Roland Barthes, « La préparation du Roman », Wou-wei, cours au Collège de France,

Roland Barthes, « La préparation du Roman », cours au Collège de France,

“La constatation, menue mais souvent répétée, qu’il faut toujours lutter, dans la vie, pour les plus petites choses (les grands conflits, on ne parle que de ça) ; c’est fou le nombre de menus efforts imposés par la vie dans une journée des plus ordinaires : parquer l’auto, il faut lutter ; trouver une place au restaurant, il faut lutter ; sortir le portefeuille de la poche-revolver où il se bloque par ses coins, boutonner un bouton. Prenez l’envers (ou l’endroit) de ces luttes, vous aurez une civilisation idyllique – non plus héroïque ; soit absolument aristocratique, soit absolument « ascétique » : sans autos, sans boutons (des robes, rien que des robes), sans portefeuilles, sans poches, sans revolvers ! Une Civilisation du glissement ? où tout « glisserait » ? – Du même ordre, tel matin d’été à Paris, regardant les pages à venir de mon Agenda : aise, libération, jubilation, sentiment d’une vérité de vie, parce qu’elles sont rigoureusement vides : pas un rendez-vous, pas une tâche extérieure c’est le Wou-wei inespéré (cela dit : pour quoi faire ? Justement : pour rien).

Ce Wou-wei : absolument in-social ; c’est-à-dire qu’on ne peut le faire entendre, ou plus prosaïquement : il ne peut servir de raison, d’excuse ; une jambe cassée est valable pour refuser une invitation, pas le désir de Wou-wei. Dans mon village, cet été, une invitation à dîner : je suis piégé, car là, je n’ai aucune excuse à ma disposition, on sait que je ne suis pas « pris » par aucun rendez-vous. Je bafouille car je ne sais comment expliquer, sans blesser, qu’ici mon désir est d’être comme un tas, qui ne bouge pas : m’affaisser, m’étaler, et comme m’incruster, dans la maison ou dans la campagne ; être une essence d’inactivité, soustrait à cette chose terrifiante (selon cette Philosophie) : l’initiative (peur que j’ai des « êtres à initiatives »).

Ce sentiment a pris un soir une forme « romantique » (parce qu’il s’est lié à la « Nature ») : le soir du 14 juillet, après le dîner, tour en auto dans la campagne ; sur un chemin de hauteur, qui va seulement à une ferme (entre Urt et Bardos), nous arrêtons l’auto et nous descendons ; nous sommes entourés d’un paysage vallonné, vers l’Adour d’un côté, au loin, et de l’autre vers les Pyrénées ; l’air était absolument paisible, inerte même : pas un bruit, quelques fermes blanches et brunes piquées au loin, à la Basque (sans terrorisme !), une odeur de foin coupé. J’ai croisé les bras, et j’ai regardé. Mais ce n’était pas pour dire comme Rastignac devant Paris : « A nous deux ! » Je vivais au contraire une sorte de point zéro du désir ; tout en moi était aussi étale que le paysage : force, splendeur, vérité aussi souveraine que le Vouloir-Ecrire.

Moins « romantique », plus « conceptuel », parce que urbain : ce que j’appellerai « le fantasme du 15 août à Paris » : Journée Vide, Fête du Vide, de la Déshérence ; sommet de l’été social (non climatique) ; le lendemain, ça va redescendre (vers la grégarité) ; les rues désertes comme dans une guerre, le silence – et cette année, le gris, le pluvieux, les trottoirs vides d’autos (plus important que la baisse de la circulation) ; j’ai senti le 15 août comme la vraie charnière de deux années ; jour neutre, tampon, blanc, partage des eaux, cime déserte : Journée singulière de la Déshérence, Fête du Wou-wei .”

Roland Barthes, « La préparation du Roman », cours au Collège de France, séance du 15 décembre 1979, Editions du Seuil.

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quoi ?

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Le Monde des espions, saison 2 : les nouveaux corsaires 2 (France culture)

Aux pirates du XVIIè siècle, qui pouvaient aussi agir au profit de leur roi, s’est substitué un genre nouveau de corsaires modernes auxquels recourent désormais les Etats. L’obscurité de leurs missions ne permet pas de les réduire à l’image d’Epinal, comme on le fait encore de leurs prédécesseurs.

