À quoi sert l’art ? • Crédits : Alma Haser – Getty
Si l’art, en son sens le plus général, désigne la maîtrise d’un savoir-faire (notre mot « art » vient du latin ars, traduction du terme grec tekhnè), il ne se limite pas cette définition. Depuis le XVIIIe siècle, le terme a délaissé sa seule acception technique au profit d’un sens esthétique : il renvoie au domaine des beaux-arts – ou « arts désintéressés » – et à la recherche du beau. Mais là encore, la beauté des œuvres d’art complexifie notre appréhension de ce qui relève de l’art : obéit-elle à des règles formelles objectives ou relève-t-elle d’une expérience profondément subjective, d’un sentiment du beau ? Et si c’est le cas, est-il possible de convaincre un ami de la beauté d’un morceau de musique si celui-ci s’y montre insensible ? Voilà que l’art ouvre le champ à un tas de questions philosophiques ! Du point de la création, d’une part : l’art dépend-t-il de règles ou du génie créateur ? Comment fonctionne l’inspiration ? Le banal et même la laideur peuvent-ils être objets d’art ? Mais aussi du point de sa réception : existe-t-il des normes du goût ? Qu’est-ce qu’une expérience esthétique ? A quoi sert l’art ? Voici une sélection d’émissions pour vous accompagner dans les révisions du baccalauréat ou pour approfondir vos connaissances en matières de philosophie de l’art.
1.L’art doit-il être beau ?(58 min) Apparue entre le XVIe et la fin du XVIIIe siècle, la notion de « beaux-arts » marque une rupture dans l’histoire de l’art : avec elle, le beau devient une finalité. Elle pose également les bases d’une réflexion esthétique nouvelle : qu’est-ce qui est beau dans l’art ? Existe-t-il des propriétés formelles du beau ?
2. L’art peut-il être laid ? L’esthétique de la charogne(58 min) Le laid produit parfois sur le regardeur une impression aussi forte que le beau. Prenons l’exemple de la charogne ou des sculptures contemporaines moisies de Jean-Michel Blazy. La première s’est vue consacrer un poème par Charles Baudelaire, les secondes se retrouvent exposées dans de grands centres d’art. Le laid voire le dégoûtant peuvent-ils être objets d’art ?
3.Peut-on discuter des goûts et des couleurs ?(58 min) Pourquoi dit-on qu’un tableau de Monet ou un paysage de montagnes est beau ? Peut-on convaincre quelqu’un de la beauté d’un objet, naturel ou artistique, si celui-ci s’y montre insensible ? On peut estimer qu’un objet est beau parce qu’il correspond à des critères formels, à une définition qui serait celle de la beauté ou, au contraire, considérer avec Emmanuel Kant, qu’il n’existe pas de propriétés du beau et que lorsque l’on dit d’un objet qu’il est “beau”, on rend compte d’une expérience singulière que nous faisons à sa rencontre. Le beau relève-t-il d’une préférence absolument subjective et injustifiable ? En matière de jugement esthétique, faut-il se résoudre à dire « à chacun son goût » ? Emmanuel Kant nous sauve de cet écueil. Dans sa Critique de la faculté de juger, le philosophe affirme que le goût, s’il ne se fonde sur aucun concept, s’énonce comme un jugement universel. De nos sentiments esthétiques, on peut donc discuter à l’infini…
4.Comment fonctionne le geste créateur ?(49 min) Comment fonctionne une œuvre d’art ? Par quelle magie ce que nous avons ordinairement devant les yeux peut-il se voir investi d’une aura particulière ? A partir de quelles ressources l’artiste peut-il créer un monde qui ne ressemble à rien d’autre et qui pourtant, par le regard, la lecture ou l’écoute, se trouve pour nous investi d’une aura particulière ?
5.Qu’est-ce qu’une expérience artistique ?(28 min) Pour John Dewey, philosophe pragmatisme, l’émotion esthétique n’est pas réservée aux artistes qui produisent des œuvres, et n’a pas nécessairement lieu au sein des salles silencieuses du musée qui les exposent… S’opposant à l’idée d’une contemplation passive, dans son essai L’Art comme expérience, le philosophe fait entrer l’expérience artistique dans la vie quotidienne.
