CARAVAGE, Le Reniement de Saint Pierre, Met, New York City (détail)

CARAVAGE, Le Reniement de Saint Pierre, détail, vers 1610, Metropolitan  Museum of art,  (MET) New York City.

Publié dans corps et portraits, Détails, Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire

Vie de Roland BARTHES, La compagnie des auteurs par Matthieu Garrigou-Lagrange

Vie de Roland Barthes   
LA COMPAGNIE DES AUTEURS par Matthieu Garrigou-Lagrange

« Tiphaine Samoyault est écrivaine, traductrice est critique littéraire. Elle est membre de la direction éditoriale de la revue en ligne En attendant Nadeau, et professeure de littérature comparée à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle. Elle a consacré une biographie à Roland Barthes, publiée au Seuil en 2015, trente-cinq ans après sa mort.

Comment raconter la vie d’un homme qui s’est consacré à l’écriture ? D’autant que Barthes a disséminé des « biographèmes » dans ses propres textes, comme Roland Barthes par Roland BarthesLa chambre claire ou le Journal de deuil.

Roland Barthes grandit au bord de la mer, sans son père mort à la guerre un an après sa naissance en 1915. Tiphaine Samoyault parle ainsi d’une enfance proustienne : par la fréquentation des côtes maritimes du nord et de l’ouest de la France, mais aussi parce que Barthes naît au moment où Proust se lance dans la grande entreprise de la Recherche. L’adolescent solitaire, taciturne et malade de la tuberculose, est scolarisé à Paris dans les années 1930 mais ne peut aller jusqu’au baccalauréat. Toute sa vie est marquée par une lutte silencieuse contre la maladie.

Nous parlons dans cette émission de sa venue à la littérature, à travers la lecture de Gide et plusieurs longs séjours dans des établissements de santé, puis plus tard par sa découverte et sa pratique du théâtre, qu’il poursuivra par le magistral Sur Racine qui fera polémique puisque l’universitaire Raymond Picard fustigera cette « nouvelle critique » en la qualifiant de « nouvelle imposture ». C’est en 1953 que paraît son premier livre, Le degré zéro de l’écriture. Après la guerre, il entreprend plusieurs voyages : universitaire en poste de bibliothécaire à Bucarest, il se rend aussi en Egypte, et fait plusieurs rencontres intellectuelles capitales : avec Jean Cayrol, éditeur au Seuil, et plus tard avec Julia Kristeva, Philippe Sollers, Foucault…

Quelques mois après sa leçon inaugurale au Collège de France en janvier 1977, la mère de Roland Barthes meurt et le plonge dans un désarroi auquel il est particulièrement attentif, et qu’il décrit dans des notes :

Précisément, ce n’est pas le « deuil », c’est le chagrin pur – sans substituts, sans symbolisation. […] Me suis toujours (douloureusement) étonné de pouvoir – finalement – vivre avec mon chagrin, ce qui veut dire qu’il est à la lettre supportable. Mais – sans doute – c’est parce que je peux, tant bien que mal (c’est-à-dire avec le sentiment de ne pas y arriver) le parler, le phraser. Ma culture, mon goût de l’écriture me donne ce pouvoir apotropaïque, ou d’intégration : j’intègre par le langage ». – Roland Barthes, Journal de deuil (paru au Seuil à titre posthume en 2009).

Publié dans Roland Barthes, Séries | Laisser un commentaire

A la proue

Publié dans Architectures, Textes & Images | Laisser un commentaire

Platon, « Celui qui constitua le monde…

« Celui qui constitua le monde (…) lui donna comme figure celle qui lui convenait et qui lui était apparentée. Au vivant qui doit envelopper en lui-même tous les vivants, la figure qui pouvait convenir, c’était celle où s’inscrivent toutes les autres figures. Aussi est-ce la figure d’une sphère, dont le centre est équidistant de tous les points de la périphérie, une figure circulaire, qu’il lui donna comme s’il travaillait sur un tour -figure qui entre toutes est la plus parfaite et la plus semblable à elle-même – convaincu qu’il y a mille fois plus de beauté dans le semblable que dans le dissemblable. »

