Marcel PROUST, Retrouver un nom

Dans ce grand « cache-cache » qui se joue dans la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n’y a pas une série d’approximations graduées. On ne voit rien, puis tout d’un coup apparaît le nom exact et fort différent de ce qu’on croyait deviner. Ce n’est pas lui qui est venu à nous. Non, je crois plutôt qu’au fur et à mesure que nous vivons, nous passons notre temps à nous éloigner de la zone où un nom est distinct, et c’est par un exercice de ma volonté et de mon attention, qui augmentait l’acuité de mon regard intérieur, que tout d’un coup j’avais percé la demi-obscurité et vu clair. En tout cas, s’il y a des transitions entre l’oubli et le souvenir, alors ces transitions sont inconscientes. Car les noms d’étape par lesquels nous passons, avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent en rien de lui. Ce ne sont même pas à proprement parler des noms, mais souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom retrouvé. D’ailleurs ce travail de l’esprit passant du néant à la réalité est si mystérieux, qu’il est possible, après tout, que ces consonnes fausses soient des perches préalables, maladroitement tendues pour nous aider à nous accrocher au nom exact. « Tout ceci, dira le lecteur, ne nous apprend rien sur le manque de complaisance de cette dame ; mais puisque vous vous êtes si longtemps arrêté, laissez-moi, monsieur l’auteur, vous faire perdre une minute de plus pour vous dire qu’il est fâcheux que, jeune comme vous l’étiez (ou comme était votre héros s’il n’est pas vous), vous eussiez déjà si peu de mémoire, que de ne pouvoir vous rappeler le nom d’une dame que vous connaissiez fort bien. » C’est très fâcheux en effet, monsieur le lecteur. Et plus triste que vous croyez quand on y sent l’annonce du temps où les noms et les mots disparaîtront de la zone claire de la pensée, et où il faudra, pour jamais, renoncer à se nommer à soi-même ceux qu’on a le mieux connus. C’est fâcheux en effet qu’il faille ce labeur dès la jeunesse pour retrouver des noms qu’on connaît bien. Mais si cette infirmité ne se produisait que pour des noms à peine connus, très naturellement oubliés, et dont on ne voulût pas prendre la fatigue de se souvenir, cette infirmité-là ne serait pas sans avantages. « Et lesquels, je vous prie ? » Hé, monsieur, c’est que le mal seul fait remarquer et apprendre et permet de décomposer les mécanismes que sans cela on ne connaîtrait pas.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, La Pléiade, éd de 1973, P 650-651

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J.-A. MILLER, Phrases marquantes en psychanalyse

Il y a des phrases qu’on n’oublie pas. Formulée par Jacques-Alain Miller, l’expression “phrases marquantes” donne un nom à ces mots qui font destin pour un être parlant, ou bien qui laissent une empreinte durable dans la société. Dans ces deux interventions lors des 54es Journées de l’École de la Cause freudienne, J. A. Miller amène des pistes pour penser la diversité de ces phrases marquantes, et leur donner un statut conceptuel. Dans la sphère privée, la clinique analytique montre comment une phrase marquante traverse l’existence d’un sujet. Elle “l’engage dans une voie qu’il suivra inexorablement”, jusqu’à ce qu’il puisse s’en délivrer ou renouer autrement avec elle. Dans la sphère publique, certaines phrases s’inscrivent dans l’histoire, parfois pour des siècles. Ce sont les phrases emblématiques de grandes figures comme Napoléon ou Descartes, mais aussi bien des slogans ou des noms de marques. La phrase marquante est un “évènement de parole”. À ne pas confondre avec une causalité déterministe, comme le montre ici J.-A. Miller : entre la marque et la cause, il restera toujours un écart irréductible. 00:00 I. CE QUI MARQUE 14:38 II. SUR LE DESTIN, ETC. 15:34 Napoléon : « La politique, c’est le destin » 18:15 « Une cause unique ? » 22:25 J. Lacan : « Les dieux sont du réel »

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Kafka, métamorphosé

Épisode 1/5 : L’insecte de la famille

Un père autoritaire, une mère absente, le fantôme de deux frères morts, une petite sœur complice. Franz, chétif, craintif et solitaire, trouve refuge dans la lecture, découvre l’écriture, et devient l’insecte de la famille.

