Marcel PROUST, La Sonate de Vinteuil

« Au reste, le plus souvent, nous ne restions pas à la maison, nous allions nous promener. Parfois, avant d’aller s’habiller, Mme Swann se mettait au piano. Ses belles mains, sortant des manches roses, ou blanches, souvent de couleurs très vives, de sa robe de chambre de crêpe de Chine, allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette même mélancolie qui était dans ses yeux et n’était pas dans son cœur. Ce fut un de ces jours-là qu’il lui arriva de me jouer la partie de la Sonate de Vinteuil où se trouve la petite phrase que Swann avait tant aimée. Mais souvent on n’entend rien, si c’est une musique un peu compliquée qu’on écoute pour la première fois. Et pourtant quand plus tard on m’eut joué deux ou trois fois cette Sonate, je me trouvai la connaître parfaitement. Aussi n’a-t-on pas tort de dire « entendre pour la première fois ». Si l’on n’avait vraiment, comme on l’a cru, rien distingué à la première audition, la deuxième, la troisième seraient autant de premières, et il n’y aurait pas de raison pour qu’on comprît quelque chose de plus à la dixième. Probablement ce qui fait défaut, la première fois, ce n’est pas la compréhension, mais la mémoire. Car la nôtre, relativement à la complexité des impressions auxquelles elle a à faire face pendant que nous écoutons, est infime, aussi brève que la mémoire d’un homme qui en dormant pense mille choses qu’il oublie aussitôt, ou d’un homme tombé à moitié en enfance qui ne se rappelle pas la minute d’après ce qu’on vient de lui dire. Ces impressions multiples, la mémoire n’est pas capable de nous en fournir immédiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et, à l’égard des œuvres qu’on a entendues deux ou trois fois, on est comme le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de s’endormir une leçon qu’il croyait ne pas savoir et qui la récite par cœur le lendemain matin. Seulement je n’avais encore, jusqu’à ce jour, rien entendu de cette Sonate, et là où Swann et sa femme voyaient une phrase distincte, celle-ci était aussi loin de ma perception claire qu’un nom qu’on cherche à se rappeler et à la place duquel on ne trouve que du néant, un néant d’où une heure plus tard, sans qu’on y pense, s’élanceront d’elles-mêmes, en un seul bond, les syllabes d’abord vainement sollicitées. Et non seulement on ne retient pas tout de suite les œuvres vraiment rares, mais même au sein de chacune de ces œuvres-là, et cela m’arriva pour la Sonate de Vinteuil, ce sont les parties les moins précieuses qu’on perçoit d’abord. De sorte que je ne me trompais pas seulement en pensant que l’œuvre ne me réservait plus rien (ce qui fit que je restai longtemps sans chercher à l’entendre) du moment que Mme Swann m’en avait joué la phrase la plus fameuse (j’étais aussi stupide en cela que ceux qui n’espèrent plus éprouver de surprise devant Saint-Marc de Venise parce que la photographie leur a appris la forme de ses dômes). Mais bien plus, même quand j’eus écouté la Sonate d’un bout à l’autre, elle me resta presque tout entière invisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne laissent apercevoir que de faibles parties. De là, la mélancolie qui s’attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se réalise dans le temps. Quand ce qui est le plus caché dans la Sonate de Vinteuil se découvrit à moi, déjà entraîné par l’habitude hors des prises de ma sensibilité, ce que j’avais distingué, préféré tout d’abord, commençait à m’échapper, à me fuir. Pour n’avoir pu aimer qu’en des temps successifs tout ce que m’apportait cette Sonate, je ne la possédai jamais tout entière : elle ressemblait à la vie. Mais, moins décevants que la vie, ces grands chefs-d’œuvre ne commencent pas par nous donner ce qu’ils ont de meilleur. Dans la Sonate de Vinteuil, les beautés qu’on découvre le plus tôt sont aussi celles dont on se fatigue le plus vite et pour la même raison sans doute, qui est qu’elles diffèrent moins de ce qu’on connaissait déjà. Mais quand celles-là se sont éloignées, il nous reste à aimer telle phrase que son ordre trop nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion nous avait rendue indiscernable et gardée intacte ; alors elle devant qui nous passions tous les jours sans le savoir et qui s’était réservée, qui pour le pouvoir de sa seule beauté était devenue invisible et restée inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous la quitterons aussi en dernier. Et nous l’aimerons plus longtemps que les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps à l’aimer. Ce temps du reste qu’il faut à un individu – comme il me le fallut à moi à l’égard de cette Sonate – pour pénétrer une œuvre un peu profonde, n’est que le raccourci et comme le symbole des années, des siècles parfois, qui s’écoulent avant que le public puisse aimer un chef-d’œuvre vraiment nouveau. Aussi l’homme de génie pour s’épargner les méconnaissances de la foule se dit peut-être que les contemporains manquant du recul nécessaire, les œuvres écrites pour la postérité ne devraient être lues que par elle, comme certaines peintures qu’on juge mal de trop près. Mais en réalité toute lâche précaution pour éviter les faux arguments est inutile, ils ne sont pas évitables. Ce qui est cause qu’une œuvre de génie est difficilement admirée tout de suite, c’est que celui qui l’a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui ressemblent. C’est son œuvre elle-même qui, en fécondant les rares esprits capables de la comprendre, les fera croître et multiplier. »