Platon, Timée, 33 b

Publié dans Philosophie, Séries | Laisser un commentaire

Emil Cioran (3/4) : Rire du pire

Emil Cioran (3/4) : Rire du pire
Les Nouveaux Chemins de la connaissance Date de diffusion : 21.12.2016 Invité : Aurélien Demars : enseigne la philosophie à l’Université Jean Moulin Lyon 3 et à l’Université

Publié dans Philosophie, Séries | Laisser un commentaire

Partage des plans

Publié dans Mondes urbains, Murs, Fenêtres et Devantures | Laisser un commentaire

CARAVAGE, Le Reniement de Saint Pierre, Met, New York City

CARAVAGE, Le Reniement de Saint Pierre, vers 1610, Metropolitan  Museum of art,  (MET) New York City,

Publié dans corps et portraits, Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire

Marcel PROUST, Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes

Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour nous le sens et l’aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la découverte ; mais c’était sans le savoir ; et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur l’herbe, l’eau qui passait au soleil, tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait ; et certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant qui rêvait – comme l’est un roi, par un mémorialiste perdu dans la foule – ce coin de nature, ce bout de jardin n’eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu’ils seraient appelés à survivre en leurs particularités les plus éphémères ; et pourtant ce parfum d’aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d’une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l’eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d’années successives, tandis qu’alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu’à aujourd’hui se détache si isolé de tout, qu’il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps – peut-être tout simplement de quel rêve – il vient. Mais c’est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m’appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. C’est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qu’ils m’ont fait connaître sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie. Soit que la foi qui crée soit tarie en moi, soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs qu’on me montre aujourd’hui pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs. Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu’était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; et les bluets, les aubépines, les pommiers qu’il m’arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu’ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon cœur. Et pourtant, parce qu’il y a quelque chose d’individuel dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord d’une rivière où il y aurait d’aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne, pas plus que le soir en rentrant – à l’heure où s’éveillait en moi cette angoisse qui plus tard émigre dans l’amour, et peut devenir à jamais inséparable de lui – je n’aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une mère plus belle et plus intelligente que la mienne. Non ; de même que ce qu’il me fallait pour que je pusse m’endormir heureux, avec cette paix sans trouble qu’aucune maîtresse n’a pu me donner depuis, puisqu’on doute d’elles encore au moment où on croit en elles et qu’on ne possède jamais leur cœur comme je recevais dans un baiser celui de ma mère, tout entier, sans la réserve d’une arrère-pensée, sans le reliquat d’une intention qui ne fût pas pour moi – c’est que ce fût elle, c’est qu’elle inclinât vers moi ce visage où il y avait au-dessous de l’œil quelque chose qui était, paraît-il, un défaut, et que j’aimais à l’égal du reste ; de même ce que je veux revoir, c’est le côté de Guermantes que j’ai connu, avec la ferme qui est peu éloignée des deux suivantes serrées l’une contre l’autre, à l’entrée de l’allée des chênes ; ce sont ces prairies où, quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des pommiers, c’est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rêves, l’individualité m’étreint avec une puissance presque fantastique et que je ne peux plus retrouver au réveil. Sans doute pour avoir à jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes, rien que parce qu’ils me les avaient fait éprouver en même temps, le côté de Méséglise ou le côté de Guermantes m’ont exposé, pour l’avenir, à bien des déceptions et même à bien des fautes. Car souvent j’ai voulu revoir une personne sans discerner que c’était simplement parce qu’elle me rappelait une haie d’aubépines, et j’ai été induit à croire, à faire croire à un regain d’affection, par un simple désir de voyage. Mais par là même aussi, et en restant présents en celles de mes impressions d’aujourd’hui auxquelles ils peuvent se relier, ils leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus qu’aux autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification qui n’est que pour moi. Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, P 181-183, édition Gallimard, collection Folio, 1988

Publié dans Marcel Proust, Séries | Laisser un commentaire

TCHEKHOV, le rêve ou la vie ? Les chemins de la philosophie par Adèle Van Reeth

Tchekhov, le rêve ou la vie ? 

LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth   (France culture)

Anton Tchekhov, 1860-1904, dont on sait peu de choses sur la biographie, est un auteur théâtral de génie dont la plume sublime exprime et dévoile une douloureuse lucidité.

