Quatre questions pour se fâcher entre amis (France culture)

Quatre questions pour se fâcher entre amis

À retrouver dans l’émission

Épisode 1 : Le paradoxe de l’oeuf et de la poule  
Qui de l’oeuf ou de la poule a fait son apparition en premier ? Ce paradoxe mènerait-il en fin de compte à une question philosophique essentielle : à quoi…

Épisode 2 : Collabo ou résistant, qu’aurais-je fait pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Pourquoi cette question a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? Que nous révèle cette alternative au sujet de notre propre réflexion morale ?

Épisode 3 : Faut-il dire à son meilleur ami la veille de son mariage que sa femme le trompe ? 
Toute vérité est-elle toujours bonne à dire, et à entendre ? Quel est l’enjeu du langage ?

Épisode 4 : Faut-il distinguer l’oeuvre de l’homme ? 
Jusqu’où un objet littéraire peut-il être reçu, lu, interprété, indépendamment des opinions, des actes et de la vie de la personne qui l’a créé ?

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Marcel PROUST, Du côté de chez Swann. Odette,

Odette

Elle était là, souvent fatiguée, le visage vidé pour un instant de la préoccupation fébrile et joyeuse des choses inconnues qui faisaient souffrir Swann ; elle écartait ses cheveux avec ses mains ; son front, sa figure paraissaient plus larges ; alors, tout d’un coup, quelque pensée simplement humaine, quelque bon sentiment comme il en existe dans toutes les créatures, quand dans un moment de repos ou de repliement elles sont livrées à elles-mêmes, jaillissait de ses yeux comme un rayon jaune. Et aussitôt tout son visage s’éclairait comme une campagne grise, couverte de nuages qui soudain s’écartent, pour sa transfiguration, au moment du soleil couchant. La vie qui était en Odette à ce moment-là, l’avenir même qu’elle semblait rêveusement regarder, Swann aurait pu les partager avec elle ; aucune agitation mauvaise ne semblait y avoir laissé de résidu. Si rares qu’ils devinssent, ces moments-là ne furent pas inutiles. Par le souvenir Swann reliait ces parcelles, abolissait les intervalles, coulait comme en or une Odette de bonté et de calme pour laquelle il fit plus tard (comme on le verra dans la deuxième partie de cet ouvrage), des sacrifices que l’autre Odette n’eût pas obtenus. P 308-309, édition Gallimard, collection Folio, 1988

(…)

Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui étaient maintenant celles d’Odette avec lui, certes Swann en souffrait ; mais il ne connaissait pas sa souffrance ; comme c’était progressivement, jour par jour, qu’Odette s’était refroidie à son égard, ce n’est qu’en mettant en regard de ce qu’elle était aujourd’hui ce qu’elle avait été au début, qu’il aurait pu sonder la profondeur du changement qui s’était accompli. Or ce changement c’était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour et nuit, et dès qu’il sentait que ses pensées allaient un peu trop près d’elle, vivement il les dirigeait d’un autre côté de peur de trop souffrir. Il se disait bien d’une façon abstraite : « Il fut un temps où Odette m’aimait davantage », mais jamais il ne revoyait ce temps. De même qu’il y avait dans son cabinet une commode qu’il s’arrangeait à ne pas regarder, qu’il faisait un crochet pour éviter en entrant et en sortant, parce que dans un tiroir étaient serrés le chrysanthème qu’elle lui avait donné le premier soir où il l’avait reconduite, les lettres où elle disait : « Que n’y avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre » et « À quelque heure du jour et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et disposez de ma vie », de même il y avait en lui une place dont il ne laissait jamais approcher son esprit, lui faisant faire s’il le fallait le détour d’un long raisonnement pour qu’il n’eût pas à passer devant elle : c’était celle où vivait le souvenir des jours heureux.