Marcel PROUST, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, p 100-102, Gallimard, coll Folio, 1988

Publié dans Citation, Écrivains, Marcel Proust, Séries | Laisser un commentaire

Hans HARTUNG, T1982-H31

« T1982-H31 » 1982, de Hans Hartung. HANS HARTUNG ADAGP, PARIS, 2024

Publié dans ARTS, Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire

Histoire de la sexualité, entre plaisir et contraintes, France culture

 

Histoire de la sexualité, entre plaisir et contraintes

De l’érotisme en toge à la chair qui devint péché, comment fut régulée la sexualité ? Quant au libertinage, quels désirs l’ont conduit de la liberté politique à la licence sexuelle ? Une histoire de la sexualité, à la redécouverte du désir féminin, entre imaginaire et entraves !

 

LE 17/01/2022  La sexualité romaine avait-elle des tabous ? Qui pouvait avoir des relations sexuelles avec qui ? À quoi servait la pornographie sur les murs de Pompéi…
LE 18/01/2022   Le christianisme a une influence majeure sur l’ordre sexuel au Moyen Âge. Notion de péché, précepte du mariage, valorisation de la procréation président…
LE 19/01/2022  Ils font preuve d’audace de la pensée, s’affranchissent du dogme religieux et promeuvent un nouvel art d’aimer, qui sont les libertins et libertines ?…
LE 20/01/2022  La sexologie, sous le prisme d’un regard masculin et hétérosexuel, fait ses débuts au XIXe siècle. La science médicale relaie l’Église pour départager…
De l’érotisme en toge à la chair qui devint péché, comment fut régulée la sexualité ? Quant au libertinage, quels désirs l’ont conduit de la liberté politique à la licence sexuelle ? Une histoire de la sexualité, à la redécouverte du désir féminin, entre imaginaire et entraves !
Publié dans Écrivains, Radio, Sciences-humaines | Laisser un commentaire

Le masque tragique grec ou l’énigme du sphinx, Le Monde

Le masque tragique grec ou l’énigme du sphinx
Par 

Publié le 28 juillet 2025 à 05h45

Quel était le visage d’Œdipe ? Ou celui d’Antigone, d’Electre, de Clytemnestre ? Mystère. On peut même dire que ce mystère s’est épaissi avec le temps. Seule certitude : ce visage était un masque. Mais à quoi ressemblait-il ? On n’en sait rien, ou presque. Ecrire sur le masque de la tragédie grecque, qui signe l’invention du théâtre, au Ve siècle avant J.-C., c’est mener une enquête à trous, pleine de surprises, digne de l’énigme du sphinx.

« Depuis Les Perses d’Eschyle, dont la représentation a eu lieu en 472 avant J.-C. sur les contreforts de l’Acropole à Athènes, jusqu’à la fin de l’Empire gréco-romain et l’avènement du christianisme, huit siècles plus tard, l’acteur n’a donné à voir que le masque de son personnage, affirmant par là la dimension symbolique d’une scène qui ne se voulait pas l’illusion de la réalité », explique Guy Freixe, un des grands spécialistes en France du masque de théâtre, qu’il a exploré aussi bien comme acteur, comme metteur en scène que comme universitaire. « Mais nous n’avons de ces masques que des témoignages iconographiques, des marbres sculptés, des peintures sur vases, des terres cuites trouvées dans des tombes et des répliques », précise-t-il.

Aucun masque ne nous est parvenu de la grande époque d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide. Autrement dit, l’image que l’on a de cet objet, le plus souvent une sculpture en terre cuite avec la bouche ouverte et des yeux exorbités, est tout simplement fausse, ou anachronique, ces masques expressionnistes appartenant à une époque bien plus tardive.

