Dans ce grand « cache-cache » qui se joue dans la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n’y a pas une série d’approximations graduées. On ne voit rien, puis tout d’un coup apparaît le nom exact et fort différent de ce qu’on croyait deviner. Ce n’est pas lui qui est venu à nous. Non, je crois plutôt qu’au fur et à mesure que nous vivons, nous passons notre temps à nous éloigner de la zone où un nom est distinct, et c’est par un exercice de ma volonté et de mon attention, qui augmentait l’acuité de mon regard intérieur, que tout d’un coup j’avais percé la demi-obscurité et vu clair. En tout cas, s’il y a des transitions entre l’oubli et le souvenir, alors ces transitions sont inconscientes. Car les noms d’étape par lesquels nous passons, avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent en rien de lui. Ce ne sont même pas à proprement parler des noms, mais souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom retrouvé. D’ailleurs ce travail de l’esprit passant du néant à la réalité est si mystérieux, qu’il est possible, après tout, que ces consonnes fausses soient des perches préalables, maladroitement tendues pour nous aider à nous accrocher au nom exact. « Tout ceci, dira le lecteur, ne nous apprend rien sur le manque de complaisance de cette dame ; mais puisque vous vous êtes si longtemps arrêté, laissez-moi, monsieur l’auteur, vous faire perdre une minute de plus pour vous dire qu’il est fâcheux que, jeune comme vous l’étiez (ou comme était votre héros s’il n’est pas vous), vous eussiez déjà si peu de mémoire, que de ne pouvoir vous rappeler le nom d’une dame que vous connaissiez fort bien. » C’est très fâcheux en effet, monsieur le lecteur. Et plus triste que vous croyez quand on y sent l’annonce du temps où les noms et les mots disparaîtront de la zone claire de la pensée, et où il faudra, pour jamais, renoncer à se nommer à soi-même ceux qu’on a le mieux connus. C’est fâcheux en effet qu’il faille ce labeur dès la jeunesse pour retrouver des noms qu’on connaît bien. Mais si cette infirmité ne se produisait que pour des noms à peine connus, très naturellement oubliés, et dont on ne voulût pas prendre la fatigue de se souvenir, cette infirmité-là ne serait pas sans avantages. « Et lesquels, je vous prie ? » Hé, monsieur, c’est que le mal seul fait remarquer et apprendre et permet de décomposer les mécanismes que sans cela on ne connaîtrait pas.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, La Pléiade, éd de 1973, P 650-651
Il est difforme et obscène. Fils d’Aphrodite, cet avorton exhibe un sexe énorme, en érection permanente. Sa mère incarne la beauté suprême ; lui, la laideur totale. Il est si encombrant, à tous les sens, que sa mère la déesse l’abandonne. Priape, avec sa virilité rigide, ne sera toujours qu’un dieu mineur. Certes, son effigie est populaire, souvent taillée dans le bois par les paysans pour favoriser les cultures. On trouve un peu partout des statuettes le représentant, jusque dans l’actuel Afghanistan, et sa présence se repère dans quantité de fresques romaines. Malgré tout, il n’eut ni temple ni clergé. Figure de seconde zone, Priape est demeuré une énigme. Sa fonction est restée un mystère. Chez les antiquisants, le dossier n’intéressait personne.
Jusqu’à ce que, dans les années 1970, un étudiant belge eût l’idée, presque saugrenue, de s’intéresser aux dieux antiques exhibant leurs organes génitaux : Baubô, la nourrice qui montre sa vulve pour faire rire Déméter, et Priape, découvrant son phallus érigé, qui conjugue également comique, laideur et inconvenance. Toute sa vie, Maurice Olender (1946-2022) a scruté les mystères de ces dieux pas comme les autres. En compagnie notamment de Jean-Pierre Vernant, Marcel Detienne, Nicole Loraux, qui furent ses maîtres, amis et collègues, il n’a cessé de reprendre et d’enrichir sa documentation et sa réflexion. Le chercheur a publié une bonne vingtaine d’études sur Priape, mais jamais l’ouvrage annoncé.
Voici enfin ce livre, un grand demi-siècle après ses commencements – posthume, « en puzzle », inachevé, reconstruit par les soins attentifs et savants de Philippe Borgeaud, professeur d’histoire des religions à l’université de Genève. Maurice Olender a travaillé au manuscrit jusqu’à son dernier souffle, avant d’être empêché d’y mettre la dernière main par « des raisons indépendantes de [s]a volonté », comme il l’écrivit peu de temps avant de disparaître.
Figure déconcertante
Le résultat est à la fois savant, poétique et subtil. L’enquête érudite recense tout ce qui a pu être écrit sur l’affreux et risible Priape, chez les Anciens et chez les Modernes. On y découvrira par exemple les élaborations inattendues de Justin le Gnostique, qui, au IIe siècle, transfigure le vilain monstre en créateur suprême. On y suivra des comparaisons instructives avec le phallus détaché d’Osiris en Egypte ou le linga de Shiva en Inde. Surtout, la réflexion de Maurice Olender éclaire finement les rôles ambigus de cette figure déconcertante.
« Obscénité pétrifiée », Priape révèle peu à peu sa dimension politique, sociale, culturelle, demeurée si longtemps inaperçue. Il parle indirectement des exigences éthiques et esthétiques de la vie en société, des convenances et de la pudeur imposées au corps des citoyens. Mieux encore, ce petit dieu grec pourrait bien faire entrevoir combien la phallocratie n’est qu’une domination vide, sans pouvoir réel, un pur signe. Thème actuel, et sujet d’avenir…
La grande notoriété d’éditeur de Maurice Olender, créateur de la prestigieuse « Librairie du XXIe siècle », fondateur de la revue Le Genre humain, a sans doute empêché de comprendre combien il fut aussi, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, un chercheur sans pareil. Attentif aux livres de ses auteurs amis, il n’a pas mis en avant les trésors qu’il rédigeait. Il est temps de les découvrir. En commençant par cet étonnant Priape. D’autres suivront.