Du côté de chez Swann, P 316, édition Gallimard, collection Folio, 1988

 

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le monde d’en dessous

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Henri Cartier-Bresson, France culture

La présence d’Henri Cartier-Bresson

De sa vocation de peintre à son parcours de photographe, Henri Cartier-Bresson jette un regard particulier sur les hommes qui l’entourent. Profondément humaniste, il a parcouru le monde avec son appareil photo Leica. Retour sur la vie et sur l’oeuvre de « l’œil du siècle ».

LA COMPAGNIE DES OEUVRES par Matthieu Garrigou-Lagrange 
France culture, 4 épisodes.

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in the hole

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Mécaniques du complotisme, saison 5 : le négationnisme (France culture)

Mécaniques du complotisme, saison 5 : le négationnisme

Certains nostalgiques du Troisième Reich et de Vichy vont tenter après la guerre de répandre l’idée que le génocide des Juifs n’aurait en réalité jamais eu lieu. Rejoints par d’étonnants alliés de circonstance venus des rangs de la gauche française, ils vont propager le négationnisme, malgré les preuves et les lois. C’est la nouvelle saison de notre série en 10 histoires sur les mécanismes de construction et de propagation de complots imaginaires manipulés par les pouvoirs ou agités dans l’ombre. Ou comment une théorie complotiste peut devenir un phénomène culturel.

Présentation de « Mécaniques du complotisme » . 11 septembre, vaccins, premiers pas sur la lune, sionisme, grand remplacement, chemtrails… Les enquêtes d’opinion le montrent : sur un nombre grandissant de sujets, les Français sont friands de complotisme. Hier cantonnées aux marges, les théories les plus improbables ont gagné en audience et en respectabilité. De l’internaute anonyme au chef d’Etat populiste, des librairies spécialisées aux plateformes de streaming, des cafés du commerce aux plateaux télé, on les retrouve désormais dans toutes les strates de la société. Par quelle mécanique une théorie complotiste née dans l’imagination de quelques uns parvient-elle à devenir un phénomène culturel majeur ? Pour comprendre cette progression, appréhender leur attrait et, peut-être, atteindre leurs relayeurs crédules, il faut en revenir à leurs origines et identifier leurs concepteurs.

Un podcast de Roman Bornstein et Victor Macé de Lépinay, réalisation Thomas Dutter

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la ligne

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Marcel PROUST, Le monocle (Du côté de chez Swann)

Le monocle

Le monocle du marquis de Forestelle était minuscule, n’avait aucune bordure et, obligeant à une crispation incessante et douloureuse l’œil où il s’incrustait comme un cartilage superflu dont la présence est inexplicable et la matière recherchée, il donnait au visage du marquis une délicatesse mélancolique, et le faisait juger par les femmes comme capable de grands chagrins d’amour. Mais celui de M. de Saint-Candé, entouré d’un gigantesque anneau, comme Saturne, était le centre de gravité d’une figure qui s’ordonnait à tout moment par rapport à lui, dont le nez frémissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique tâchaient par leurs grimaces d’être à la hauteur des feux roulants d’esprit dont étincelait le disque de verre, et se voyait préférer aux plus beaux regards du monde par des jeunes femmes snobs et dépravées qu’il faisait rêver de charmes artificiels et d’un raffinement de volupté ; et cependant, derrière le sien, M. de Palancy qui, avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu des fêtes en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout qui rappela à Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto à Padoue, cet Injuste à côté duquel un rameau feuillu évoque les forêts où se cache son repaire.
Du côté de chez Swann, P 321-322,  collection Folio, 1988 édition Gallimard,

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Claude REGY, autoportrait , HORS-CHAMPS par Laure ADLER (France culture)

Claude Régy, autoportrait d’un maître qui ne voulait pas l’être

 

Le metteur en scène de théâtre Claude Régy fut l’invité d’une semaine de Hors-Champs avec Laure Adler. Des entretiens datant de 2012.