Le vrai visage du masque de la grande époque hellénistique est une recherche toujours en cours, qui implique des archéologues, des historiens du théâtre, des anthropologues, des historiens des religions, des créateurs de masques et même des neuroscientifiques, comme en atteste un ouvrage dirigé par Guy Freixe, Giulia Filacanapa et Brigitte Le Guen, Le Masque scénique dans l’Antiquité (Deuxième époque, 2022).

« Seconde tête »
Ce qui semble – à peu près – sûr, c’est que le masque théâtral se détache nettement du masque rituel, et marque par là l’invention du théâtre. Mais quid de son apparence ? L’helléniste italien Enrico Medda a mené l’enquête. « Aujourd’hui, nous savons qu’au temps d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, les masques n’avaient pas les traits marqués ni les expressions forcées qui caractérisent les masques théâtraux d’époque hellénistique, témoigne-t-il dans Le Masque scénique dans l’Antiquité. Les vases nous montrent des visages masculins et féminins dotés d’une expression naturelle. Le corpus iconographique nous fait comprendre que le masque était une sorte de “seconde tête” que l’acteur enfilait sur la sienne. Il était associé à une espèce de perruque qui contribuait à déterminer l’âge et le sexe du personnage. »

Autre – quasi – certitude : « Il est raisonnable de supposer que le masque était fait de lambeaux de lin trempés dans de la colle et moulés dans du plâtre », écrivait l’universitaire et créateur de masques italien Ferdinando Falossi, disparu en 2024, dans Le Masque scénique dans l’Antiquité. « Permettant à un acteur professionnel de jouer plusieurs rôles, le masque en lin stuqué était aussi fabriqué pour des types. » Falossi faisait l’hypothèse qu’il n’existait pas un masque d’Œdipe, de Clytemnestre ou d’Electre, mais un type de l’homme jeune ou mature, de la femme mûre, du vieillard ou de la jeune fille malheureuse. Les masques n’étaient donc pas des individualités mais des types, dont l’aspect était fondé essentiellement sur le sexe, l’âge ou le statut social, tandis que le costume et la chevelure du masque couvraient le corps et le visage d’une série de signes qui rendaient le personnage immédiatement reconnaissable.

Foin donc de « cothurnes [chaussures à semelle épaisse] élevés sur lesquels avancent au ralenti des comédiens hiératiques, semblables à des colonnes corinthiennes, surmontés de grands masques hallucinés aux gueules si démesurées que même la Gorgone Méduse en resterait bouche bée, s’amuse Ferdinando Falossi. Cothurnes, porte-voix, mascarons n’appartiennent pas au théâtre des Ve-VIe siècles avant J.-C ». C’est par la pratique de la création de masques, et non par la théorie, que le chercheur italien est arrivé à la conclusion que le masque grec de la grande époque est empreint d’une forme de neutralité, et qu’il a bien figure humaine, malgré la démesure des passions exprimée par la tragédie.

« Traits proprement humains »

« La physionomie du héros tragique est composée de traits proprement humains puisque c’est dans la sphère humaine que se développent les thématiques de la douleur, de la souffrance et de la conscience », appuie-t-il. Et ce visage est énigmatique, marqué par le mystère et l’absence.

« Il nous est difficile, aujourd’hui, de penser que ces visages étaient aptes à exprimer les fortes passions, les grands sentiments ou les lamentations déchirantes qui résonnent dans les tragédies. Mais un visage presque neutre, apparemment dépourvu d’expressions, est capable de produire, avec un habile usage de la parole et du geste, un plus grand nombre d’expressions qu’un visage avec une ou deux expressions prononcées. » La leçon sera retenue, ou réinventée, des siècles plus tard, bien plus loin vers l’Orient, par le théâtre nô japonais…

Alors, quel était le visage d’Œdipe ? Ferdinando Falossi donne sa réponse : « Œdipe est roi, donc un homme dans la force de l’âge. Son visage ne portera pas la marque des bouleversements causés par ses malheureuses aventures, mais, quand l’acteur quitte la scène sur cette réplique : “Ô lumière, pour la dernière fois puissé-je aujourd’hui élever vers toi mes regards”, très probablement il effectue en coulisses un changement de masque et il en met un déjà prêt, aux orbites vides et ensanglantées, à la barbe salie de sang, aux cheveux rasés, pour que le chœur puisse dire : “Oh ! oh ! malheureux, je n’ai pas la force/de te regarder seulement en face.” »