Épisode 2/5 : Les cauchemars d’un fondé de pouvoir

Prague se modernise. Rues éclairées, automobiles, cinéma, usines. Juriste dans un organisme de prévention des accidents du travail, Kafka découvre, émerveillé et effrayé, l’impact de la machine sur l’homme.

Épisode 3/5 : L’animal de la forêt

Éternel célibataire, sensuel mais pas sexuel, Kafka cherche à “lier” les femmes par l’écriture et cultive une véritable addiction pour les lettres. Danse sans contact avec ses partenaires épistolaires.

Épisode 4/5 : Le veilleur de nuit

Nuit noire. Entre vigilance et somnolence, tout un monde intérieur s’agite. Les chevaux de l’écriture s’élancent. Kafka ne cesse de vouloir vivre et revivre cette transe nocturne de la création.
Kafka sur la plage, jouant au milieu des enfants. Son carnet d’hébreu, son rêve de Palestine, sa dernière année à Berlin avec Dora Diamant et l’éternelle question : de quoi ai-je hérité et que vais-je à mon tour laisser ?

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Picasso, Matisse, Cézanne, Kline, De Kooning… MoMA

Picasso, Matisse, Cézanne, Kline, De Kooning…   MoMA

Re-présentations
La Collection 40

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Les philosophes qui n’ont rien écrit

Épisode 1/4 : Pyrrhon d’Élis : ne rien affirmer, ne rien figer

Plus qu’une simple défiance vis-à-vis de l’écriture, le pyrrhonisme se méfie du langage, dans sa capacité à dire le réel. Comment peut-on recomposer une pensée qui refuse de s’inscrire dans les cadres figés de l’écriture ?

Épisode 2/4 : Socrate : interroger pour accoucher les esprits

Socrate, qui n’a jamais écrit, critique l’écriture pour sa rigidité et sa tendance à inhiber le dialogue. Comment transmettre la pensée de Socrate à travers des écrits, alors qu’il rejetait l’écriture comme moyen de vérité philosophique ?

Épisode 3/4 : Épictète : enseigner, la seule œuvre

Épictète était fondamentalement un enseignant. Il s’agit pour lui d’aider les autres à devenir plus sages sans laisser de trace écrite. Était-ce parce que le corpus stoïcien était déjà largement constitué à son époque ?

Épisode 4/4 : Ils auraient pu ne pas écrire : Héraclite, Diogène, tourmentés par le langage

Diogène et Héraclite ont écrit. Or, ces deux philosophes grecs de l’Antiquité étaient conscients des limites du discours. Sur ce point, ils se rapprochent des philosophes antiques méfiants de l’écriture. Quels sont les principes des théories de ces deux philosophes ?
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Jacques Lacan enregistré en 1970, éclairé par Alain Grosrichard,

A l’écoute de Jacques Lacan : la découverte de la psychanalyse, une révolution copernicienne

« A l’écoute de Jacques Lacan », de Christine Goémé, trois volets, sur cinq, d’une émission diffusée pour la première fois le 4 avril 2001. Elle propose des extraits d’entretiens avec Jacques Lacan enregistrés en 1970, éclairés par Alain Grosrichard, fondateur des « Cahiers pour l’analyse ».

Avec

En 1970, Jacques Lacan s’accordait avec Robert Georgin dans une entrée pour la radio belge, publiée du même nom que le titre : Radiophonie . Dans le cadre d’une série d’émissions réalisées pour « Les Chemins de la connaissance » en 2001 et rédigés « A l’écoute de Jacques Lacan », Christine Goémé propose d’en faire entendre plusieurs extraits, et de les éclairer en invitant pour chaque émission un spécialiste de la pensée lacanienne.