 

HORS-CHAMPS par Laure Adler

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devant l’entrée

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Marguerite DURAS, Ecrire

Marguerite DURAS, Ecrire 

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Roland Barthes, Wou-wei, « La préparation du Roman », cours au Collège de France,

Roland Barthes, « La préparation du Roman », cours au Collège de France,

“La constatation, menue mais souvent répétée, qu’il faut toujours lutter, dans la vie, pour les plus petites choses (les grands conflits, on ne parle que de ça) ; c’est fou le nombre de menus efforts imposés par la vie dans une journée des plus ordinaires : parquer l’auto, il faut lutter ; trouver une place au restaurant, il faut lutter ; sortir le portefeuille de la poche-revolver où il se bloque par ses coins, boutonner un bouton. Prenez l’envers (ou l’endroit) de ces luttes, vous aurez une civilisation idyllique – non plus héroïque ; soit absolument aristocratique, soit absolument « ascétique » : sans autos, sans boutons (des robes, rien que des robes), sans portefeuilles, sans poches, sans revolvers ! Une Civilisation du glissement ? où tout « glisserait » ? – Du même ordre, tel matin d’été à Paris, regardant les pages à venir de mon Agenda : aise, libération, jubilation, sentiment d’une vérité de vie, parce qu’elles sont rigoureusement vides : pas un rendez-vous, pas une tâche extérieure c’est le Wou-wei inespéré (cela dit : pour quoi faire ? Justement : pour rien).

Ce Wou-wei : absolument in-social ; c’est-à-dire qu’on ne peut le faire entendre, ou plus prosaïquement : il ne peut servir de raison, d’excuse ; une jambe cassée est valable pour refuser une invitation, pas le désir de Wou-wei. Dans mon village, cet été, une invitation à dîner : je suis piégé, car là, je n’ai aucune excuse à ma disposition, on sait que je ne suis pas « pris » par aucun rendez-vous. Je bafouille car je ne sais comment expliquer, sans blesser, qu’ici mon désir est d’être comme un tas, qui ne bouge pas : m’affaisser, m’étaler, et comme m’incruster, dans la maison ou dans la campagne ; être une essence d’inactivité, soustrait à cette chose terrifiante (selon cette Philosophie) : l’initiative (peur que j’ai des « êtres à initiatives »).

Ce sentiment a pris un soir une forme « romantique » (parce qu’il s’est lié à la « Nature ») : le soir du 14 juillet, après le dîner, tour en auto dans la campagne ; sur un chemin de hauteur, qui va seulement à une ferme (entre Urt et Bardos), nous arrêtons l’auto et nous descendons ; nous sommes entourés d’un paysage vallonné, vers l’Adour d’un côté, au loin, et de l’autre vers les Pyrénées ; l’air était absolument paisible, inerte même : pas un bruit, quelques fermes blanches et brunes piquées au loin, à la Basque (sans terrorisme !), une odeur de foin coupé. J’ai croisé les bras, et j’ai regardé. Mais ce n’était pas pour dire comme Rastignac devant Paris : « A nous deux ! » Je vivais au contraire une sorte de point zéro du désir ; tout en moi était aussi étale que le paysage : force, splendeur, vérité aussi souveraine que le Vouloir-Ecrire.

Moins « romantique », plus « conceptuel », parce que urbain : ce que j’appellerai « le fantasme du 15 août à Paris » : Journée Vide, Fête du Vide, de la Déshérence ; sommet de l’été social (non climatique) ; le lendemain, ça va redescendre (vers la grégarité) ; les rues désertes comme dans une guerre, le silence – et cette année, le gris, le pluvieux, les trottoirs vides d’autos (plus important que la baisse de la circulation) ; j’ai senti le 15 août comme la vraie charnière de deux années ; jour neutre, tampon, blanc, partage des eaux, cime déserte : Journée singulière de la Déshérence, Fête du Wou-wei .”

Roland Barthes, « La préparation du Roman », cours au Collège de France, séance du 15 décembre 1979, Editions du Seuil.