©  Le Monde

Publié dans Citation, corps et portraits, Histoire, Sciences-humaines | Laisser un commentaire

Louise Bourgeois, « Maman » au château La Coste

Louise Bourgeois « Maman », 199-2002, au château La Coste  © The Easton Foundation New York. ADAGP Paris, 2021 photo Richard Haughton

Publié dans ARTS, Expositions Musées | Laisser un commentaire

Raphaël Botticelli Leonardo Titien Ghirlandaio Mantegna

Raphaël Botticelli Leonardo Titien Ghirlandaio Mantegna
Musée Jacquemart-André, 23-10-2024
Journal 45
Photographies et montage Bernard Obadia

 

Publié dans ARTS, corps et portraits, Détails, Expositions Musées, Histoire, vidéos | Laisser un commentaire

Marcel PROUST, crises

« Quand des crises m’avaient forcé à rester plusieurs jours et plusieurs nuits de suite non seulement sans dormir, mais sans m’étendre, sans boire et sans manger, au moment où l’épuisement et la souffrance devenaient tels que je pensais n’en sortir jamais, je pensais à tel voyageur jeté sur la grève, empoisonné par des herbes malsaines, grelottant de fièvre dans ses vêtements trempés par l’eau de la mer, et qui pourtant se sentait mieux au bout de deux jours, reprenait au hasard sa route, à la recherche d’habitants quelconques, qui seraient peut-être des anthropophages. Leur exemple me tonifiait, me rendait l’espoir, et j’avais honte d’avoir eu un moment de découragement. Pensant aux Boërs qui, ayant en face d’eux des armées anglaises, ne craignaient pas de s’exposer au moment où il fallait traverser, avant de retrouver un fourré, des parties de rase campagne : « Il ferait beau voir, pensai-je, que je fusse plus pusillanime, quand le théâtre d’opérations est simplement notre propre cour, et quand, moi qui me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de l’affaire Dreyfus, le seul fer que j’aie à craindre est celui du regard des voisins qui ont autre chose à faire qu’à regarder dans la cour. »
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, La Pléiade, éd de 1973, P 608

Publié dans Citation, Écrivains, Marcel Proust | Laisser un commentaire

Maurizio Cattelan par Alberto Zanetti

Portrait de l’artiste Maurizio Cattelan © Alberto Zanetti

Publié dans ARTS, corps et portraits | Laisser un commentaire

Rembrandt – Autoportrait, 1628

Rembrandt – Autoportrait, 1628

Publié dans ARTS, corps et portraits, Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire

Pia RONDE & Fabien SALEIL, Monotype #5, 2024

Monotype #5, 2024 Encre de gravure sur papier Arche, 38 cm x 50 cm © Pia Rondé & Fabien Saleil et Galerie Valeria Cetraro

Publié dans ARTS, Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire

Les envahisseurs (France culture)

  • Alexandre le Grand

    Notre premier personnage est le prototype occidental de tous les conquérants. Un modèle historique du chef militaire victorieux, d’aventurier et d’explorateur des mondes inconnus : Alexandre le Grand.

    Jules César

    « Avec de l’or, on a des soldats, et avec des soldats, on a de l’or »… Par-delà son légendaire cynisme, qui fut Jules César ? En quoi est-il le prototype de l’impérialiste, mettant la puissance armée au service de sa fortune personnelle aussi bien qu’au profit de son État ?

    Attila

    Son nom est synonyme d’invasion barbare, de pillages et de violences. Attila, né vers l’an 400, devenu roi des Huns vers 434, mort lors de sa nuit de noces en 454. Il a dominé un empire énorme qui s’étendait de l’actuelle frontière française jusqu’à la mer d’Aral, et de la Bulgarie aux Pays baltes.
  • Charlemagne

    C’est le conquérant et l’unificateur du continent, le modèle impérial par excellence. Né en France vers l’an 747, sacré à Rome en l’an 800, mort en Allemagne en l’an 814, il est le précurseur de l’espace pan-européen.