6.L’art peut-il nous consoler ?(58 min) Souvent considéré comme le philosophe pessimiste par excellence, Arthur Schopenhauer (1788-1860) voyait dans l’art un moyen de se consoler de la vie, dont il pensait qu’elle n’était qu’effort et souffrance. Le philosophe allemand voyait l’art comme un palliatif nous permettant d’échapper à la mécanique aveugle de l’instinct.
7.L’art est-il une chose du passé ?(58 min) A la fin du XVIIIe siècle, Friedrich Hegel (1770-1831) assiste à la naissance du musée en Europe. Paradoxalement, cela l’amène à développer l’une des idées phares de sa pensée : l’art, tel que nous le connaissons, est mort. « L’art, ou du moins sa destination suprême, est pour nous quelque chose du passé« , écrit le philosophe dans son Esthétique. Mais qu’est-ce que cela signifie au juste ?
(…) depuis le déjeuner mes regards anxieux ne quittaient plus le ciel incertain et nuageux. Il restait sombre. Devant la fenêtre, le balcon était gris. Tout d’un coup, sur sa pierre maussade je ne voyais pas une couleur moins terne, mais je sentais comme un effort vers une couleur moins terne, la pulsation d’un rayon hésitant qui voudrait libérer sa lumière. Un instant après, le balcon était pâle et réfléchissant comme une eau matinale, et mille reflets de la ferronnerie de son treillage étaient venus s’y poser. Un souffle de vent les dispersait, la pierre s’était de nouveau assombrie, mais, comme apprivoisés, ils revenaient, elle recommençait imperceptiblement à blanchir et par un de ces crescendos continus comme ceux qui, en musique, à la fin d’une Ouverture, mènent une seule note jusqu’au fortissimo suprême en la faisant passer rapidement par tous les degrés intermédiaires, je la voyais atteindre à cet or inaltérable et fixe des beaux jours, sur lequel l’ombre découpée de l’appui ouvragé de la balustrade se détachait en noir comme une végétation capricieuse, avec une ténuité dans la délinéation des moindres détails qui semblait trahir une conscience appliquée, une satisfaction d’artiste, et avec un tel relief, un tel velours dans le repos de ses masses sombres et heureuses qu’en vérité ces reflets larges et feuillus qui reposaient sur ce lac de soleil semblaient savoir qu’ils étaient des gages de calme et de bonheur.
Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, P 389, édition Gallimard, collection Folio, 1988
Ne vous y trompez pas : je ne veux pas dire que, voyant l’arbre par ma fenêtre, je travaille pour le copier. L’arbre, c’est aussi tout un ensemble d’effets qu’il fait sur moi. Il n’est pas question de dessiner un arbre que je vois.
(Matisse à Aragon)
Si le nu est présent dans toute l’histoire de l’art, la représentation du sexe en lui-même, tantôt érotisé tantôt dissimulé par souci de pudeur, a constamment fait l’objet de débats.
« L’Amour victorieux » du peintre italien Le Caravage, 1601-1602, exposé aux Écuries du Quirinal pendant l’exposition « Caravage », février 2010, Rome.• Crédits : Getty
C’est la découverte du croquis d’un sexe masculin sur le col d’un des protagonistes de la scène dépeinte, dans le tableau de Caravage intitulé Les Tricheurs, qui rappelle à quel point la représentation du nu dans l’art a toujours été l’objet de fascination et de censure, plus ou moins contournée. Cela nous amène également à nous demander quelle est la place du détail en peinture et sur ce qu’il ajoute à l’impression globale qu’engendre l’œuvre sur le spectateur. Selon Jérémie Koering, le détail a pour fonction, chez Caravage, d’affirmer « l’évidence du visible dans sa double part référentielle et construite ». Un gant troué, les coins cornés des cartes de jeu, une dentelle travaillée, les motifs du tapis, tout concourt à donner consistance à la représentation. Est-ce des symboles qui suggèrent des réalités cachées ou des signes qui dénotent la puissance de la peinture, partagée entre opacité et transparence ? Est-ce, dans le cas des tableaux religieux, le moyen de donner une interprétation naturaliste de l’histoire sainte, de traduire le vrai ? Et qu’en est-il de la représentation du sexe, cet objet licencieux qui n’a jamais cessé d’être montré en même temps que caché ? Qu’est-ce que cela révèle des normes de décence et de leurs perpétuelles transgressions dans l’histoire de l’art ?