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quoi ?

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Le Monde des espions, saison 2 : les nouveaux corsaires 2 (France culture)

Aux pirates du XVIIè siècle, qui pouvaient aussi agir au profit de leur roi, s’est substitué un genre nouveau de corsaires modernes auxquels recourent désormais les Etats. L’obscurité de leurs missions ne permet pas de les réduire à l’image d’Epinal, comme on le fait encore de leurs prédécesseurs.

Au XVIIe siècle, les corsaires couraient les mers pour leurs comptes et pillaient des navires pour leur roi. Quatre siècles plus tard, leurs lointains héritiers sont partout : sur les champs de bataille, où ils sont aux avant-postes des combats, dans les airs où ils assurent la surveillance des côtes, dans l’espace où ils espionnent, et même dans le cyberespace où ils piratent. La concession des fonctions les plus régaliennes de l’Etat à des opérateurs privés sera la tendance lourde du siècle qui vient et, sans attendre, notre série « Les nouveaux corsaires » vous propose d’aller à la rencontre de tous les entrepreneurs en souveraineté auxquels les Etats sous-traitent, d’ores et déjà, leurs missions les plus sensibles.

Philippe Vasset et Pierre Gastineau ont été successivement les rédacteurs en chef d’Intelligence Online, – « the Bible for the Intelligence Industry », selon le Times de Londres -, la publication professionnelle de référence qui ausculte les services de renseignement, le monde interlope des grands contrats d’armement, et celui des sociétés de renseignement privé et de lobbying. Ils ont en parallèle publié un livre d’enquête, le premier du genre, sur les hackers à la solde des Etats et des entreprises, « Armes de déstabilisation massive », paru chez Fayard.

Et en 2019, ils ont signé la première saison du « Monde des espions » pour France Culture. A réécouter sur franceculture.fr, en cliquant sur le lien « Conversations secrètes : Le monde des espions, saison 1 ».

Cyber-corsaires contre flibustiers du net
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LE 08/08/2020

On aime les représenter borgnes, avec un bandeau noir sur leur œil perdu, avec une jambe de bois et un perroquet sur l’épaule. La révolution numérique…

Les auxiliaires privés du renseignement français, avec Bernard Barbier
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Dans le domaine de la sécurité étatique, on taisait les informations sous la formule « secret d’Etat ». Une tendance a priori paradoxale se banalise : les…

Carne Ross, l'ambassadeur des capitales qui n'existent pas encore
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LE 25/07/2020

Ces dernières années, le monde est traversé par des velléités d’indépendance et de création de nouveaux pays, comme une seconde vague après celle qui suivit…

Habib Boukharouba, "Top Gun" privé pour pays sans escadrille
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Pour que les Etats puissent se doter d’une puissance aérienne militaire, des prestataires privés ont vu le jour et vont jusqu’à fournir les pilotes qui…

Tim Spicer, le pionnier de la guerre privée
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LE 11/07/2020

Quand le modèle libéral et capitaliste atteint aussi les fonctions que doivent assumer les Etats, le monde de la guerre se libéralise aussi. Tim Spicer…

Jonathan Powell, le mercenaire de la paix
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LE 04/07/2020

Peut-être son nom ne vous dit-il rien ? Et c’est à la fois normal et inquiétant. Car ce premier corsaire de l’été, Jonathan Powell, fait partie des personnes…

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Marcel PROUST, La vie domestique (Du côté de chez Swann)