    Les empereurs des Steppes

    Qui furent les grands conquérants des steppes : le Mongol Gengis Khan, au XIIIe siècle, et son héritier turcique au XIVe, le terrible Tamerlan ?
  • Charles Quint

    À la jonction du système féodal et des conquistadors, c’est l’héritier du domaine des Habsbourg et des royaumes d’Espagne, mais aussi le conquérant du Nouveau Monde. Un empereur « schizophrène », qui ouvre la modernité et la mondialisation, conquiert vers l’Ouest mais regarde toujours vers l’Est.
  • Catherine II

    C’est sans doute la femme la plus puissante de l’histoire. Elle est l’incarnation d’un certain impérialisme russe, une monarque dont les conquêtes et les choix politiques demeurent d’une actualité brûlante dans le contexte de l’actuelle invasion russe de l’Ukraine.
  • Napoléon

    Certains l’ont surnommé « le prophète des temps modernes », d’autres un ogre, assoiffé de batailles et de vies humaines.
  • Victoria

    Qui était Victoria ? Cette femme qui a régné sur le plus grand empire de tous les temps : un ensemble maritime et terrestre atteignant 35 millions de kilomètres carrés et 450 millions de sujets, répartis sur cinq continents à son apogée ?
  • Hirohito

    C’est la figure du dernier grand envahisseur des temps modernes : Hiro-Hito, né en 1901, empereur du Japon de 1926 à sa mort en 1989. Qui fut cet héritier du trône du chrysanthème, plutôt enclin à la démocratie, qui permit à l’armée nippone de suivre la voie de l’expansionnisme guerrier à outrance ?

D’Alexandre le Grand à Hiro-Hito, en passant par Attila, Gengis Khan ou la reine Victoria : ils ont redessiné les frontières au gré de leurs ambitions, brassé les peuples, les idées, les langues et les religions. Mais qu’ont-ils (et elles) vraiment légué à l’Histoire ?

Notre série traverse les siècles et les continents pour explorer la vie des plus grands conquérants. Qu’est-ce qui les a poussés à envahir d’autres territoires ? De quels avantages disposaient-ils pour vaincre ? Comment puisaient-ils dans la culture de leur époque les justifications de leurs conquêtes? Et, en retour, comment ont-ils été célébrés ou décriés par la postérité, d’hier jusqu’aujourd’hui ?

Publié dans ARTS, Citation, Écrivains, Histoire, Mondes urbains, Paysages, Philosophie, Radio, Sciences-humaines, Séries | Laisser un commentaire

Matisse Riopelle Rouault Soulage kupka

Matisse Riopelle Rouault Soulage kupka Centre Beaubourg, 29 mars 2024
Photographies & montage Bernard Obadia
Journal 43
re-presentations.fr

Publié dans ARTS, corps et portraits, Expositions Musées, MATISSE, nature morte, Technique picturale | Laisser un commentaire

La seconde vie d’Henri Matisse (1869-1954)

C’est à la fin des années 1940, alors qu’il est âgé de 80 ans, qu’Henri Matisse va réaliser son « chef-d’œuvre » : la chapelle du Rosaire de Vence, où il va rassembler l’ensemble de ses préoccupations artistiques…

« Je la considère, malgré toutes ses imperfections, comme mon chef-d’œuvre » (à propos de la chapelle de Vence).

En 1941, les médecins ne donnent au peintre Henri Matisse pas plus de six mois à vivre. Atteint d’un cancer du côlon et après moults atermoiements, une opération est tentée à Lyon. Matisse est sauvé, mais placé en convalescence auprès de sœurs dominicaines, il se voit comme un miraculé…

De retour à Nice, il fait la connaissance de Monique Bourgeois, une infirmière chargée de veiller sur ses nuits difficiles. Une amitié va naître, avant que la jeune femme n’opte pour une autre carrière : Monique Bourgeois prend le voile, devenant après-guerre Sœur Jacques-Marie…

Matisse a perdu plus qu’une infirmière, un modèle (L’idole), mais leur relation ne va pas s’éteindre, bien au contraire, elle va permettre au vieux maître de réaliser une « œuvre totale », peu de temps avant sa mort en 1954.

Soeur Jacques-Marie, ancien modèle de Matisse, à Bidart, en 1992
Soeur Jacques-Marie, ancien modèle de Matisse, à Bidart, en 1992 

© Getty – © Gilles BASSIGNAC/Gamma-Rapho

De retour à Vence en 1946 chez les sœurs du foyer Lacordaire, Sœur Jacques-Marie montre au peintre le croquis d’un vitrail qu’elle a réalisé. Ce dessin sera le point de départ de la future chapelle du Rosaire…

Matisse voit dans ce projet l’occasion de synthétiser ses préoccupations autour de la couleur et de l’espace, dans la continuité de ses recherches menées autour des papiers gouachés découpés.