Les invités : Philippe Comar, écrivain, professeur à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, commissaire d’expositions dont « Masculin masculin : l’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours » et auteur de l’essai L’homme nu publié en 2013, co-auteur avec Nicolas Guilbert de Voir et regarder l’art publié aux éditions Herscher en 2021 et Jérémie Koering, professeur d’histoire de l’art moderne à l’université de Fribourg, auteur de Les iconophages : une histoire de l’ingestion des images paru aux éditions Actes Sud en 2021 et de Caravage, juste un détail, publié en 2019 aux Editions de l’INHA.
L’écriture aurait 6000 ans. La ponctuation, sa petite sœur, un peu moins. Elle serait apparue à Alexandrie, au IIIe siècle avant J.-C. A l’époque, avant même l’apparition des blancs entre les mots, on se contente de quelques points.
“Au commencement était le Verbe”… Ou était-ce le point ? • Crédits :
“Au commencement était le Verbe”… ou “la Parole”, à en croire les traductions du prologue de L’Évangile selon Jean. A cette parole s’est peu à peu superposée l’écriture, transcription directe de l’oralité sur le papier. De nos jours, plus personne ne songe à remettre en question le pacte tacite existant entre le lecteur et l’auteur quant à la place de la ponctuation dans un texte. Cette dernière n’a pourtant pas toujours existé : si l’écriture est datée du IVe millénaire avant J.-C., sa petite sœur, la ponctuation, a tardé à apparaître.
“Les premières traces de la ponctuation se retrouvent dans les écritures du Proche-Orient ancien remontant au troisième et deuxième millénaire avant notre ère, assure Paolo Poccetti, professeur de linguistique à l’Université Tor Vergata de Rome et auteur de La Réflexion autour de la ponctuation dans l’Antiquité gréco-latine. « Les langues impliquées étaient celles sémitiques et le système d’écriture était le cunéiforme. Ces premières formes d’écriture étaient conçues pour un nombre très limité de destinataires, sinon pour n’être pas lues du tout. L’écriture était un domaine restreint à des compétences professionnelles et [concernait] des documents qui, le plus souvent, ne contenaient que des listes d’objets, des récoltes agricoles, des revenus financiers, etc.”
Avant l’Antiquité, le tiret représente à lui seul l’intégralité des possibilités de ponctuation :
A l’origine des signes de ponctuation ne se trouve pas le point, d’où la ponctuation prend son nom, mais le tiret, horizontal ou vertical. C’est le seul outil de ponctuation employé de l’époque mycénienne et témoigné par les inscriptions grecques et latines. Le point est d’ailleurs issu du tiret : c’est son évolution. Paolo Poccetti
S’agit-il même de ponctuation ? Les linguistes sont encore partagés sur la question. Mais ils s’accordent, en règle générale, sur le fait que la ponctuation est en réalité née entre le III et le IIe siècle avant J.-C., dans un temple du savoir qui tient désormais lieu de mythologie : la bibliothèque d’Alexandrie.
Trois petits points…
Les premiers à imaginer un système de ponctuation ne sont en effet nuls autres que les conservateurs successifs de la grande bibliothèque d’Alexandrie : Zénodote d’Ephèse, Aristophane de Byzance et Aristarque de Samothrace.