Dans le troisième volet de la série, Alain Grosrichard, professeur de littérature à l’Université de Genève et co-fondateur des Cahiers pour l’analyse , commentait ainsi le passage dans lequel Lacan, dans cet entretien, parle de la comparaison faite par Freud entre la découverte de la psychanalyse et la révolution copernicienne. Or pour Lacan, la révolution qui a découvert l’inconscient n’a pas été un simple changement de centre, mais a aussi abandonné l’idée du sujet au centre. En filant la comparaison freudienne et en se référant à Kepler et à la découverte du mouvement elliptique des astres, Lacan a développé une théorie du décentrement du sujet, au cœur de sa pensée.

Ecouter le premier volume de cette série sur Jacques Lacan :   Les chemins de la connaissance : A l’écoute de Jacques Lacan 1/5, avec Jacques-Alain Miller

  • Réalisation : Christine Goémé
  • Réalisation Christine Prin Le Gall
  • Les Chemins de la connaissance – A l’écoute de Jacques Lacan 3/5, avec Alain Grosrichard
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Ary Arcadie LOCHAKOV, Autoportrait à la palette (détail)

 

Ary Arcadie LOCHAKOV, Autoportrait à la palette, 1922, (détail) huile sur toile, 116 x 88,5 cm, collection particulière

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Léonard de Vinci, Tête de jeune fille, dit La Scapigliata (« L’Échevelée »)

Léonard de Vinci, Tête de jeune fille, dit La Scapigliata (« L’Échevelée »), vers 1492-1501, terre d’ombre, ambre jaune verdi et rehauts de blanc sur bois de noyer, 24,7 x 21 cm, Parme, Galleria Nazionale

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Roger-Pol DROIT, Priape », de Maurice OLENDER

Roger-Pol DROIT  « Priape » de Maurice OLENDER

L’historien et éditeur, mort en 2022, laisse un livre posthume savant, poétique et subtil sur ce petit dieu grec injustement négligé par les antiquisants.« Priape. Le phallocrate impotent », de Maurice Olender, édité par Philippe Borgeaud, avant-propos de Lydia Flem, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 302 p., 24 €, numérique 17 € (en librairie le 17 janvier).

Il est difforme et obscène. Fils d’Aphrodite, cet avorton exhibe un sexe énorme, en érection permanente. Sa mère incarne la beauté suprême ; lui, la laideur totale. Il est si encombrant, à tous les sens, que sa mère la déesse l’abandonne. Priape, avec sa virilité rigide, ne sera toujours qu’un dieu mineur. Certes, son effigie est populaire, souvent taillée dans le bois par les paysans pour favoriser les cultures. On trouve un peu partout des statuettes le représentant, jusque dans l’actuel Afghanistan, et sa présence se repère dans quantité de fresques romaines. Malgré tout, il n’eut ni temple ni clergé. Figure de seconde zone, Priape est demeuré une énigme. Sa fonction est restée un mystère. Chez les antiquisants, le dossier n’intéressait personne.

Jusqu’à ce que, dans les années 1970, un étudiant belge eût l’idée, presque saugrenue, de s’intéresser aux dieux antiques exhibant leurs organes génitaux : Baubô, la nourrice qui montre sa vulve pour faire rire Déméter, et Priape, découvrant son phallus érigé, qui conjugue également comique, laideur et inconvenance. Toute sa vie, Maurice Olender (1946-2022) a scruté les mystères de ces dieux pas comme les autres. En compagnie notamment de Jean-Pierre Vernant, Marcel Detienne, Nicole Loraux, qui furent ses maîtres, amis et collègues, il n’a cessé de reprendre et d’enrichir sa documentation et sa réflexion. Le chercheur a publié une bonne vingtaine d’études sur Priape, mais jamais l’ouvrage annoncé.

