et vit dans sa région natale, près de Nantes, où il a fait ses études à l’Ecole des beaux-arts au début des années 1980. Il a désormais près d’un demi-siècle de création derrière lui et le catalogue de sa peinture prendrait plusieurs volumes, auxquels s’ajouteraient ceux de ses travaux sur papier et des nombreux livres auxquels il a participé. On ne se risquerait pas à avancer des chiffres. De cette production immense, les commissaires de l’exposition, Stéphane Tarroux et Olivier Weil, mettent en évidence l’essentiel.
Trois séries font office de repères : de 1992, 200 photographies de format 10 × 18 centimètres repeintes à l’huile ; entre 1997 et 2024, trente-deux dessins d’architectures sur papier ; et les trente-six tableaux nommés Carcasses, de 2003, exécutés d’après ce que Cognée a vu dans un abattoir. Avant et autour de ces trois ensembles sont disposées les œuvres de jeunesse et des toiles qui indiquent qu’il y a d’autres sujets chez Cognée, dont le portrait et le paysage, et qu’il continue ses expériences, dont la plus surprenante est la plus récente : une marine nocturne d’un style différent de tout ce qui la précède, proche d’Edvard Munch (1863-1944).
Construire ainsi la rétrospective, c’est affirmer les caractéristiques de Cognée. La première est que son œuvre ne se détache jamais de la réalité et cela depuis les années 1990, époque où être considéré comme un peintre réaliste n’était guère recommandable du point de vue des institutions artistiques françaises. Il n’en est plus de même aujourd’hui, où sévit, à l’inverse, une mode fastidieuse du réalisme pictural, dont les promoteurs oublient juste de dire ce qu’ils doivent à des artistes tels que Cognée.
Le deuxième point est que celui-ci refuse le pittoresque, le pathos ou la surprise. Il prend le parti de la banalité la plus quotidienne : le Frigidaire dans la cuisine, les enfants sur la plage, les immeubles tous semblables des quartiers récemment construits. Il y a un côté Annie Ernaux chez lui et l’on s’étonne même que l’écrivaine et l’artiste n’aient pas encore collaboré pour un livre commun. Le troisième point est celui sur lequel les commentaires s’arrêtent le plus souvent : ses méthodes de travail, qui n’ont de sens et de nécessité que par rapport aux sujets et à la banalité.
Chaleur d’un fer à repasser
La technique la mieux faite en apparence pour saisir des images du monde ordinaire est évidemment, depuis longtemps, la photographie, rapide et réputée facile. Or, Cognée, dont les quelques œuvres de jeunesse placées en préambule rappellent qu’il regarde alors du côté de Picasso et des primitivismes modernes, ne se résout pas à considérer que la peinture est obsolète et aurait été remplacée dans ses fonctions de chroniqueuse du présent par la photo. Cette dernière, il la soupçonne de ne produire souvent que des images pauvres et faibles sur lesquelles le regard glisse.
Aussi, pour le contraindre à ralentir, repeint-il les tirages de couleurs à l’huile assez épaisses. Il supprime ainsi les détails inutiles qui s’étaient trouvés dans le champ de l’objectif, ajoute de la matérialité et de la densité, efface les lignes et rend moins immédiate la reconnaissance du motif. L’expression en est accentuée, jusqu’à une forme de maladresse volontaire, proche du grotesque parfois – ce que la photo ne permet pas. La peinture reprend le pouvoir.
« Guillaume et Thomas » (1996), de Philippe Cognée. Collection particulière. LAURENT EDELINE/ADAGP, PARIS, 2025
De cette première attaque à la seconde, la logique est flagrante. Au début des années 1990, Cognée se donne une manière de procéder singulière, qu’il conserve et perfectionne depuis. Il reproduit d’abord, en peignant à la cire sur toile ou sur bois, une image prise par un appareil photo, un Caméscope ou, désormais, un téléphone. Ainsi décide-t-il du format dans lequel cette image première est transposée et dans quelle gamme chromatique : première transposition. Dans un second temps, ayant étendu sur la surface un film protecteur, il fait glisser dessus un fer à repasser, du modèle le plus simple. La chaleur du fer fait fondre la peinture à la cire.