« Cette chapelle est pour moi l’aboutissement de toute une vie de travail pour lequel j’ai été choisi par le destin sur la fin de ma route. Elle m’a donné l’occasion de fixer mes recherches en les réunissant », écrira-t-il.

En 1948, s’ouvrent les travaux de la chapelle. Matisse sera le maître d’œuvre de cette réalisation unique dans l’histoire de l’art sacré, des murs aux vitraux. Elle sera achevée en 1951, après plus de trois années d’un travail qui lui sera entièrement dédié.

Malade, Henri Matisse ne pourra pas assister à son inauguration.

Façade de la chapelle du Rosaire à Vence
Façade de la chapelle du Rosaire à Vence 

© Getty – © Jumping Rocks/Universal Images Group

Pour en parler

  • Marie-Thérèse Pulvénis de Séligny, ancienne conservatrice du musée Matisse de Nice et commissaire d’exposition.
  • Philippe Verdin, dominicain, auteur et éditeur aux éditions du Cerf.
  • Sœur Myriam, dominicaine.
  • Aymeric Jeudy, directeur du musée Matisse de Nice.
  • Claudine Grammont, ancienne directrice du musée Matisse de Nice et actuelle cheffe du cabinet d’art graphique du centre Pompidou.
Vues intérieures de la chapelle : vitraux et oeuvres de Matisse : "Le chemin de croix" et "Saint-Dominique" (à droite)
Vues intérieures de la chapelle : vitraux et oeuvres de Matisse : « Le chemin de croix » et « Saint-Dominique » (à droite) 

– © S. Bonnefoi

Bibliographie choisie

Liens

Archives INA

  • Inauguration de la chapelle de Vence, 1951
  • Henri Matisse, 1950 et 1951
  • Soeur Jacques-Marie, 1951 et 2003 (archive internet)

Autres éléments sonores

  • Transparenza / Twin decks / Fall asleep for me / Invariable Cowhandler / Katedra Botaniki / Whole forests of them appearing / With their paddle in a puddle de Biosphere
  • Your heart is so loud / I’ll read you a story / The happy sea / Ursa major find de Colleen
  • La forêt des ombres Part.1 de David Chalmin
  • Via crucis S 53 : Station n°13. Jésus est descendu de la croix (instrumental) Franz Liszt, piano : Kalle Randalu
  • Barren / Bird / Man / Dress de Svarte Greiner (Erik Skodvin)
  • Laurent and Bernadette de Mary Lattimore & Jeff Zeigler
  • Bash battery de Günter Müller
  • Chrysalithe / Atelier / Les événements extérieurs, le robot démolisseur d’Eric la Casa
  • Antenne sur un immeuble rue Paillard à St Etienne de Emmanuel Hotlerbach
  • Lumina de Loscil
  • Vent de guitare numéro 3 de François Boirie
  • Gidda :Ending de Anders Hagberg
  • Sjaljo : Tomma stunder / Sjaljo : Noctuidae / Sjaljo : Jaatyneen meren yli de Lau Nau (Laura Naukarinen)
  • Hole de Bendik Giske
  • The conception de Fukui Koutaro
  • La plage / L’ange, l’atelier de Léonard de Michele Bokanowski
  • Nannedu meu de Ernst Reijseger & Tenore et Cuncordu De Orosei
  • De Orosei, Salvatore Dessena, Martino Corimbi
  • Pari intervallo (version for flutes) de Arvo Pärt par Manuel Zurria
  • Where the light come in de Sarah Neufeld

Un documentaire de Stéphane Bonnefoi, réalisé par Anne Pérez. Lectures, Laurent Manzoni. Prise de son, Loïc Duros. Mixage, Eric Boisset. Documentalistes, Annelise Signoret et Antoine Vuilloz. Documentaliste INA, Clary Monaque. Coordination, Emmanuel Laurentin. Chargée de programme et édition web, Sandrine Chapron.

Publié dans Architectures, ARTS, Citation, corps et portraits, Expositions Musées, Histoire, MATISSE, Murs, Fenêtres et Devantures, Radio, Technique picturale | Laisser un commentaire

Georges de La Tour, La Madeleine pénitente

Georges de La Tour, La Madeleine pénitente, vers 1635-1640,  Washington, National Gallery of Art. Courtesy National Gallery of Art, Washington

Publié dans ARTS, corps et portraits, Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire

« Les Hommes à leurs heures perdues », d’Anne Carson : le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault

« Les Hommes à leurs heures perdues », d’Anne Carson : le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault

05 juin 2025
« Les Hommes à leurs heures perdues » (Men in the Off Hours), d’Anne Carson, traduit de l’anglais (Canada) par Fabienne Durand-Bogaert, L’Arche, « Des écrits pour la parole », 172 p., 19 €.