La vie domestique

Dès sa descente de voiture, au premier plan de ce résumé fictif de leur vie domestique que les maîtresses de maison prétendent offrir à leurs invités les jours de cérémonie et où elles cherchent à respecter la vérité du costume et celle du décor, Swann prit plaisir à voir les héritiers des « tigres » de Balzac, les grooms, suivants ordinaires de la promenade, qui, chapeautés et bottés, restaient dehors devant l’hôtel sur le sol de l’avenue, ou devant les écuries, comme des jardiniers auraient été rangés à l’entrée de leurs parterres. La disposition particulière qu’il avait toujours eue à chercher des analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées s’exerçait encore mais d’une façon plus constante et plus générale ; c’est la vie mondaine tout entière, maintenant qu’il en était détaché, qui se présentait à lui comme une suite de tableaux. Dans le vestibule où, autrefois, quand il était un mondain, il entrait enveloppé dans son pardessus pour en sortir en frac, mais sans savoir ce qui s’y était passé, étant par la pensée, pendant les quelques instants qu’il y séjournait, ou bien encore dans la fête qu’il venait de quitter, ou bien déjà dans la fête où on allait l’introduire, pour la première fois il remarqua, réveillée par l’arrivée inopinée d’un invité aussi tardif, la meute éparse, magnifique et désœuvrée de grands valets de pied qui dormaient çà et là sur des banquettes et des coffres et qui, soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers, se dressèrent et, rassemblés, formèrent le cercle autour de lui.

L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son chapeau. Il le prit avec un soin auquel l’exactitude de sa pointure donnait quelque chose de méticuleux et une délicatesse que rendait presque touchante l’appareil de sa force. Puis il le passa à un de ses aides, nouveau et timide, qui exprimait l’effroi qu’il ressentait en roulant en tous sens des regards furieux et montrait l’agitation d’une bête captive dans les premières heures de sa domesticité.

À quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait, immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de lui ; détaché du groupe de ses camarades qui s’empressaient autour de Swann, il semblait aussi résolu à se désintéresser de cette scène, qu’il suivait vaguement de ses yeux glauques et cruels, que si ç’eût été le massacre des Innocents ou le martyre de saint Jacques. Il semblait précisément appartenir à cette race disparue – ou qui peut-être n’exista jamais que dans le retable de San Zeno et les fresques des Eremitani où Swann l’avait approchée et où elle rêve encore – issue de la fécondation d’une statue antique par quelque modèle padouan du Maître ou quelque saxon d’Albert Dürer. Et les mèches de ses cheveux roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine, étaient largement traitées comme elles sont dans la sculpture grecque qu’étudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui, si dans la création elle ne figure que l’homme, sait du moins tirer de ses simples formes des richesses si variées et comme empruntées à toute la nature vivante, qu’une chevelure, par l’enroulement lisse et les becs aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et fleurissant diadème de ses tresses, a l’air à la fois d’un paquet d’algues, d’une nichée de colombes, d’un bandeau de jacinthes et d’une torsade de serpents.