Jusqu’alors, dans l’Antiquité gréco-romaine, l’écriture se fait en scriptio continua : rien ne sépare les mots et les phrases, ni ponctuation ni blancs ne viennent couper le texte, longue ligne ininterrompue. Pour simplifier la lecture d’un texte, ces savants décident de reporter dans la marge des manuscrits les annotations qui ne sont pas de l’auteur (une évidence aujourd’hui, mais une véritable nouveauté à l’époque), et imaginent, surtout, les premiers signes typographiques. Ce sont trois points, qui vont durablement marquer l’histoire de la ponctuation en étant placés à différentes hauteurs sur la ligne de texte : le point en haut (“point parfait”), le point médian (“point moyen”) et le point en bas (ou “sous-point”), qui correspondent respectivement aux ponctuations forte, moyenne et faible… et qui équivalent, dans notre ponctuation moderne, au point, au point-virgule, et enfin à la virgule.
“Les signes de ponctuation mis en place par les Grecs d’Alexandrie consistent en une combinaison de points qui ne sont que la simplification du tiret, précise Paolo Poccetti. La réduction du tiret à la forme de point est connexe aux exigences d’espace et de rapidité d’écriture. La distinction entre signes de ponctuation n’est pas confiée à la forme, mais à la position, notamment en hauteur, à mi-hauteur et en bas par rapport à la ligne.”
Cette règle des trois points semble bien établie, puisque Denys le Thrace, disciple d’Aristarque, précise leurs fonctions dans son traité intitulé La Grammaire, dès le IIe siècle avant J.-C. :
Le point final signale une pensée complète. Le point moyen s’emploie pour signaler où il faut respirer, le point inférieur signale une pensée qui demeure incomplète.
Dans les faits, pourtant, ces trois points peinent à s’imposer. Et ce pour deux raisons : d’abord, ce ne sont pas les auteurs des textes qui les ponctuent, mais ceux qui archivent et classent des textes anciens. “Une telle exigence s’épanouit dans le milieu cultivé des Grecs d’Alexandrie en Égypte à fin d’éditions et de commentaires de textes de la littérature grecque, statue le linguiste Paolo Poccetti. Ces textes étaient auparavant transmis sans aucune ponctuation, y compris la séparation des mots. Cela confirme donc que la ponctuation naît pour donner un ordre à l’écriture, surtout celle des autres.” La seconde raison est que la ponctuation, bien souvent, est ajoutée après la rédaction d’un texte, non pas par son auteur, mais par celui qui va le lire à haute voix. “La ponctuation était plutôt appliquée par les lecteurs, raconte Alexei Lavrentiev, linguiste et chercheur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Les lecteurs, les futurs orateurs, préparaient le texte et mettaient des marques de ‘distinctio’ – comme on appelait la ponctuation – pour préciser la lecture. La tradition antique, c’était ça : des couches qui étaient rajoutées non pas par les auteurs initiaux, mais plutôt par ceux qui se préparaient à lire un texte.”
La ponctuation a donc avant tout vocation à organiser le texte, parfois à des fins de lecture orale, mais elle n’est pas pensée pour retranscrire l’oralité : “C’est l’absence de tout signe de ponctuation, au contraire, qui est perçue comme respectueuse de l’oralité, précise le linguiste Paolo Poccetti. La scriptio continua, c’est-à-dire l’écriture sans séparation des mots, apparaissait plus proche de l’oralité, qui ne connaît pas de pauses entre un mot et l’autre.”
… et le blanc fut
L’usage de la ponctuation se répand malgré tout grâce aux manuscrits de la Vulgate, une version latine de la Bible. C’est Jérôme de Stridon, saint Jérôme, qui préconise au IVe siècle de diviser le texte en capitula (en versets) et de ponctuer per cola et commata, c’est-à-dire avec des points et des virgules. La scriptio continua va dès lors peu à peu céder du terrain face à de nouvelles organisations de la page. En parallèle des textes religieux, c’est aussi « par la musique liturgique que nous parviendra la grande tradition des signes actuels », relève la linguiste Nina Catach dans La Ponctuation. « Au IXe siècle s’étendent pour le chant, surtout en Italie, […] des signes graphiques de modulation musicale. Ces signes de pause et d’intonation sont en filiation directe avec les prescriptions de saint Jérôme et des grammairiens latins”.