DEVANT LE TEMPS

L’écrivaine canadienne Anne Carson n’a jamais délaissé la pratique des adolescentes d’autrefois de recopier dans de petits carnets des citations magnifiques glanées chez les grands auteurs. L’édition originale d’Atelier Albertine (Seuil, 2017), l’un des premiers textes qui l’ont fait connaître en français, reprenait d’ailleurs la forme du cahier d’écolier. Elle y consignait des notes formulées en marge de sa lecture de Proust, faite une demi-heure chaque matin pendant sept ans. Dans le « désert d’après Proust », ces remarques renouaient avec le temps heureux de ces matins en compagnie d’un livre, où l’on ne cessait de lever les yeux de la page pour graver dans sa mémoire une phrase, une image.

Les Hommes à leurs heures perdues témoigne aussi de cette relation intense et rêveuse à la lecture, en particulier celle des auteurs grecs et latins qu’Anne Carson a traduits et enseignés. Ce recueil, publié en 2000 aux Etats-Unis, résiste à toute détermination de genre. On y trouve des poèmes, des textes en prose, des épitaphes, des réflexions, des dialogues (par exemple Thucydide et Virginia Woolf conversant sur la guerre), des scénarios, un essai sur l’erreur et un autre « sur l’impureté féminine dans l’Antiquité ». Cette « fluidité de genre » déclenche une expérience de lecture à nulle autre pareille : divagante et incitative. A l’écoute de plusieurs voix en même temps, on est invité à rejoindre le chœur, à noter à son tour, à écrire en lisant et en regardant. Comme dans Autobiographie du rouge (1998 ; L’Arche, 2020), qui racontait l’amour du jeune Géryon aux ailes couleur de sang pour Héraclès, comme dans Antigonick (2012 ; L’Arche, 2019) réécrivant Antigone, Anne Carson reprend les anciens mythes ici et maintenant, pour la télévision ou sur notre canapé, parce que leurs personnages sont nos contemporains, qu’ils ont toujours quelque chose à nous dire.

Pourquoi j’aime Anne Carson ? Parce que son érudition n’est jamais pesante. Elle semble danser avec les poètes du passé. Elle danse avec leurs ombres dans une même grande fête qui les réunit toutes et tous, Sappho et Emily Dickinson, Alcman et Akhmatova, saint Augustin et Tolstoï. Elle invite aussi des peintres pour faire de même, se jouer du temps et de la mort. Ecoutez plutôt : « Hokusai à 83 ans/ dit/ Le temps est venu de faire mes lions./ Tous les matins/ jusqu’à sa mort – 219 jours plus tard/ il dessine/ un lion – Le vent arriva en rafales depuis le nord-ouest. – Les lions vacillèrent/ puis bondirent/ depuis la cime – des pins. » Ces lions-gardiens chinois que le peintre japonais Hokusai a peints à la fin de sa vie étaient censés conjurer le mauvais sort. Sous la plume d’Anne Carson, Lazare se levant du tombeau peint par Giotto sur un pan de mur de la chapelle Scrovegni, à Padoue, révèle dans sa blancheur le pouvoir de l’autre monde. Il fait de la mort une simple éclipse. Et, plus loin, à propos d’Edward Hopper : « Il se trouve/ que la peinture est immobile./ Mais si tu presses ton oreille contre la toile, tu entendras/ le bruit que fait la splendide roue qui s’ébranle. » Avec l’art, c’est le temps lui-même qui saute aux yeux et aux oreilles.

La part imaginaire de l’histoire

L’anachronisme est la part imaginaire de l’histoire susceptible de produire ces effets de présence du passé. L’anachronisme a lieu dans le langage qui rassemble dans un même mot des conceptions parfois diamétralement opposées de la nature, de la vie et de la mort. Lorsque saint Augustin se demande, au IVe siècle : « Qu’est-ce donc que le temps ? » et qu’il précise qu’il est impossible de le savoir puisque le passé n’est plus et que le futur n’est pas encore, ses conceptions du passé et de l’avenir n’ont rien à voir avec les nôtres et pourtant nous employons le même mot. Les phrases d’Anne Carson ont ce pouvoir de consigner ces différences, grandes ou petites, inscrites dans le langage, de dire le caractère multiple d’un monde mobile, en permanente redéfinition : rendre le passé présent pour mieux s’émerveiller de son étrangeté. Alors que le temps historique est un temps destructeur, qui pousse les êtres vers la mort et les choses vers leur fin, le temps de l’art les revivifie en les proclamant toujours inachevés et en mouvement.