D’autres encore, colossaux aussi, se tenaient sur les degrés d’un escalier monumental que leur présence décorative et leur immobilité marmoréenne auraient pu faire nommer comme celui du Palais Ducal : « l’Escalier des Géants » et dans lequel Swann s’engagea avec la tristesse de penser qu’Odette ne l’avait jamais gravi. Ah ! avec quelle joie au contraire il eût grimpé les étages noirs, malodorants et casse-cou de la petite couturière retirée, dans le « cinquième » de laquelle il aurait été si heureux de payer plus cher qu’une avant-scène hebdomadaire à l’Opéra le droit de passer la soirée quand Odette y venait, et même les autres jours, pour pouvoir parler d’elle, vivre avec les gens qu’elle avait l’habitude de voir quand il n’était pas là, et qui à cause de cela lui paraissaient recéler, de la vie de sa maîtresse, quelque chose de plus naturel, de plus inaccessible et de plus mystérieux. Tandis que dans cet escalier pestilentiel et désiré de l’ancienne couturière, comme il n’y en avait pas un second pour le service, on voyait le soir devant chaque porte une boîte au lait vide et sale préparée sur le paillasson, dans l’escalier magnifique et dédaigné que Swann montait à ce moment, d’un côté et de l’autre, à des hauteurs différentes, devant chaque anfractuosité que faisait dans le mur la fenêtre de la loge, ou la porte d’un appartement, représentant le service intérieur qu’ils dirigeaient et en faisant hommage aux invités, un concierge, un majordome, un argentier (braves gens qui vivaient le reste de la semaine un peu indépendants dans leur domaine, y dînaient chez eux comme de petits boutiquiers et seraient peut-être demain au service bourgeois d’un médecin ou d’un industriel), attentifs à ne pas manquer aux recommandations qu’on leur avait faites avant de leur laisser endosser la livrée éclatante qu’ils ne revêtaient qu’à de rares intervalles et dans laquelle ils ne se sentaient pas très à leur aise, se tenaient sous l’arcature de leur portail avec un éclat pompeux tempéré de bonhomie populaire, comme des saints dans leur niche ; et un énorme suisse, habillé comme à l’église, frappait les dalles de sa canne au passage de chaque arrivant. Parvenu en haut de l’escalier le long duquel l’avait suivi un domestique à face blême, avec une petite queue de cheveux noués d’un catogan derrière la tête, comme un sacristain de Goya ou un tabellion du répertoire, Swann passa devant un bureau où des valets, assis comme des notaires devant de grands registres, se levèrent et inscrivirent son nom. Il traversa alors un petit vestibule qui – tel que certaines pièces aménagées par leur propriétaire pour servir de cadre à une seule œuvre d’art, dont elles tirent leur nom, et d’une nudité voulue, ne contiennent rien d’autre – exhibait à son entrée, comme quelque précieuse effigie de Benvenuto Cellini représentant un homme de guet, un jeune valet de pied, le corps légèrement fléchi en avant, dressant sur son hausse-col rouge une figure plus rouge encore d’où s’échappaient des torrents de feu, de timidité et de zèle, et qui, perçant les tapisseries d’Aubusson tendues devant le salon où on écoutait la musique, de son regard impétueux, vigilant, éperdu, avait l’air, avec une impassibilité militaire ou une foi surnaturelle – allégorie de l’alarme, incarnation de l’attente, commémoration du branle-bas – d’épier, ange ou vigie, d’une tour de donjon ou de cathédrale, l’apparition de l’ennemi ou l’heure du Jugement. Il ne restait plus à Swann qu’à pénétrer dans la salle du concert dont un huissier chargé de chaînes lui ouvrit les portes, en s’inclinant, comme il lui aurait remis les clefs d’une ville. Mais il pensait à la maison où il aurait pu se trouver en ce moment même, si Odette l’avait permis, et le souvenir entrevu d’une boîte au lait vide sur un paillasson lui serra le cœur.
Du côté de chez Swann, P 317-320, , collection Folio, 1988, édition Gallimard

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Marcel PROUST L’absence d’une chose

L’absence d’une chose

Parfois c’était après quelques jours où elle ne lui avait pas causé de souci nouveau ; et comme, des visites prochaines qu’il lui ferait, il savait qu’il ne pouvait tirer nulle bien grande joie, mais plus probablement quelque chagrin qui mettrait fin au calme où il se trouvait, il lui écrivait qu’étant très occupé il ne pourrait la voir aucun des jours qu’il lui avait dit. Or une lettre d’elle, se croisant avec la sienne, le priait précisément de déplacer un rendez-vous. Il se demandait pourquoi ; ses soupçons, sa douleur le reprenaient. Il ne pouvait plus tenir, dans l’état nouveau d’agitation où il se trouvait, l’engagement qu’il avait pris dans l’état antérieur de calme relatif, il courait chez elle et exigeait de la voir tous les jours suivants. Et même si elle ne lui avait pas écrit la première, si elle répondait seulement, cela suffisait pour qu’il ne pût plus rester sans la voir. Car, contrairement au calcul de Swann, le consentement d’Odette avait tout changé en lui. Comme tous ceux qui possèdent une chose, pour savoir ce qui arriverait s’il cessait un moment de la posséder, il avait ôté cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans le même état que quand elle était là. Or l’absence d’une chose, ce n’est pas que cela, ce n’est pas un simple manque partiel, c’est un bouleversement de tout le reste, c’est un état nouveau qu’on ne peut prévoir dans l’ancien.
Du côté de  Chez Swann, P 300, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Arthur Rimbaud à la croisée de la bibliothèque (France culture)