La ponctuation essaime peu à peu et s’impose lentement au long du Moyen Âge, tout en étant accompagnée d’une évolution qui, si elle nous paraît évidente aujourd’hui, est alors un bouleversement : l’apparition des blancs entre les mots. “La notion d’espace ‘blanc’ est une conquête relativement récente, elle date de la fin de l’Antiquité, raconte Paolo Poccetti. « La scriptio continua, c’est-à-dire l’habitude de ne pas séparer les mots les uns des autres, déjà aux origines de l’écriture, a demeuré longtemps. Les raisons sous-jacentes du passage de la scriptio continua à la séparation des mots est la prise de conscience du mot en tant qu’unité significative, alors que la scriptio continua focalise quant à elle la signification de l’énoncé dans son entier.”
Les blancs entre les mots apparaissent notamment parce qu’ils permettent de simplifier la lecture, et pour compenser l’évolution de la langue latine : les déclinaisons latines (le fameux “Rosa rosa rosam” qui a traumatisé nombre de collégiens) se simplifient. “Dans une langue comme le grec ou le latin, vous avez des systèmes très élaborés de déclinaisons qui permettent de comprendre les fonctions qu’occupent les différents noms, les différents groupes, explique Jacques Durrenmätt, linguiste et professeur des universités à La Sorbonne, à Paris. Il y a une simplification radicale qui s’opère. Elle commence dans le latin vulgaire, et elle va aller de plus en plus vite pour toutes les langues européennes issues du latin au cours du haut Moyen Âge. Pour éviter des phénomènes très importants d’ambiguïtés, il faut que l’on soit sûr des frontières entre les mots pour pouvoir les lire, et donc les séparer.”
Un point, c’est tout ?
Au cours des temps médiévaux, c’est sous l’égide des moines copistes que vont apparaître, petit à petit, de nouveaux signes de ponctuation. Ces derniers copient et recopient les textes passés, les annotent et les préservent précieusement. “Il faut bien penser que l’on est dans des transmissions par circulation, par déplacement, rappelle Jacques Dürrenmatt. Les moines copistes bougent d’un monastère à l’autre, et donc ils apportent leurs pratiques. Si cette pratique est intéressante, elle va être reprise par l’atelier, c’est aussi de cette façon que la ponctuation se diffuse”.
Pour mener à bien leurs missions, les moines copistes créent leur propre ponctuation. C’est ainsi qu’apparaissent les premières esquisses de la virgule, qui n’est encore qu’une barre oblique ; le comma, l’ancêtre du “deux-points”, ou encore les prémices du futur point d’interrogation :
La création et l’emploi des signes de ponctuation est stimulée par l’interprétation et les commentaires des textes littéraires plus anciens. La forme du point d’interrogation est une nouveauté. En fait les anciens ne marquaient pas les phrases interrogatives, parce qu’elles étaient signalées par des moyens de la langue comme les pronoms, les particules, ou encore l’ordre des mots. L’évolution vers les langues romanes, où ces marqueurs ne sont plus valables, a entraîné la création de signes nouveaux qui caractérisent l’écriture en alphabet latin répandue dans l’Europe centrale et occidentale. Paolo Poccetti
Dans cette Bible, créée à l’abbaye de Saint-Martin de Tours dans la première moitié du IXe siècle, les blancs, comme certains points de ponctuation, sont nettement discernables. • Crédits : Bibliothèque nationale de France
C’est également de cette façon qu’apparaissent les lettres majuscules, inconnues de l’Antiquité, qui peuvent ponctuer des mots et leur conférer une importance particulière. Alcuin, clerc de Charlemagne, institue ainsi la majuscule en début de phrase, pour permettre une meilleure lecture du texte. Pour autant, rappelle le linguiste Alexei Lavrentiev dans son travail de recherche Ponctuation française du Moyen Âge au XVIe siècle : théories et pratiques, l’immense majorité des manuscrits se contente d’utiliser quelques marques de ponctuation tout au plus :
La majorité des manuscrits utilisent un éventail très limité de marques de ponctuation : une marque de ponctuation principale polyvalente, qui se combine aussi bien avec les minuscules qu’avec les majuscules, et éventuellement une ou plusieurs marques secondaires. Selon les manuscrits, la marque principale est souvent un point placé près de la mi-hauteur d’une ligne d’écriture, puis, dans certains manuscrits à partir du XIVe siècle, il s’agit d’une barre oblique (virgula).