Voici enfin ce livre, un grand demi-siècle après ses commencements – posthume, « en puzzle », inachevé, reconstruit par les soins attentifs et savants de Philippe Borgeaud, professeur d’histoire des religions à l’université de Genève. Maurice Olender a travaillé au manuscrit jusqu’à son dernier souffle, avant d’être empêché d’y mettre la dernière main par « des raisons indépendantes de [s]a volonté », comme il l’écrivit peu de temps avant de disparaître.

Figure déconcertante

Le résultat est à la fois savant, poétique et subtil. L’enquête érudite recense tout ce qui a pu être écrit sur l’affreux et risible Priape, chez les Anciens et chez les Modernes. On y découvrira par exemple les élaborations inattendues de Justin le Gnostique, qui, au IIe siècle, transfigure le vilain monstre en créateur suprême. On y suivra des comparaisons instructives avec le phallus détaché d’Osiris en Egypte ou le linga de Shiva en Inde. Surtout, la réflexion de Maurice Olender éclaire finement les rôles ambigus de cette figure déconcertante.

« Obscénité pétrifiée », Priape révèle peu à peu sa dimension politique, sociale, culturelle, demeurée si longtemps inaperçue. Il parle indirectement des exigences éthiques et esthétiques de la vie en société, des convenances et de la pudeur imposées au corps des citoyens. Mieux encore, ce petit dieu grec pourrait bien faire entrevoir combien la phallocratie n’est qu’une domination vide, sans pouvoir réel, un pur signe. Thème actuel, et sujet d’avenir…

La grande notoriété d’éditeur de Maurice Olender, créateur de la prestigieuse « Librairie du XXIe siècle », fondateur de la revue Le Genre humain, a sans doute empêché de comprendre combien il fut aussi, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, un chercheur sans pareil. Attentif aux livres de ses auteurs amis, il n’a pas mis en avant les trésors qu’il rédigeait. Il est temps de les découvrir. En commençant par cet étonnant Priape. D’autres suivront.

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Geneviève ASSE, composition

Composition (1970).

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Marcel PROUST, Les yeux de la duchesse de Guermantes

Dans l’ordinaire de la vie, les yeux de la duchesse de Guermantes  étaient distraits et un peu mélancoliques, elle les faisait briller seulement d’une flamme spirituelle chaque fois qu’elle avait à dire bonjour à quelque ami ; absolument comme si celui-ci avait été quelque mot d’esprit, quelque trait charmant, quelque régal pour délicats dont la dégustation a mis une expression de finesse et de joie sur le visage du connaisseur. Mais pour les grandes soirées, comme elle avait trop de bonjours à dire, elle trouvait qu’il eût été fatigant, après chacun d’eux, d’éteindre à chaque fois la lumière. Tel un gourmet de littérature, allant au théâtre voir une nouveauté d’un des maîtres de la scène, témoigne sa certitude de ne pas passer une mauvaise soirée en ayant déjà, tandis qu’il remet ses affaires à l’ouvreuse, sa lèvre ajustée pour un sourire sagace, son regard avivé pour une approbation malicieuse ; ainsi c’était dès son arrivée que la duchesse allumait pour toute la soirée. Et tandis qu’elle donnait son manteau du soir, d’un magnifique rouge Tiepolo, lequel laissa voir un véritable carcan de rubis qui enfermait son cou, après avoir jeté sur sa robe ce dernier regard rapide, minutieux et complet de couturière qui est celui d’une femme du monde, Oriane s’assura du scintillement de ses yeux non moins que de ses autres bijoux.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, La Pléiade, éd de 1973, P 661-662

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Roland BARTHES, Fragments d’un discours amoureux

Épisode 1/4 : Attente

« Suis-je amoureux ? Oui, puisque j’attends. » L’attente caractérise l’amoureux. Il attend l’autre et angoisse face à son absence. L’écrivain Eric Marty examine s’il serait possible d’aimer sans attendre.

Épisode 2/4 : Je t’aime

La locution « je t’aime » est commune et pourtant unique. Cette formule magique, imprévisible, sans nuances, reste énigmatique. L’essayiste Tiphaine Samoyault analyse la relation entre le sujet amoureux et l’objet de son amour dans cette déclaration, questionnant leur possible indépendance.