Arthur Rimbaud à la croisée de la bibliothèque

n dix années d’écriture, Arthur Rimbaud (1854-1891) a révolutionné le langage de la poésie moderne. A l’occasion du Printemps des Poètes, retour en quatre épisodes sur l’œuvre et les mille vies de « L’Homme aux semelles de vent »

LA COMPAGNIE DES OEUVRES par Matthieu Garrigou-Lagrange

Enfant prodige, adolescent rebelle, poète maudit, époux infernal, aventurier et trafiquant : lorsqu’il meurt à 37 ans seulement, Rimbaud a déjà vécu plusieurs vies en une seule. Jean-Baptiste Baronian nous restitue aujourd’hui ce parcours mystérieux.

Photo prise le 21 mars 1991 au musée Rimbaud à Charleville-Mézières d'une oeuvre représentant le poète Arthur Rimbaud.
Photo prise le 21 mars 1991 au musée Rimbaud à Charleville-Mézières d’une oeuvre représentant le poète Arthur Rimbaud.  Crédits : BORIS HORVAT – AFP

Avec Jean-Baptiste Baronian, écrivain et auteur notamment de Rimbaud (Gallimard, Folio biographies, 2009).

Il faut tout d’abord nuancer la dureté de la mère, Vitalie Rimbaud. « Femme de pouvoir », certes, elle avait néanmoins une affection réelle pour cet enfant indomptable :

C’est un garçon rebelle, anarchiste, totalement surdoué et une mère est perdue devant un génie si précoce – Jean-Baptiste Baronian

D’ailleurs, c’est à Charleville et à sa mère que Rimbaud reviendra sans cesse entre ses différents voyages à travers le monde…

D’une part, Rimbaud est un homme qui semble avoir préféré sa vie à son œuvre. D’autre part, les lectures successives de sa poésie ont donné lieu à une « mythologie rimbaldienne ». André Guyaux nous aide à nous départir de la légende dans la découverte d’une œuvre aux multiples facettes.

Rimbaud, "Voyelles"
Rimbaud, « Voyelles » Crédits : Frederic REGLAIN/Gamma-Rapho – Getty

Avec André Guyaux, professeur de littérature française du XIXᵉ siècle à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université et directeur des Œuvres complètes de Rimbaud (Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard 2009)

Et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, — pardon si c’est banal, — à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes — moi j’appelle cela du printemps. – Arthur Rimbaud, Lettre à Théodore de Banville

Le printemps pour Rimbaud c’est tout d’abord l’évasion, de l’école, de la famille. Un départ qui se poétise dans et à partir du printemps, qui est aussi la saison de la liberté et de la sensualité, de « l’été à venir ».

Et pourtant, la précocité et la révolte côtoient chez Rimbaud une étonnante modération, un certain équilibre qui demeure dans la forme du poème. La dévastation est toujours promise à l’avenir :

Déranger, déstabiliser, introduire des éléments de perversion du système, mais sans faire exploser les traditions et les formes – André Guyaux

Ainsi, à travers l’analyse des Illuminations, qui mêlent l’image et l’idée ; le commentaire de l’enfance rimbaldienne, toujours prolongée dans la quête d’un mentor ; et l’étude de sa riche postérité, André Guyaux nous dévoile « son » Rimbaud, celui du printemps comme amalgame de la liberté et de la tradition.