D’une abbaye à une autre, les moines copistes ponctuent selon leur bon vouloir. “La première chose qui frappe un chercheur qui analyse la ponctuation médiévale est l’extrême diversité des pratiques dans les différents manuscrits : chaque scribe établit son propre sous-système, sa propre distribution de valeurs”, estime le linguiste Alexei Lavrentiev. Dans le Recueil des plus célèbres astrologues de Simon de Phares (1357), on peut ainsi observer une ponctuation étonnante, qui consiste en quatre points en forme de losange, dont on ignore le sens précis :
Reste que le travail des moines copistes a imposé, petit à petit, une certaine forme de standardisation de la ponctuation. Le pied-de-mouche en est un parfait exemple : ce P inversé affublé d’une double barre, le « ¶ », est en réalité, à l’origine, un C barré deux fois. Cette abréviation du mot « capitulum« , qui signifie chapitre, est utilisée durant tout le Moyen Âge pour signifier la fin d’un paragraphe. Les moines copistes y ajoutent deux barres verticales pour le rendre plus facilement distinguable du « C » classique.
Évidemment, toutes ces évolutions de la ponctuation ne se sont pas imposées soudainement, et se sont croisées au cours des siècles : à la fin du Moyen Âge subsistent ainsi quelques manuscrits en scriptio continua ou sans aucune ponctuation. Mais les manuscrits du XIIIe siècle, qu’il s’agisse de Bible ou de livres savants, donnent un aperçu clair des évolutions qu’a apportées la ponctuation : les mots sont évidents, les unités syntaxiques que sont les phrases facilement identifiables à l’aide des majuscules et des points, et de nombreux signes de ponctuation permettent d’affiner les niveaux de lecture. La ponctuation est donc devenue l’indissociable pendant de l’écriture.
Malgré ces progrès, la ponctuation reste sujette à l’interprétation des moines copistes, libres d’insérer les signes de leur choix, selon leurs besoins. Ce n’est qu’à la Renaissance, que la ponctuation va devenir plus stricte, voire rigide. Dans l’épisode suivant, nous verrons comme l’arrivée de l’imprimerie vient faire la mise au point de la ponctuation.
« Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. (…) Faire les choses au nom du bien, et plus encore au nom du bien de l’autre, voilà qui est bien loin de nous mettre à l’abri non seulement de la culpabilité mais de toutes sortes de catastrophes intérieures. En particulier, cela ne nous met certainement pas à l’abri de la névrose et de ses conséquences. Si l’analyse a un sens, le désir n’est rien d’autre que ce qui supporte le thème inconscient, l’articulation propre de ce qui nous fait nous enraciner dans une destinée particulière, laquelle exige avec insistance que la dette soit payée, et il revient, il retourne, et nous ramène toujours dans un certain sillage, dans le sillage de ce qui est proprement notre affaire. »
« On dit que la raison d’être de la photo de famille est de conserver des souvenirs, mais elle créé des images qui se substituent au souvenir, qui le recouvrent, et qui sont une espèce d’histoire digne, aplanie et interchangeable qu’on fait circuler d’une famille à l’autre, dans l’espoir vague de laisser cette trace à des descendants. Non pas une histoire littéraire, mais une histoire superficielle. »
Hervé GUIBERT, l’Image fantôme, page 38,Ed de Minuit, 1981
« Il me monte de la merde dans la bouche. J’en veux faire une pâte dont je barbouillerai le XIXème siècle », écrit Flaubert à son ami Louis Bouilhet en 1855, un an avant la publication de « Madame Bovary », sans même en imaginer les effets : Procès, succès, et grandes mondanités.
Alors quoi, il en aurait profité, lui qui avait en tête un plan (littérairement) terroriste ?
Il en aurait profité, oui, aurait flirté avec la princesse Mathilde, cousine du très raillé Napoléon III, aurait dansé aux Tuileries et accepté sa Légion d’honneur, lui qui fanfaronnait quelques temps auparavant, fier de son aphorisme : « Le grade dégrade« . Il s’arrangeait, en fait, en quête tardive d’une reconnaissance littéraire, lui qui fut si blessé de connaître le succès par ses deux premières oeuvres, puis plus rien. Et c’est autour de ce « rien », de ce vide qui grandit, de ces passions inactives et grises qu’il continuât à écrire, L’Éducation Sentimentale (parution en novembre 1869) notamment, toujours plus incompris.
Il est né ici. Il a vécu dans cet univers hospitalier, une grande partie de sa vie, c’est-à-dire toute sa jeunesse jusqu’à l’âge de 25 ans. Il a joué dans ce jardin avec sa sœur Caroline et il raconte notamment que, quand il grimpait le long du mur que vous voyez là, et bien qu’il voyait son père en train de pratiquer des dissections d’anatomie. Cela donne un peu une idée de l’univers médical et hospitalier auquel Flaubert a été confronté. Arlette Dubois, conservatrice au musée Flaubert de Rouen
Mais des 4 000 lettres qui composent sa correspondance, il émane aussi d’autres mystères : un jeune homme métamorphosé par l’année 46 (Tout tombe autour de moi), une sexualité colorée (Départ de Rouen noyée de foutre, de larmes, de cheveux et de champagne)..(Manière féroce dont elle se déshabillait, jetant tout à bas)… (amour si violent qu’il tourne au sadisme – plaisir du supplice), et des airs de Cassandre (Nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaire, militaire, américain et catholique).
Philippe Dufour, professeur de littérature du XIXe siècle à l’université de Tours
Un documentaire de Sophie Bober réalisé par Lionel Quantin. Archives INA, Sandra Escamez. Avec la collaboration d’Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France. Nouvelle page web, Sylvia Favre.
Bibliographie
Gustave Flaubert, éditions Gallimard, dans la collection La Pléiade
Pierre-Marc de Biasi, Anne Herschberg Pierrot, Barbara Vinken, Flaubert. Les pouvoirs du mythe (ouvrage collectif. Éditions des archives contemporaines, 2014)
J’ai grandi au milieu de toutes les misères humaines dont un mur me séparait. Tout enfant, j’ai joué dans un amphithéâtre. Voilà pourquoi, peut-être, j’ai les allures à la fois funèbres et cyniques. Je n’aime point la vie. Gustave Flaubert dans une lettre qu’il écrit en 1857, l’année de la publication de Madame Bovary
Pour aller plus loin
Site du centre Flaubert, composante du laboratoire CÉRÉdI (Centre d’études et de recherche Éditer-Interpréter), à l’Université de Rouen, qui publie notamment la revue Flaubert paraissant annuellement.
Jacques Neefs, Leçons littéraires de Flaubert dans L’histoire littéraire des écrivains. Paroles vives (Presses universitaires de la Méditerranée, 2009)
Flaubert : Le mot, l’image, le rêve de la revue Flaubert, revue critique et génétique, dirigée par Philippe Dufour, Anne Herschberg Pierrot et Florence Pellegrini (n°1, 2016)
Rediffusion du 29.11.2007. Cette émission, consacrée à la vie de l’écrivain Gustave Flaubert, a été enregistrée à l’occasion de la parution du dernier tome de ses correspondances dans la collection La Pléiade aux éditions Gallimard.
À l’occasion deFlaubert 21, qui marque le bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert, France Culture propose uneprogrammation spécialepour découvrir ou redécouvrir son œuvre mais aussi aborder l’héritage laissé par cet immense écrivain.
Plongeons en chœur au cœur du tragique à travers quatre destins : – Pourquoi Médée a-t-elle tué ses enfants ? avec Pierre Judet de La Combe – Prométhée enchaîné, premier prisonnier politique ? avec Olivier Py – L’éternel retour d’Antigone, avec Heinz Wismann – Oedipe, une histoire complexe ? avec Florence Dupont
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