Quand il retire le film, auquel un peu de couleur amollie adhère, il découvre une représentation brouillée, plus ou moins selon le temps de passage du fer. Les lignes ont fondu, les tonalités se mélangent sur les bords, les volumes s’amincissent et flottent, l’espace perd sa perspective. L’image est déstabilisée dans sa substance matérielle même. Conséquence de ce désordre : il faut mieux regarder, s’attacher aux éléments qui font office de repères figuratifs. L’œil ne peut aller vite sur cette surface dont les irrégularités le retiennent.
Genre de la vanité renouvelé
Cognée n’est ni le premier ni le seul peintre de la seconde moitié du XXe siècle à affronter ainsi la photo pour se délivrer de son empire. Avant lui, Gerhard Richter a flouté des clichés en noir et blanc, ne les effaçant à demi que pour augmenter leur charge autobiographique et historique. L’hyperréalisme en a copié d’autres ironiquement : Malcolm Morley (1931-2018) et Jean Olivier Hucleux (1923-2012), par exemple. Peintures et dessins des Américains Eric Fischl et Robert Longo sont indissociables de la photo, du cinéma et de la télévision. On pourrait avancer d’autres références encore. Mais la destruction de la peinture de l’intérieur, rongée par une maladie lente, Cognée est seul à la réaliser physiquement, en employant son étrange méthode.
Celle-ci produit des effets d’ordre psychologique et symbolique. Un visage ainsi déformé – le sien le plus souvent – paraît aller vers sa décomposition – la mort. Des sexes, féminins ou masculins, ainsi traités ne sont plus des exaltations du plaisir mais des bouts de chair. Même réflexion à propos de ses fleurs, qui tombent en lambeaux diaphanes, ou d’une table encombrée de verres vides : il renouvelle le genre de la vanité.
La salle où sont accrochées les trente-six Carcasses rappelle la crypte des Capucins, à Rome, dont murs, plafonds et mobilier liturgique sont faits d’os humains habilement assemblés. Ici, ils sont peints, mais la blancheur crayeuse des vertèbres, celle laiteuse des graisses et les nuances rouges ou bleutées des chairs découpées sont d’une efficacité immédiate.
En dehors du corps, l’architecture est l’autre grand sujet de Cognée. Il a deux manières de la maltraiter. Soit il enduit le papier d’une couche d’acrylique blanc et dessine au fusain sur et dans cette couche encore humide : les bâtons de fusain cassent, la poudre noire fuse et se prend dans le blanc, et les structures tremblent et tombent, calcinées. Soit, de façon plus insidieuse, il prend pour motif une image de bâtiment ou de ville comme en diffuse Google Earth, une vue d’en haut, parfaitement géométrique. Inoculer troubles et tremblements dans ces schémas orthogonaux, c’est, une fois encore, suggérer la dégradation, jusqu’à la ruine et l’effacement.
Depuis 2024, Cognée est engagé dans une nouvelle série, Traverser la ville. Ce qu’elle donne à voir est à nouveau conforme à la réalité et tout à fait déprimant. Peut-être pour se rasséréner un peu, le peintre se donne parfois des motifs plus bucoliques, champs de coquelicots ou forêts enneigées. Ces séries n’occupent qu’une place réduite dans la rétrospective. A juste titre : l’essentiel de son œuvre est son inventaire du monde actuel, dont il continue à accumuler les représentations accusatrices.
« Philippe Cognée. L’œuvre du temps ». Musée Paul-Valéry, 148, rue François-Desnoyer, Sète (Hérault). Jusqu’au 2 novembre, du mardi au dimanche, de 10 heures à 18 heures. Entrée : de 5,30 € à 9,90 €.