A propos d’Une Saison en enfer, Rimbaud a écrit : « mon sort dépend de ce livre ». Dans ce recueil, il raconte ses expériences poétiques radicales et offre au lecteur un rêve de pure énergie. Yann Frémy tente de nous en livrer la clé.

« La Peur », estampe d’Odilon Redon, 1866
« La Peur », estampe d’Odilon Redon, 1866  Crédits : Heritage Arts/Heritage Images/Hulton Archive – Getty

Avec Yann Frémy, chercheur associé au CERIEL à l’Université de Strasbourg et auteur notamment de “Te voilà, c’est la force” : essai sur Une saison en enfer de Rimbaud (Études rimbaldiennes, Classiques Garnier 2009) et de Arthur Rimbaud, Paul Verlaine. Un concert d’enfers. Vies et poésies (Collection Quarto, Gallimard 2017). Il codirige aussi actuellement – avec Alain Vaillant et Adrien Cavallaro – un Dictionnaire Rimbaud, à paraître aux éditions Classiques Garnier, rassemblant 40 collaborateurs et proposant 400 entrées.

Une saison en enfer s’ouvre sur un festin orgiaque et érotique, où le poète oscille entre goût et dégoût de la beauté. Rimbaud se peint comme une « sorte d’anti-Adam » qui refuserait le Paradis : après l’échec de la voyance, ce recueil raconte le combat spirituel pour accéder à un monde en deçà des représentations métaphysiques et religieuses.

Rimbaud a conscience que l’historiographie est orientée par des dispositifs de pouvoir ; il va proposer une contre-histoire, qu’il essaie de repenser à base d’« énergie » – Yann Frémy

Mais finalement, l’énergie semble impuissante face à toutes les métaphysiques, religieuses et scientifiques ; aussi Rimbaud va-t-il se tourner vers une quête individuelle de la vérité :

Rimbaud va préférer à la question de la dépense de l’énergie, finalement, la vérité – et la vérité peut être triste comme elle peut être joyeuse – Yann Frémy

Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps – Arthur Rimbaud, « Adieu »

Rimbaud ne fut ni militant ni théoricien politique. Et pourtant, on trouve dans sa poésie une puissante critique sociale, ainsi que l’écho des événements sanglants de la Commune. Frédéric Thomas nous dévoile ainsi un « Rimbaud politique ».

La Commune de Paris, incendie de la nuit du 24 mai 1871
La Commune de Paris, incendie de la nuit du 24 mai 1871 Crédits : DEA / G. DAGLI ORTI/De Agostini – Getty

Avec Frédéric Thomas, chercheur au Cetri et membre du comité de rédaction de Dissidences, auteur de Rimbaud Révolution (L’Echappée, 2019)

Rimbaud commence à écrire dans un contexte politique très troublé, dans lequel ses poèmes sont situés. Il y a à la fois une critique des institutions bourgeoises et religieuses comme l’Eglise, l’Etat, mais aussi des institutions plus organiques comme le travail, la raison, la nation, la science et même l’art. – Frédéric Thomas

La création poétique comporte un refus des images produite par la société bourgeoise : Rimbaud cherche de nouveaux enchantements, mais sans tourner le dos à la « réalité rugueuse ».

On ne sait pas dans quelle mesure Rimbaud a effectivement participé à la Commune. Néanmoins, dans son écriture, et notamment dans la Lettre du voyant, il trace un destin analogue au poète et au travailleur.

Ainsi, la question politique irrigue l’œuvre rimbaldienne, mais elle est inséparable d’un tout organique, d’une réflexion d’ensemble sur ce que c’est que d’être un poète dans la cité à la fin du XIXème siècle en Europe.

Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. – André Breton

C’est une poésie qui engage tous les êtres, y compris dans leur cœur. […] L’un des enjeux principaux de ce « changer la vie », c’est une vie au quotidien, et donc d’abord et aussi dans les rapports entre les êtres, dans l’amitié, dans l’amour, dans la sensualité des corps. – Frédéric Thomas

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