Publié dans Écrivains, Radio, Séries | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Martin KIPPENBERGER

Martin KIPPENBERGER, Untilited from the series The Raft of th Medusa, 1996
MoMA, New York

Publié dans Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire

l’autel

Publié dans Murs, Fenêtres et Devantures, nature morte | Laisser un commentaire

réunion à Brooklyn (NYC)

 

Publié dans corps et portraits, Séries | Laisser un commentaire

Juste un …

Publié dans Murs, Fenêtres et Devantures, Séries | Laisser un commentaire

Beckett, comment c’est ? La compagnie des œuvres, par Matthieu Garrigou-Lagrange  

Beckett, comment c’est ?
La compagnie des œuvres, par Matthieu Garrigou-Lagrange  

4 émissions sur France culture.

Publié dans Séries | Laisser un commentaire

photographies et histoires…

Publié dans Expositions Musées, Textes & Images | Laisser un commentaire

Harold MENDEZ

Harold MENDEZ, Sin nombre, 2017-2018, MoMA, New York

Publié dans Expositions Musées, Technique picturale | Laisser un commentaire

Le modèle noir : une affaire de représentation (France culture)

Le modèle noir : une affaire de représentation

« Journée spéciale et dossier. L’artiste a toujours glorifié, utilisé, starifié ou plongé dans l’anonymat son modèle. Rapporté à la question du modèle à la peau noire, et particulièrement pour certaines périodes de l’histoire, ce rapport entre l’artiste et son modèle provoque un vertige. Le modèle noir : de Géricault à Matisse, exposition historique au Musée d’Orsay, retrace à travers une centaine d’œuvres l’évolution de la représentation des sujets noirs, de l’abolition de l’esclavage en France (1794) à nos jours. Des muses entrées dans l’histoire de l’art aux anonymes désormais nommés, entre histoire de l’art et histoire des idées, France Culture se penche tout au long de la journée du 22 mars sur les problématiques esthétiques, politiques, sociales et raciales ainsi que sur l’imaginaire que révèle la représentation des figures noires dans les arts visuels (cinéma, bande-dessinée, littérature, musique…). »

Publié dans corps et portraits, Détails, Expositions Musées, Philosophie, Sciences-humaines, Séries | Laisser un commentaire

Marcel PROUST, Le matin

Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu’était dissipée la brève incertitude de mon réveil. Je savais dans quelle chambre je me trouvais effectivement, je l’avais reconstruite autour de moi dans l’obscurité, et – soit en m’orientant par la seule mémoire, soit en m’aidant, comme indication, d’une faible lueur aperçue, au pied de laquelle je plaçais les rideaux de la croisée – je l’avais reconstruite tout entière et meublée comme un architecte et un tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fenêtres et aux portes, j’avais reposé les glaces et remis la commode à sa place habituelle. Mais à peine le jour – et non plus le reflet d’une dernière braise sur une tringle de cuivre que j’avais pris pour lui – traçait-il dans l’obscurité, et comme à la craie, sa première raie blanche et rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux quittait le cadre de la porte où je l’avais située par erreur, tandis que pour lui faire place, le bureau que ma mémoire avait maladroitement installé là se sauvait à toute vitesse, poussant devant lui la cheminée et écartant le mur mitoyen du couloir ; une courette régnait à l’endroit où il y a un instant encore s’étendait le cabinet de toilette, et la demeure que j’avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures entrevues dans le tourbillon du réveil, mise en fuite par ce pâle signe qu’avait tracé au-dessus des rideaux le doigt levé du jour.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, P 184, édition Gallimard, collection Folio, 1988

Publié dans Marcel Proust, Séries | Laisser un commentaire

Pornographie, Les Chemins de la philosophie par Adèle Van Reeth

LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

Pornographie (1/4)

Vivons-nous dans un monde porno ?

La pornographie est-elle une esthétique ? Notre époque est-elle porno ? Quand l’art moderne sous l’effet du capitalisme est devenu une marchandise, il est alors devenu pornographique.

