Si vous aimez aller seul au cinéma, partir en vacances avec vous-même ou écrire dans un journal intime, c’est en partie grâce à lui. Écrivain et penseur majeur du 18e siècle, Jean-Jacques Rousseau est un penseur essentiel pour comprendre le besoin de solitude et l’introspection.
Toute sa vie, Rousseau entretient une relation ambiguë avec la solitude. Il va d’abord la subir. Quelques jours après sa naissance en 1712, sa mère meurt d’une maladie infectieuse, son père tente d’échapper à la justice et quitte le foyer. Il se retrouve livré à lui-même à 16 ans. Après de nombreux voyages, l’écrivain devient ami avec des penseurs des Lumières, à Paris, comme d’Alembert ou Diderot.
La solitude : un état rarissime en société
En 1754, Rousseau écrit un de ses ouvrages fondateurs sur les inégalités dans la société. Il y développe une idée centrale de sa pensée : l’homme est naturellement bon, c’est au contact des autres, donc de la société, qu’il est corrompu.
Être seul, est associé à cette époque aux ermites, aux moines, c’est donc un état réservé au domaine de la religion, précise Sabine Melchior-Bonnet, autrice d’une Histoire de la solitude (2023, PUF) : “la solitude pure de la vie quotidienne, elle est encore rarissime. Elle est repoussée.”
Pour être bien perçu dans les cercles littéraires, il faut participer à des salons, se montrer en société. Avec cette nouvelle pensée, Rousseau se retrouve à contre-courant des normes du XVIIIe siècle : la sociabilité est une qualité et la solitude est plutôt stigmatisée.
Dans Le fils naturel, Diderot écrit « il n’y a que le méchant qui soit seul ». « Immédiatement, Rousseau prend ça pour lui et se brouille« , rapporte l’historienne qui décrit le citoyen de Genêve comme un homme torturé et en proie à de nombreuses contradictions. « Il est à la fois très sincère et très direct et en même temps qui cache énormément de choses intérieures. Il est à la fois très orgueilleux et il a honte, explique-t-elle. Il est à la fois assez sociable et en réalité, il ne rit jamais avec les autres, enfin, peu. »
Rousseau est critiqué, moqué par l’intelligentsia et quitte temporairement Paris pour Genève. C’est de là que vient l’idée qu’il est solitaire et qu’il va transformer cet état en quelque chose de positif. Dans ses moments de solitude, Rousseau écrit des textes qui vont influencer tous le XIXe siècle comme Le Contrat social qu’il écrit à Montmorency. « Au fond la solitude de Rousseau, elle est assumée. Il se pense seul parce qu’exclu par les autres, mais en réalité très tôt, il revendique cette forme de solitude. Il aime la campagne, il aime la forêt. Il n’est pas le premier à les découvrir, mais en tout cas, il les met dans ses essais, dans ses livres », appuie Sabine Melchior-Bonnet.
Dans une lettre au magistrat Malesherbes en 1762, il raconte les bienfaits qu’il trouve dans la solitude : “ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides mais délicieux que j’ai passés tout entier avec moi seul.”
Rousseau, pionnier du journal intime
Rousseau va même encore plus loin. Il tire de cet état de solitude un genre qui va se développer au XIXe siècle et que vous avez peut-être déjà expérimenté : le journal intime. En 1764, l’homme est toujours exilé et loin du monde. C’est là qu’il découvre un article attribué à Voltaire où ce dernier révèle que Rousseau a abandonné à l’Assistance publique cinq enfants. « Un homme qui vous fait des bons usages de la vie et surtout la morale, a été lui-même vraiment très fautif ». C’est à la suite de cette découverte qu’il pense écrire les Confessions, explique l’historienne.
Rousseau se livre avec sincérité sur sa vie. Dans le quatrième livre, il écrit : “je veux que tout le monde lise dans mon cœur”. L’initiative littéraire est totalement nouvelle, précise Sabine Melchior-Bonnet « parce qu’il dit toutes ses fautes, il ne cherche pas à enjoliver son portrait. La société doit beaucoup à Rousseau, mais le journal intime, aussi, doit beaucoup à Rousseau.«
Avant l’ère de la « détox »
À la fin de sa vie, il s’attaque à sa dernière œuvre, les Rêveries du promeneur solitaire. Dans la cinquième promenade, un retour imaginaire sur les moments heureux de sa vie, il liste les conditions du bonheur : le « farniente » loin du monde, l’absence de communication, une marche, seul, dans des paysages verdoyants. Rousseau expérimente ce qu’on pourrait presque appeler aujourd’hui une certaine forme de “détox” avant de mourir en 1778.
Au siècle d’après, c’est le triomphe d’une autre forme de solitude : l’individualisme. Fini les salons, les sociabilités, l’individu se suffit à lui-même. Cette conception philosophique qui traverse le XXe siècle ne nous est pas étrangère.
Mais Sabine Melchior-Bonnet met en garde : “il y a cette expression du XVIIIe, ‘La solitude est à l’âme ce que la diète est au corps’. Elle montre bien qu’elle ne peut pas être totale ; dans le cas de Rousseau, elle est tragique, parce qu’il pense que c’est vraiment son destin ». Avant de conclure que « pour nous, à notre époque nous avons besoin d’un petit mixte entre le temps de solitude où l’on réfléchit sur ce qu’on fait et ce qu’on est et le moment où on est en société. Je crois que ce sera toujours ça, la solitude, à condition qu’elle soit voulue et pas subie« .