Au XVIIe siècle, les corsaires couraient les mers pour leurs comptes et pillaient des navires pour leur roi. Quatre siècles plus tard, leurs lointains héritiers sont partout : sur les champs de bataille, où ils sont aux avant-postes des combats, dans les airs où ils assurent la surveillance des côtes, dans l’espace où ils espionnent, et même dans le cyberespace où ils piratent. La concession des fonctions les plus régaliennes de l’Etat à des opérateurs privés sera la tendance lourde du siècle qui vient et, sans attendre, notre série « Les nouveaux corsaires » vous propose d’aller à la rencontre de tous les entrepreneurs en souveraineté auxquels les Etats sous-traitent, d’ores et déjà, leurs missions les plus sensibles.

Philippe Vasset et Pierre Gastineau ont été successivement les rédacteurs en chef d’Intelligence Online, – « the Bible for the Intelligence Industry », selon le Times de Londres -, la publication professionnelle de référence qui ausculte les services de renseignement, le monde interlope des grands contrats d’armement, et celui des sociétés de renseignement privé et de lobbying. Ils ont en parallèle publié un livre d’enquête, le premier du genre, sur les hackers à la solde des Etats et des entreprises, « Armes de déstabilisation massive », paru chez Fayard.

Et en 2019, ils ont signé la première saison du « Monde des espions » pour France Culture. A réécouter sur franceculture.fr, en cliquant sur le lien « Conversations secrètes : Le monde des espions, saison 1 ».

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Marcel PROUST, La vie domestique (Du côté de chez Swann)

La vie domestique

Dès sa descente de voiture, au premier plan de ce résumé fictif de leur vie domestique que les maîtresses de maison prétendent offrir à leurs invités les jours de cérémonie et où elles cherchent à respecter la vérité du costume et celle du décor, Swann prit plaisir à voir les héritiers des « tigres » de Balzac, les grooms, suivants ordinaires de la promenade, qui, chapeautés et bottés, restaient dehors devant l’hôtel sur le sol de l’avenue, ou devant les écuries, comme des jardiniers auraient été rangés à l’entrée de leurs parterres. La disposition particulière qu’il avait toujours eue à chercher des analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées s’exerçait encore mais d’une façon plus constante et plus générale ; c’est la vie mondaine tout entière, maintenant qu’il en était détaché, qui se présentait à lui comme une suite de tableaux. Dans le vestibule où, autrefois, quand il était un mondain, il entrait enveloppé dans son pardessus pour en sortir en frac, mais sans savoir ce qui s’y était passé, étant par la pensée, pendant les quelques instants qu’il y séjournait, ou bien encore dans la fête qu’il venait de quitter, ou bien déjà dans la fête où on allait l’introduire, pour la première fois il remarqua, réveillée par l’arrivée inopinée d’un invité aussi tardif, la meute éparse, magnifique et désœuvrée de grands valets de pied qui dormaient çà et là sur des banquettes et des coffres et qui, soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers, se dressèrent et, rassemblés, formèrent le cercle autour de lui.

L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son chapeau. Il le prit avec un soin auquel l’exactitude de sa pointure donnait quelque chose de méticuleux et une délicatesse que rendait presque touchante l’appareil de sa force. Puis il le passa à un de ses aides, nouveau et timide, qui exprimait l’effroi qu’il ressentait en roulant en tous sens des regards furieux et montrait l’agitation d’une bête captive dans les premières heures de sa domesticité.

À quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait, immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de lui ; détaché du groupe de ses camarades qui s’empressaient autour de Swann, il semblait aussi résolu à se désintéresser de cette scène, qu’il suivait vaguement de ses yeux glauques et cruels, que si ç’eût été le massacre des Innocents ou le martyre de saint Jacques. Il semblait précisément appartenir à cette race disparue – ou qui peut-être n’exista jamais que dans le retable de San Zeno et les fresques des Eremitani où Swann l’avait approchée et où elle rêve encore – issue de la fécondation d’une statue antique par quelque modèle padouan du Maître ou quelque saxon d’Albert Dürer. Et les mèches de ses cheveux roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine, étaient largement traitées comme elles sont dans la sculpture grecque qu’étudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui, si dans la création elle ne figure que l’homme, sait du moins tirer de ses simples formes des richesses si variées et comme empruntées à toute la nature vivante, qu’une chevelure, par l’enroulement lisse et les becs aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et fleurissant diadème de ses tresses, a l’air à la fois d’un paquet d’algues, d’une nichée de colombes, d’un bandeau de jacinthes et d’une torsade de serpents.

