« Les Hommes à leurs heures perdues », d’Anne Carson : le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault
« Les Hommes à leurs heures perdues » (Men in the Off Hours), d’Anne Carson, traduit de l’anglais (Canada) par Fabienne Durand-Bogaert, L’Arche, « Des écrits pour la parole », 172 p., 19 €.
DEVANT LE TEMPS
L’écrivaine canadienne Anne Carson n’a jamais délaissé la pratique des adolescentes d’autrefois de recopier dans de petits carnets des citations magnifiques glanées chez les grands auteurs. L’édition originale d’Atelier Albertine (Seuil, 2017), l’un des premiers textes qui l’ont fait connaître en français, reprenait d’ailleurs la forme du cahier d’écolier. Elle y consignait des notes formulées en marge de sa lecture de Proust, faite une demi-heure chaque matin pendant sept ans. Dans le « désert d’après Proust », ces remarques renouaient avec le temps heureux de ces matins en compagnie d’un livre, où l’on ne cessait de lever les yeux de la page pour graver dans sa mémoire une phrase, une image.
Les Hommes à leurs heures perdues témoigne aussi de cette relation intense et rêveuse à la lecture, en particulier celle des auteurs grecs et latins qu’Anne Carson a traduits et enseignés. Ce recueil, publié en 2000 aux Etats-Unis, résiste à toute détermination de genre. On y trouve des poèmes, des textes en prose, des épitaphes, des réflexions, des dialogues (par exemple Thucydide et Virginia Woolf conversant sur la guerre), des scénarios, un essai sur l’erreur et un autre « sur l’impureté féminine dans l’Antiquité ». Cette « fluidité de genre » déclenche une expérience de lecture à nulle autre pareille : divagante et incitative. A l’écoute de plusieurs voix en même temps, on est invité à rejoindre le chœur, à noter à son tour, à écrire en lisant et en regardant. Comme dans Autobiographie du rouge (1998 ; L’Arche, 2020), qui racontait l’amour du jeune Géryon aux ailes couleur de sang pour Héraclès, comme dans Antigonick (2012 ; L’Arche, 2019) réécrivant Antigone, Anne Carson reprend les anciens mythes ici et maintenant, pour la télévision ou sur notre canapé, parce que leurs personnages sont nos contemporains, qu’ils ont toujours quelque chose à nous dire.
Pourquoi j’aime Anne Carson ? Parce que son érudition n’est jamais pesante. Elle semble danser avec les poètes du passé. Elle danse avec leurs ombres dans une même grande fête qui les réunit toutes et tous, Sappho et Emily Dickinson, Alcman et Akhmatova, saint Augustin et Tolstoï. Elle invite aussi des peintres pour faire de même, se jouer du temps et de la mort. Ecoutez plutôt : « Hokusai à 83 ans/ dit/ Le temps est venu de faire mes lions./ Tous les matins/ jusqu’à sa mort – 219 jours plus tard/ il dessine/ un lion – Le vent arriva en rafales depuis le nord-ouest. – Les lions vacillèrent/ puis bondirent/ depuis la cime – des pins. » Ces lions-gardiens chinois que le peintre japonais Hokusai a peints à la fin de sa vie étaient censés conjurer le mauvais sort. Sous la plume d’Anne Carson, Lazare se levant du tombeau peint par Giotto sur un pan de mur de la chapelle Scrovegni, à Padoue, révèle dans sa blancheur le pouvoir de l’autre monde. Il fait de la mort une simple éclipse. Et, plus loin, à propos d’Edward Hopper : « Il se trouve/ que la peinture est immobile./ Mais si tu presses ton oreille contre la toile, tu entendras/ le bruit que fait la splendide roue qui s’ébranle. » Avec l’art, c’est le temps lui-même qui saute aux yeux et aux oreilles.
La part imaginaire de l’histoire
L’anachronisme est la part imaginaire de l’histoire susceptible de produire ces effets de présence du passé. L’anachronisme a lieu dans le langage qui rassemble dans un même mot des conceptions parfois diamétralement opposées de la nature, de la vie et de la mort. Lorsque saint Augustin se demande, au IVe siècle : « Qu’est-ce donc que le temps ? » et qu’il précise qu’il est impossible de le savoir puisque le passé n’est plus et que le futur n’est pas encore, ses conceptions du passé et de l’avenir n’ont rien à voir avec les nôtres et pourtant nous employons le même mot. Les phrases d’Anne Carson ont ce pouvoir de consigner ces différences, grandes ou petites, inscrites dans le langage, de dire le caractère multiple d’un monde mobile, en permanente redéfinition : rendre le passé présent pour mieux s’émerveiller de son étrangeté. Alors que le temps historique est un temps destructeur, qui pousse les êtres vers la mort et les choses vers leur fin, le temps de l’art les revivifie en les proclamant toujours inachevés et en mouvement.