Épisode 3/4 : Jalousie

Être jaloux est une souffrance où se mêlent la peur et la culpabilité. Mais ce qui ronge le plus le jaloux, c’est d’être banal. Le maître de conférences Mathieu Messager analyse si la jalousie accompagne invariablement le sentiment amoureux.

Épisode 4/4 : Scène de ménage

Dans la scène de ménage, le langage devient une arme. C’est un affrontement, une parodie de conversation où les deux protagonistes tentent d’avoir le dernier mot. La romancière Chantal Thomas examine si elle est un épisode anodin et sans conséquence ou si elle marque la défaite du couple.

Roland Barthes est le premier moderne à sublimer le sens commun du sujet amoureux, dans ses plus extrêmes platitudes. Dans ce roman, il rappelle que le désir n’est ni un passe-temps ni une distraction, c’est un livre qui sert à cartographier l’imaginaire du sujet amoureux, et rêver à la vraie vie.

Né le 12 novembre 1915 à Cherbourg et mort le 26 mars 1980 à Paris, Barthes est un critique littéraire et sémiologue français, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et professeur au Collège de France. Il fut l’un des principaux animateurs du structuralisme et en France. Parmi ses essais, les plus connus sont Mythologies (1957), L’Empire des signes (1970) et bien sûr, Fragments d’un discours amoureux (1977).

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Caroline DOUCET, Vivre

Vivre

Kant avait décrit la présence d’une force vitale chez l’humain1. Freud nommera cette force « pulsion de vie », et fera de sa lutte contre la pulsion de destruction le contenu essentiel de la vie2. On comprend alors que vivre n’a rien d’évident chez l’humain. Lacan a défini les conditions du vivant en termes de sentiment de la vie3 et de son désordre dans la psychose. Établi très tôt dans l’existence, le sentiment de la vie repose sur le nouage des catégories du symbolique, de l’imaginaire et du réel, d’où procèdent le sens de la vie, le désir de vivre et l’existence, soit la modalité singulière et primordiale d’articulation de la vie, du langage et du corps vivant. Ce nouage assure à chacun son style de vie. La vie va plus ou moins à la dérive selon la tenue du nœud inaugural, que les circonstances heureuses et malheureuses mettent à l’épreuve.

Alors que chacun tente de trouver une stabilité, les signifiants-maîtres contemporains poussent à profiter toujours plus de la vie, sous la forme d’une jouissance extrême qui met à mal l’équilibre recherché. Or, ce pousse-à-jouir de la vie est impossible : comme réel, elle est hors sens, abstraite, insupportable. Il n’y a pas d’accès direct à la vie. On ne fait qu’éprouver des rencontres, des idées, une liberté retrouvée, un amour naissant, « le rayon d’un soleil du soir4 » ou « Baltimore au petit matin5 ».

Il arrive que l’impression de vivoter ou que l’absence du désir de vivre conduisent à l’analyse. Celle-ci change le rapport à la vie, non à partir d’un idéal, d’une injonction surmoïque ou d’une identification, mais à partir des effets d’existence que le dire analytique occasionne. De même que « Sade n’est pas dupé par son fantasme6 », l’analysé n’est plus contraint par l’homéostasie fantasmatique et symptomatique initiale, mais il obtient un gain de désir qui assure une nouvelle assise subjective à sa vie.

Avec l’analyse, l’inertie n’est plus de mise. La pulsion vitale s’allie à l’objet du désir, la vie est reconfigurée et trouve une cohérence. Une analyse aide à vivre. Un sujet se sent plus vivant quand, via le transfert analytique, une signification est donnée au vide qui l’habitait, quand des identifications imaginaires viennent à soutenir son corps ou qu’une nomination singulière lui donne place dans le monde. De même qu’un sujet peut retrouver une certaine joie de vivre lorsque l’analyse allège son angoisse sociale ou les exigences écrasantes du surmoi.

Ainsi, vivre relève de l’inconscient et du rapport à l’autre. Laissé à lui-même, le sujet est voué à la répétition, la peur s’impose à lui, son monde s’amenuise. Seul, le sujet peut préférer la mort à la vie. D’autant que, dans sa dimension inéluctable, la mort « futilise » la vie. A contrario, parce qu’elle fait apercevoir et surplombe le trou du non-rapport, une analyse procure une force de vie. Le relief d’une existence, sa valeur, l’attachement qu’on lui porte, ne peut que se dire. Cerner ce qui fait le ressort du joint intime du sentiment de la vie d’un sujet se révèle donc essentiel dans une analyse.

Caroline Doucet


[1] Cf. Kant E., Anthropologie du point de vue pragmatique, Dijon, Imprimerie J.-E. Rabutot, 1863.

[2] Cf. Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1986, p. 78.

[3] Cf. Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.

[4] Loti P., Le livre de la pitié et de la mort, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2023, p. 3.

[5] Lacan J., « De la structure comme immixtion d’une altérité préalable à un sujet quelconque. Conférence à Baltimore, 1966 », La Cause du désir, no94, 2016, p. 10.

[6] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 778.

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Shakespeare, (…) ne sont rien d’autres que les ombres De ce qui n’est pas.

« Tout ce qui fait la substance d’un chagrin possède vingt ombres 
Qui chacune paraissent être le chagrin même ; or il n’en est point ainsi
Car le regard du souci, brouillé par les larmes qui l’aveuglent,
Divise la totalité d’une chose en de multiples facettes ;
Comme des sortes de perspectives qui, directement regardées
Ne montrent rien que confusion, mais qui regardées de travers
Font apparaître une forme : ainsi votre gracieuse Majesté,
En regardant de travers le départ de votre seigneur
Apercevra des formes de chagrin, plus nombreuses que lui-même,
appelant vos pleurs ;
Formes qui, regardées telles quelles, ne sont rien d’autres que les ombres
De ce qui n’est pas. »

Shakespeare, Richard II, II, 2,14,-24 (traduction inconnue)

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Johannes VERMEER, L’Art de la peinture

Johannes VERMEER, L’Art de la peinture (1666-1668)

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Zao Wou-Ki, Hommage à Claude Monet, Triptyque

Zao Wou-Ki, Hommage à Claude Monet, Triptyque, 1991

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Roger-Pol DROIT « Nos dernières fois. Défier la nostalgie », de Sophie GALABRU

« Nos dernières fois. Défier la nostalgie », de Sophie Galabru : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

La philosophe développe le thème de la fin de toutes choses dans un registre évoquant à la fois journal intime, la conversation intelligente et la réflexion cultivée.

Héraclite le savait déjà : « panta rhei », tout s’écoule. Les instants comme l’eau des fleuves. Chaque moment de vie, quel qu’il soit, se termine inexorablement. Nos existences se passent ainsi de seuil en seuil, d’une dernière fois à une autre. Dès la fin de l’enfance, où règnent les « premières fois », commencent des adieux innombrables et divers, accompagnés de cérémonies souvent secrètes. Dernier jour de cours, fin d’un contrat à durée déterminée, petits adieux entre anciens amis, grande rupture entre anciens amants. Ou encore déménagements, ultimes instants quelque part. Dernière séance, au cinéma ou chez le psychanalyste. Retraite, fin de parcours. Jusqu’au bout du bout, la mort, connue et inconnue, où la vie ne sait jamais vraiment si elle va s’éteindre ou se transfigurer. Bref, nous n’en avons jamais fini avec les fins.

La philosophe Sophie Galabru s’empare de ce thème et le revisite dans un registre évoquant à la fois journal intime, conversation intelligente et réflexion cultivée. Déjà remarquée pour Le Visage de nos colères (Flammarion, 2022) et Faire famille (Allary, 2023), cette jeune agrégée de philosophie passe ici de la catégorie meilleur espoir féminin à celle d’autrice confirmée. Elle conduit habilement ses lecteurs à distinguer les grandes familles de « dernières fois » : les prévisibles, auxquelles on peut se préparer (fin d’études, de contrat, de carrière, de vie…), les espérées, qu’il faut construire (fin d’un exil, d’une épreuve, d’une maladie, d’une addiction…) – sans oublier, évidemment, toutes celles qu’on ne peut que subir, quand se délitent inéluctablement les premières amours, les visages lisses et les horizons d’avenir.

Comme les précédents ouvrages de Sophie Galabru, Nos dernières fois suit donc, à travers exemples divers et circonstances disparates, un thème directeur avant tout affectif. Ce qui frappe est le travail constant, souvent réussi, pour transformer en paradigmes de la condition humaine des préférences subjectives et des émotions personnelles. Car tout le monde, en vérité, n’est pas hanté par les dernières fois, même si, de fait, chacun découpe son existence sur fond de finitude.

Une attitude envers l’existence

Cet essai s’inscrit dans un courant émergent qu’on pourrait dénommer « ego-philo », comme on parlait naguère d’autofiction. La réflexion s’y ancre délibérément dans la subjectivité, les affects, le vécu quotidien, plutôt que de partir des concepts et des références théoriques. La démarche philosophique y vise à façonner et à partager une leçon de savoir-vivre, une attitude envers l’existence, plutôt qu’une démonstration logiquement contraignante. La pensée s’y appuie aussi bien sur des références romanesques ou cinématographiques que sur les grands textes de la philosophie. Sophie Galabru s’inscrit à sa manière dans ce genre où s’illustrent, entre autres, Claire Marin, qui a notamment consacré des méditations aux ruptures (L’Observatoire, 2019) et aux débuts (Autrement, 2023), et Alexandre Lacroix, auteur de nombreux essais, tous rédigés « pour que la philosophie descende du ciel » (Allary, 2017).

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Ceux qui n’aiment que la théorie pure et dure ne trouveront pas là de quoi se satisfaire. Mais tous les autres feront de belles promenades, en constatant au passage qu’il n’existe jamais, pour la réflexion, de dernière fois. La philosophie ne se clôt pas. Quand disparaît une conscience, la pensée se prolonge dans une autre.

« Nos dernières fois. Défier la nostalgie », de Sophie Galabru, Allary, 220 p., 20,90 €, numérique 14 €.

Signalons, de la même autrice, la parution en poche de « Faire famille », Le Livre de poche, 240 p., 8,40 €.
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Marcel PROUST, La place de la Concorde (…) l’obélisque de Louqsor

« Bien qu’il fût plus de neuf heures, c’était lui encore qui sur la place de la Concorde donnait à l’obélisque de Louqsor un air de nougat rose. Puis il en modifia la teinte et le changea en une matière métallique, de sorte que l’obélisque ne devint pas seulement plus précieux, mais sembla aminci et presque flexible. On s’imaginait qu’on aurait pu tordre, qu’on avait peut-être déjà légèrement faussé ce bijou. La lune était maintenant dans le ciel comme un quartier d’orange pelé délicatement quoiqu’un peu entamé. Mais elle devait plus tard être faite de l’or le plus résistant. Blottie toute seule derrière elle, une pauvre petite étoile allait servir d’unique compagne à la lune solitaire, tandis que celle-ci, tout en protégeant son amie, mais plus hardie et allant de l’avant, brandirait comme une arme irrésistible, comme un symbole oriental, son ample et merveilleux croissant d’or. »
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, La Pléiade, éd de 1973, P 633

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Clotilde LEGUIL, Sur l’Un-dividualisme moderne

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Lorenzo LOTTO, Vierge à l’Enfant avec saint Ignace d’Antioche et saint Onuphre

Lorenzo Lotto, Vierge à l’Enfant avec saint Ignace d’Antioche et saint
Onuphre, 1508, Galleria Borghese, Rome

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