« Eloge de Socrate », de Pierre Hadot : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit
SOCRATE, ÉTERNELLEMENT TROUBLANT ET RÉVÉLATEUR
On croit tout savoir de Socrate. Simplicité, ruse, ignorance proclamée, chasse aux illusions. Sans oublier mauvaise réputation, procès inique, trépas héroïque. Aucune œuvre, mais un tournant de la pensée. Platon, Xénophon, Aristophane ont mis en scène diversement ce maître énigmatique. Quantité d’autres témoignages antiques dispersés conservent tel trait, telle formule. Et, au fil des siècles, se sont accumulées d’immenses piles de commentaires, d’études, d’analyses, scrutant sous tous les angles l’homme et la légende.
Malgré tout, on ne sait rien. C’est la première leçon d’Eloge de Socrate, qui est donc, par elle-même, éminemment socratique. Il s’ensuit d’importantes conséquences, dont les répercussions ne s’arrêtent plus. On découvre en effet, en seulement quelques pages – savantes, limpides et subtiles –, que Socrate est avant tout le nom d’un trouble révélateur. Derrière le personnage, partout décrit comme laid, excessif, déroutant, retors, se cache une dissonance fondatrice, un dispositif de séduction qui ne cesse de fonctionner à travers le temps.
Pierre Hadot (1922-2010) éclaire souverainement ce stratagème nommé Socrate. Du grand helléniste, professeur au Collège de France, on retrouve ici, avec éclat, les qualités marquantes : avoir tout scruté, penser finement, aller à l’essentiel, parler clair. Socrate, explique Hadot, trompe pour mieux orienter. Il avance masqué, pour dévoiler chacun à soi-même.
S’il se proclame ignorant, s’il feint de vouloir apprendre, c’est pour conduire son interlocuteur à se découvrir lui-même comme scindé en deux : anciennement habile, maintenant démuni. Ce perturbateur confronte chacun à l’énigme de sa propre existence, plutôt qu’à des distinguos rationnels et des débats d’idées. Ce qu’il met en question, profondément, ce sont en fin de compte les limites du langage, du désir, de la conscience.
Socrate rend autre
Ses lecteurs modernes ne s’y sont pas trompés. Pierre Hadot relie les profils de Socrate dans les textes grecs avec ceux qui émergent aux XVIIIe et XIXe siècles chez Hamann, chez Goethe, et plus encore chez Kierkegaard et Nietzsche. En les scrutant, il montre combien, à travers l’expérience morale et existentielle du dialogue, Socrate ne rend pas son interlocuteur plus savant, mais le rend autre. Inciter chacun à découvrir qu’il s’ignore lui-même, tel pourrait être le rôle permanent de ce séducteur masqué, caustique, indifférent à la mort.
On ne saurait oublier que Pierre Hadot, dont on célébrera, cet automne, au Collège de France, le quinzième anniversaire de la disparition, a profondément marqué de son empreinte l’approche des philosophies de l’Antiquité. Au lieu d’y voir uniquement des systèmes théoriques, il a proposé de les aborder comme des médecines de l’âme, des voies de salut réorientant la manière de vivre, des écoles de sagesse élaborant et pratiquant des « exercices spirituels » destinés à ancrer leur doctrine dans l’existence. Lecteur de Wittgenstein et de Nietzsche (entre autres), il a su faire le lien entre les préoccupations des Anciens et nombre de pensées contemporaines.
Eloge de Socrate n’est pas inédit. Conférence prononcée en 1974, elle a figuré dans plusieurs recueils avant d’être éditée par Allia en 1998. Aujourd’hui, pour cette rentrée, arrive en librairie, sous une forme renouvelée, sa onzième édition. Rien d’étonnant : il est rare qu’un texte si bref en dise tant.
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