Laurent de Sutter, notre invité, n’entend pas la pornographie comme catégorie morale ou genre cinématographique mais comme une catégorie esthétique qui charrie des codes de représentations et de formes, parfois baroques ou encore kitsch.
Il repense le contemporain du point de vue de la marchandise, et la pornographie, intrinsèquement liée à la marchandise, est alors très pertinente pour explorer ce contemporain.
À l’époque moderne, c’est l’art même, sous l’effet du capitalisme, qui devient une marchandise.
L’œuvre de Jeff Koons, aujourd’hui, nous place face à notre époque : l’esthétique pornographique est l’esthétique contemporaine…

L’invité du jour :

Laurent de Sutter, professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussels à Bruxelles, auteur de Pornographie du contemporain : Made in heaven de Jeff Koons aux éditions La Lettre volée.

Les origines de la pornographie

La pornographie est d’abord une catégorie esthétique dans la mesure le mot naît dans le lieu de l’image de la tradition occidentale, en Grèce antique. Il a d’abord désigné le travail du peintre Parrhasius. Dans ses peintures il mettait en scène des prostituées. Les oeuvres ont eu tant de succès que toute une série d’empereurs romains comme Tiber les collectionnait encore plusieurs siècles après. Il s’inscrit dans le mot « pornographos » et dans cette figure de Parrhasius -un des inventeurs de la peinture, l’un des premiers à porter la peinture à son point de perfection qui ouvre une tradition de l’image-, trois caractéristiques : la pornographie est une question d’image, une question de représentation, et elle a un rapport direct, intime, profond et définitif avec la prostitution.
Laurent de Sutter

Pornographie et prostitution

Dans l’histoire de la modernité, marchandise et prostitution sont une seule et même chose : l’histoire de la philosophie dans la modernité propose une équation forte où tout ce qui est considéré comme marchandise et en même temps prostitué au capital, à la valeur etc. Si on réfléchit à la signification du terme prostitution dans cette histoire qui s’inaugure avec les Grecs et Parrhasius, ça désigne un corps dans un certain contexte, indexé à une valeur sexuelle, mais cette indexation se dépasse elle-même : un monde s’ouvre où ce qui devient premier est l’échange.
Ce qui a décidé de l’inscription de l’œuvre de Koons à l’intérieur de l’espace de la pornographie et donc de la prostitution, c’est précisément à cet endroit-là que ça se situe, au moment où on passe de la conception de la prostitution à une définition générale de l’espace de la marchandise comme espace de la pure valeur indépendamment de ce qui pourrait faire sa valeur intrinsèque.
Laurent de Sutter

Publié dans Écrivains, Philosophie, Séries | Laisser un commentaire

Marcel PROUST, A l’âge déjà un peu désabusé

« Mais à l’âge déjà un peu désabusé dont approchait Swann, et où l’on sait se contenter d’être amoureux pour le plaisir de l’être sans trop exiger de réciprocité, ce rapprochement des cœurs, s’il n’est plus comme dans la première jeunesse le but vers lequel tend nécessairement l’amour, lui reste uni en revanche par une association d’idées si forte, qu’il peut en devenir la cause, s’il se présente avant lui. Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux ; plus tard sentir qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre amoureux. Ainsi, à l’âge où il semblerait, comme on cherche surtout dans l’amour un plaisir subjectif, que la part du goût pour la beauté d’une femme devrait y être la plus grande, l’amour peut naître – l’amour le plus physique – sans qu’il y ait eu, à sa base, un désir préalable. À cette époque de la vie, on a déjà été atteint plusieurs fois par l’amour ; il n’évolue plus seul suivant ses propres lois inconnues et fatales, devant notre cœur étonné et passif. Nous venons à son aide, nous le faussons par la mémoire, par la suggestion. En reconnaissant un de ses symptômes, nous nous rappelons, nous faisons renaître les autres. Comme nous possédons sa chanson, gravée en nous tout entière, nous n’avons pas besoin qu’une femme nous en dise le début – rempli par l’admiration qu’inspire la beauté – pour en trouver la suite. Et si elle commence au milieu – là où les cœurs se rapprochent, où l’on parle de n’exister plus que l’un pour l’autre – nous avons assez l’habitude de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au passage où elle nous attend. »

Marcel Proust, Un amour de Swann, P 193-194, édition Gallimard, collection Folio, 1988

Publié dans Marcel Proust, Séries | Laisser un commentaire