L’œuvre d’Anne Carson est très différente d’une grande partie de la poésie nord-américaine dite « de confession », plutôt narrative. Cela explique peut-être pourquoi elle a tardé à être traduite en français. Fabienne Durand-Bogaert, qui a (entre autres) traduit plusieurs livres de l’essayiste Susan Sontag et beaucoup de textes sur l’art, a tous les atouts pour contribuer à faire connaître une poésie qui relève par certains aspects de l’autothéorie, où l’expérience sort du cadre biographique ou personnel pour devenir un instrument critique, faisant dialoguer arts et sciences sociales. La dimension autobiographique n’est pas absente du recueil d’Anne Carson, qui, dans le magnifique poème Le Vieux Gilet bleu de mon père, évoque la maladie d’Alzheimer de celui-ci le conduisant à « voyager à contresens » : mais elle est avant tout un espace de réflexion et de vision où s’exprime un rapport féminin au monde, cet « universel latéral » qui décale, ne serait-ce que légèrement, la transmission de l’expérience et de la connaissance.
Publié dans Citation, Écrivains, Philosophie | Laisser un commentaire

Les pouvoirs du silence

  • Épisode 1/4 : Le problème du silence de la nature

    La nature semble silencieuse, mais ce silence pourrait avant tout révéler notre propre surdité ou négligence. En tentant de capter ses murmures, nous risquons parfois de projeter sur elle ce que nous voudrions y entendre.
  • Épisode 2/4 : Les silences insolents de Dom Juan

    Dom Juan, entre insolence et tragique, se cache derrière ses silences. Elvire, Sganarelle et son père cherchent des réponses, mais il détourne chaque demande. Face aux discours sur le Ciel, il reste muet, sans réponse, n’entendant aucune clarté divine. Que nous dit ce silence insolent ?
  • Épisode 3/4 : Après 1945 : les silences du trauma

    La destruction des juifs d’Europe par l’Allemagne nazie a mis du temps à devenir un sujet connu et fréquemment évoqué. Ce silence-là révèle-t-il, parfois, une autre sorte de trauma ? Comment grandit-on, dans une famille marquée par un soutien au nazisme ?
  • Épisode 4/4 : Les silences dociles… ou faussement dociles

    Le silence des populations dominées peut être compris comme un empêchement. Il peut aussi être interprété comme une protestation. Comment saisir ces silences ?

     

.

Publié dans Citation, Écrivains, Freud, Histoire, Philosophie, Psychanalyse, Radio, Sciences-humaines | Laisser un commentaire

Akseli GALLEN-KALLELA , Vue sur le lac

,

Akseli GALLEN-KALLELA , Vue sur le lac,  1901 Finnish National Gallery, Helsinki

Publié dans ARTS, Expositions Musées, Paysages, Technique picturale | Laisser un commentaire

Jacques Lacan, « L’université…

 

« L’université, ça s’autorise de l’univers, et c’est justement de ça qu’il s’agit ici. Est-ce que ça tient l’univers ? L’univers a fait beaucoup de promesses, mais il n’est pas sûr qu’il les tienne. Il s’agit de savoir si quelque chose qui s’annonçait, qui était une espèce d’ouverture sur la béance de l’univers, se soutiendra assez longtemps pour qu’on en voie le fin mot. »

Jacques Lacan, L’Acte psychanalytique, Séminaire XV. Texte établi par Jacques-Alain Miller, page 286, Seuil ed, 2024,

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Bacon Fontana Schütte Miriam Cahn Byron Gysin

Bacon Fontana Schütte M Cahn B Gysin
25 octobre 2024 Musée d’Art Moderne, Paris
Photographies & montage Bernard Obadia
Journal 42
re-presentations.fr

Publié dans ARTS, corps et portraits, Expositions Musées, Histoire, nature morte, site re-présentation, Technique picturale | Laisser un commentaire

Mark ROTHKO, No. 14

Mark ROTHKO, No. 14, 1960, huile sur toile

Publié dans ARTS, Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire