
Le psychanalyste Jacques Lacan, à Paris, en mai 1965. MARTINE FRANCK MAGNUM PHOTOS

Le psychanalyste Jacques Lacan, à Paris, en mai 1965. MARTINE FRANCK MAGNUM PHOTOS
À ce moment, où il ne se croyait regardé par personne, les paupières baissées contre le soleil, M. de Charlus avait relâché dans son visage cette tension, amorti cette vitalité factice, qu’entretenaient chez lui l’animation de la causerie et la force de la volonté. Pâle comme un marbre, il avait le nez fort, ses traits fins ne recevaient plus d’un regard volontaire une signification différente qui altérât la beauté de leur modelé ; plus rien qu’un Guermantes, il semblait déjà sculpté, lui Palamède XV, dans la chapelle de Combray. Mais ces traits généraux de toute une famille prenaient pourtant, dans le visage de M. de Charlus, une finesse plus spiritualisée, plus douce surtout. Je regrettais pour lui qu’il adultérât habituellement de tant de violences, d’étrangetés déplaisantes, de potinages, de dureté, de susceptibilité et d’arrogance, qu’il cachât sous une brutalité postiche l’aménité, la bonté qu’au moment où il sortait de chez Mme de Villeparisis, je voyais s’étaler si naïvement sur son visage. Clignant des yeux contre le soleil, il semblait presque sourire, je trouvai à sa figure vue ainsi au repos et comme au naturel quelque chose de si affectueux, de si désarmé, que je ne pus m’empêcher de penser combien M. de Charlus eût été fâché s’il avait pu se savoir regardé ; car ce à quoi me faisait penser cet homme, qui était si épris, qui se piquait si fort de virilité, à qui tout le monde semblait odieusement efféminé, ce à quoi il me faisait penser tout d’un coup, tant il en avait passagèrement les traits, l’expression, le sourire, c’était à une femme.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, La Pléiade, éd de 1973, P 604
Andy Warhol, Claude Viallat, François Morellet, Jean Degottex, Pierre Soulage
Centre Pompidou METZ Musée des beaux-arts de STRASBOURG
representation.fr
Journal 41

Monotype #8, 2024 Encre de gravure sur papier Arche, 38 cm x 50 cm © Pia Rondé & Fabien Saleil et Galerie Valeria Cetraro

Joan Mitchell, La Grande Vallée IX, 1983, huile sur toile, 260 x 260,4 cm, Musée des impressionnismes, Giverny
Épisode 3/5 : De colère, de tristesse, de joie… l’histoire, la larme à l’œil
Pleurer comme une madeleine, comme un crocodile, comme une fontaine ou comme un veau : comment écrire l’histoire des larmes ? Comment les manières de pleurer ont-elles évolué au cours du temps ? Les effusions et les larmes ont-elles connu des significations différentes selon les siècles ?
Épisode 4/5 : Ne rien laisser paraître, une histoire de l’insensibilité

Chiharu SHIOTA, Eye to Eye, 2023, vue de l’installation (lunettes et corde rouge)
au Haus Konstruktiv, Zurich

Félix VALLOTTON (1865-1925) Le Rayon 1909
« La vérité de notre travail, elle est dans ces zones de tension entre le comique et le tragique, le sacré et le profane, l’ombre et la lumière, le kitsch et le sublime », appuie Lionel Lingelser. « Mais la joie, c’est notre fer de lance, précise Louis Arene. Pour nous, elle est ce qu’il y a de plus politique aujourd’hui. Arriver à reconvoquer cette vitalité, cette flamme, cette force primordiale, dans la génération qui nous suit, malgré un monde qui s’effondre et qui, dans cet effondrement, cherche à aspirer comme un vampire cette vitalité de la jeunesse. Comme tout le monde, nous avons le sentiment de ne plus savoir comment agir face à cette folie, cette barbarie qui monte. Mais nous sommes convaincus que le spectacle, l’art, peuvent nous redonner des forces poétiques. C’est un des derniers bastions où on peut résister à cette violence qui nous contamine, où peut se vivre la fameuse catharsis. »
Louis Arene, Lionel Lingelser, la vérité de notre travail (…) Le Monde
En ce temps où l’on a tendance à imaginer que le monde va s’effondrer, il devient impérieux de fréquenter un homme pour qui l’inachevé, le « pas encore », l’invention du nouveau garantissent qu’un autre monde demeure possible.
« Experimentum mundi. Question, catégories de l’élaboration, praxis », d’Ernst Bloch, traduit de l’allemand, édité et préfacé par Gérard Raulet, Klincksieck, « Critique de la politique », 276 p., 27 €.
L’homme a traversé le IIIe Reich, la Shoah, Hiroshima, la terreur stalinienne. Au lieu de déclarer l’enfer triomphant et l’horizon disparu, il a mis en lumière l’indestructible Principe espérance (1954-1959) – 3 volumes, Gallimard, 1976, 1982, 1991. Le philosophe Ernst Bloch (1885-1977) est à retrouver d’urgence au moment où nous nous complaisons dans la disparition, supposée inéluctable, de tout avenir meilleur. Comme l’a souligné Emmanuel Levinas dès 1975 en comparant Bloch et Heidegger (Dieu, la mort et le temps, Livre de poche, 1995), le premier est avant tout un penseur de la vie, de la succession des générations, de la perpétuation de l’humanité, aux antipodes de la conception heideggérienne de l’homme comme « être pour la mort ».
Marxiste fort hétérodoxe, défenseur acharné de l’utopie, attentif à laisser l’histoire ouverte et à ne jamais clore la pensée, cet antitotalitaire est à relire au moment où la marée noire des régimes autoritaires menace de submerger le globe. En ce temps où l’on a tendance à imaginer que l’histoire est jouée et que le monde va s’effondrer, il devient impérieux de fréquenter un philosophe pour qui l’inachevé, le « pas encore » (Noch-Nicht), l’invention continue du nouveau garantissent qu’un autre monde demeure toujours possible.
Aujourd’hui reparaît en français, dans l’excellente traduction de Gérard Raulet, Experimentum mundi, seizième et dernier volume des Œuvres complètes prévues par le penseur. Cette synthèse de son parcours en fait voir la puissance sous un nouvel angle. Le philosophe y précise en effet la logique et les catégories qui sous-tendent l’ensemble de sa démarche.
Le texte est fort dense et s’y aventurer suppose d’être un lecteur aguerri, rompu aux subtilités conceptuelles. Mais l’effort en vaut la peine. On découvre peu à peu une très originale pensée mobile et « processuelle ». Les catégories elles-mêmes, « philosophie de la philosophie », entrent en mouvement : elles ne sont ni immuables ni séparées du monde, mais se transforment à mesure que se poursuit l’évolution de la pensée et celle, inséparable, de l’histoire.
La singularité d’Ernst Bloch est de ne pas dissocier théorie et pratique, pas plus que nature et histoire ou connaissance et monde. A ses yeux, la réalité et les projets humains ne cessent d’interagir et de s’entre-façonner. Pour appréhender ce mouvement, il détaille une série de « rotations-élévations » nécessaires à une prise de conscience des événements capable de les discerner sans pour autant les figer. Le temps, le « maintenant », l’événement, le hasard, l’altérité et bien d’autres concepts-clés font l’objet d’analyses importantes au cours de ce volume. Y plonger à présent devrait permettre – par-delà les impasses de la « postmodernité » qui nie espérance et utopie –, de retrouver une pensée de l’histoire ouverte. Cette conception pourrait aider à surmonter nombre de nos crispations, dans la mesure où elle voit l’histoire comme toujours en cours, inachevée, naturelle et humaine à la fois, encore inconnue et cependant déjà désirée.
Philosophe majeur, souvent difficile, trop souvent méconnu, Ernst Bloch peut s’approcher également à travers les livres que lui a consacrés le philosophe Arno Münster. A mesure qu’on découvrira ou redécouvrira cet auteur, on s’avisera que sa pensée, que l’on croit parfois derrière nous, se tient devant.
((vidéo non disponible sur smartphone et tablette ➤➤ à visionner sur un ordinateur)) Colette Soler, auteure de plusieurs livres et psychanalyste à Paris, revient sur son analyse avec Lacan et présente les concepts majeurs du psychanalyste : les noms-du-père, il n’y a pas de rapport sexuel, l’art-dire…
La première partie d’une heure se passe dans le cabinet de Colette Soler. La seconde partie de quarante-cinq minutes est composée d’extraits de son séminaire au Centre hospitalier de Sainte-Anne à Paris. Réalisation : Mathieu Tuffreau. Image : Fabien Leca. Son et mixage : Frédéric Dutertre. Montage : Pierre Millet. Le générique contient un extrait des Impromptus de Franz Schubert par Philippe Cassard. Tous droits réservés Universal Music. Plus d’information sur le réalisateur : Chaine Youtube :
/ @mathieutuffreau5088 Blog : www.cinemadanslalune.net
« Dans une clairière réservée par de beaux arbres dont plusieurs étaient aussi anciens que lui, planté à l’écart, on le voyait de loin, svelte, immobile, durci, ne laissant agiter par la brise que la retombée plus légère de son panache pâle et frémissant. Le XVIIIe siècle avait épuré l’élégance de ses lignes, mais, fixant le style du jet, semblait en avoir arrêté la vie ; à cette distance on avait l’impression de l’art plutôt que la sensation de l’eau. Le nuage humide lui-même qui s’amoncelait perpétuellement à son faîte gardait le caractère de l’époque comme ceux qui dans le ciel s’assemblent autour des palais de Versailles. Mais de près on se rendait compte que, tout en respectant, comme les pierres d’un palais antique, le dessin préalablement tracé, c’étaient des eaux toujours nouvelles qui, s’élançant et voulant obéir aux ordres anciens de l’architecte, ne les accomplissaient exactement qu’en paraissant les violer, leurs mille bonds épars pouvant seuls donner à distance l’impression d’un unique élan. Celui-ci était en réalité aussi souvent interrompu que l’éparpillement de la chute, alors que, de loin, il m’avait paru infléchissable, dense, d’une continuité sans lacune. D’un peu près, on voyait que cette continuité, en apparence toute linéaire, était assurée à tous les points de l’ascension du jet, partout où il aurait dû se briser, par l’entrée en ligne, par la reprise latérale d’un jet parallèle qui montait plus haut que le premier et était lui-même, à une plus grande hauteur, mais déjà fatigante pour lui, relevé par un troisième. De près, des gouttes sans force retombaient de la colonne d’eau en croisant au passage leurs sœurs montantes, et, parfois déchirées, saisies dans un remous de l’air troublé par ce jaillissement sans trêve, flottaient avant d’être chavirées dans le bassin. Elles contrariaient de leurs hésitations, de leur trajet en sens inverse, et estompaient de leur molle vapeur la rectitude et la tension de cette tige, portant au-dessus de soi un nuage oblong fait de mille gouttelettes, mais en apparence peint en brun doré et immuable, qui montait, infrangible, immobile, élancé et rapide, s’ajouter aux nuages du ciel. Malheureusement un coup de vent suffisait à l’envoyer obliquement sur la terre ; parfois même un simple jet désobéissant divergeait et, si elle ne s’était pas tenue à une distance respectueuse, aurait mouillé jusqu’aux moelles la foule imprudente et contemplative. »
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, La Pléiade, éd de 1973, P 656-657

Johannes VERMEER, La Leçon de musique interrompue (1658-1659)
Épisode 1 : Siggi, un enfant en or
Épisode 3 : L’Ombilic des rêves
Épisode 4 : Vienne, 19 Berggasse
Épisode 5 : La mort du vieux lion
« Jusqu’ici, tous les chemins que nous avons empruntés nous ont conduits vers la lumière ; à partir de maintenant, tous les chemins débouchent sur l’obscurité. » disait Sigmund Freud.
Né dans une petite ville de Moravie, fils d’un colporteur de tissu peu doué pour les affaires, “Siggi” grandit dans le quartier juif et pauvre de Vienne. Adolescent romantique et féru de mythologie, étudiant tiraillé entre les sciences et les humanités, le jeune Freud travaille dur pour échapper à sa condition et met plus de vingt ans avant de découvrir le nouveau continent de l’inconscient. Explorateur de la vie psychique, Freud tâtonne, dialogue avec lui-même et avec ses maîtres : écrivains, philosophes, médecins, morts ou vivants, comme Goethe, Nietzsche, Charcot ou Schnitzler.
Mais Freud avance surtout grâce aux femmes : sa belle et indépendante Martha, ses trois filles, ses patientes intrépides comme Dora ou Sabina Spielrein, ses amies intellectuelles ou artistes comme Lou Andreas-Salomé et Marie Bonaparte. En 1938, les “pulsions de mort” se déchaînent. Hitler marche sur Vienne et détruit l’esprit de la psychanalyse. Exilé à Londres et atteint d’un cancer de la mâchoire, Sigmund Freud s’éteint à l’âge de 83 ans, laissant derrière lui l’odeur âcre et entêtante de son cigare.
Née à Paris le 4 juin 1968, d’un père chef opérateur, d’origine hongroise, et d’une mère secrétaire, férue de littérature et de cinéma, Clotilde Leguil est l’héritière d’une double généalogie. Son père, contraint à l’exil, après avoir filmé et participé à l’insurrection hongroise de 1956, lui a donné le goût de l’adversité ; sa mère, celui de la curiosité. Reçue à l’agrégation de philosophie en 1992, elle s’essaye au théâtre, avant de soutenir une thèse en 2010 sur le rapport de la pensée de Sartre à celle de Jacques Lacan. Son premier livre, « Les amoureuses, voyage au bout de la féminité » (2009), conjoignent ses centres d’intérêt : le cinéma, la psychanalyse, la philosophie. Son dernier livre, « Céder n’est pas consentir » (2021), prolonge cette orientation avec bonheur. Entretien tourné le 14 avril 2021.

Johannes VERMEER, Le Géographe (1669)
La première violence, c’est celle de la Première Guerre mondiale qui traverse son enfance et qui se poursuit dans les années 1920 par la lutte pour l’indépendance de Irlande et la guerre civile. L’IRA combat l’occupant anglais, et la famille Bacon (dont le grand-père est chef de la police du comté) devient une cible privilégiée. À cette brutalité de l’époque, s’ajoute celle du père de Bacon, un ancien capitaine de l’armée britannique devenu éleveur de chevaux de course. Ce personnage tyrannique et destructeur fait fouetter son fils par les palefreniers à chaque fois qu’il en a l’occasion et s’installe pour regarder la scène.
Un jour, le père découvre le jeune Francis, âgé de 16 ans, vêtu des sous-vêtements de sa mère, et le chasse définitivement de chez lui. Cet environnement cruel laisse des traces indélébiles de violence que l’on retrouvera aussi bien dans la peinture de Francis Bacon que dans sa vie personnelle. Heureusement pour lui, d’autres figures ont été présentes dans son enfance pour l’aimer et le protéger. C’est notamment le cas de sa nourrice anglaise (nanny), Jessie Lightfoot, qu’il considère comme sa mère (sa véritable mère s’étant peu occupée de lui) et qui vivra avec lui, quelques années après son départ de la maison, dans son atelier de Londres.
Selon les témoignages des amis de Bacon, Nanny a régenté sa vie de façon bienveillante jusqu’à sa mort (Bacon était alors âgé de 40 ans), lui a permis d’éviter de sombrer dans certains excès (alcool…) et a créé les conditions favorables pour qu’il puisse peindre. Son décès a été une perte immense pour le peintre. Sa vie est alors devenue d’une intensité folle, partagée entre le monde de la nuit, des bas-fonds de Londres, des amants violents, et son travail visant à élaborer une « peinture pour les nerfs ». Cette existence précaire, qui expose son corps à une mise en danger permanente, nourrira son travail et fera de lui l’un des artistes les plus marquants du 20ème siècle.
Platon, Le Banquet
Maya Ruiz PICASSO Pablo PICASSO
Musée national Picasso, Paris, 14-05-2022