D’autres encore, colossaux aussi, se tenaient sur les degrés d’un escalier monumental que leur présence décorative et leur immobilité marmoréenne auraient pu faire nommer comme celui du Palais Ducal : « l’Escalier des Géants » et dans lequel Swann s’engagea avec la tristesse de penser qu’Odette ne l’avait jamais gravi. Ah ! avec quelle joie au contraire il eût grimpé les étages noirs, malodorants et casse-cou de la petite couturière retirée, dans le « cinquième » de laquelle il aurait été si heureux de payer plus cher qu’une avant-scène hebdomadaire à l’Opéra le droit de passer la soirée quand Odette y venait, et même les autres jours, pour pouvoir parler d’elle, vivre avec les gens qu’elle avait l’habitude de voir quand il n’était pas là, et qui à cause de cela lui paraissaient recéler, de la vie de sa maîtresse, quelque chose de plus naturel, de plus inaccessible et de plus mystérieux. Tandis que dans cet escalier pestilentiel et désiré de l’ancienne couturière, comme il n’y en avait pas un second pour le service, on voyait le soir devant chaque porte une boîte au lait vide et sale préparée sur le paillasson, dans l’escalier magnifique et dédaigné que Swann montait à ce moment, d’un côté et de l’autre, à des hauteurs différentes, devant chaque anfractuosité que faisait dans le mur la fenêtre de la loge, ou la porte d’un appartement, représentant le service intérieur qu’ils dirigeaient et en faisant hommage aux invités, un concierge, un majordome, un argentier (braves gens qui vivaient le reste de la semaine un peu indépendants dans leur domaine, y dînaient chez eux comme de petits boutiquiers et seraient peut-être demain au service bourgeois d’un médecin ou d’un industriel), attentifs à ne pas manquer aux recommandations qu’on leur avait faites avant de leur laisser endosser la livrée éclatante qu’ils ne revêtaient qu’à de rares intervalles et dans laquelle ils ne se sentaient pas très à leur aise, se tenaient sous l’arcature de leur portail avec un éclat pompeux tempéré de bonhomie populaire, comme des saints dans leur niche ; et un énorme suisse, habillé comme à l’église, frappait les dalles de sa canne au passage de chaque arrivant. Parvenu en haut de l’escalier le long duquel l’avait suivi un domestique à face blême, avec une petite queue de cheveux noués d’un catogan derrière la tête, comme un sacristain de Goya ou un tabellion du répertoire, Swann passa devant un bureau où des valets, assis comme des notaires devant de grands registres, se levèrent et inscrivirent son nom. Il traversa alors un petit vestibule qui – tel que certaines pièces aménagées par leur propriétaire pour servir de cadre à une seule œuvre d’art, dont elles tirent leur nom, et d’une nudité voulue, ne contiennent rien d’autre – exhibait à son entrée, comme quelque précieuse effigie de Benvenuto Cellini représentant un homme de guet, un jeune valet de pied, le corps légèrement fléchi en avant, dressant sur son hausse-col rouge une figure plus rouge encore d’où s’échappaient des torrents de feu, de timidité et de zèle, et qui, perçant les tapisseries d’Aubusson tendues devant le salon où on écoutait la musique, de son regard impétueux, vigilant, éperdu, avait l’air, avec une impassibilité militaire ou une foi surnaturelle – allégorie de l’alarme, incarnation de l’attente, commémoration du branle-bas – d’épier, ange ou vigie, d’une tour de donjon ou de cathédrale, l’apparition de l’ennemi ou l’heure du Jugement. Il ne restait plus à Swann qu’à pénétrer dans la salle du concert dont un huissier chargé de chaînes lui ouvrit les portes, en s’inclinant, comme il lui aurait remis les clefs d’une ville. Mais il pensait à la maison où il aurait pu se trouver en ce moment même, si Odette l’avait permis, et le souvenir entrevu d’une boîte au lait vide sur un paillasson lui serra le cœur.
Du côté de chez Swann, P 317-320, , collection Folio, 1988, édition Gallimard

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Marcel PROUST L’absence d’une chose

L’absence d’une chose

Parfois c’était après quelques jours où elle ne lui avait pas causé de souci nouveau ; et comme, des visites prochaines qu’il lui ferait, il savait qu’il ne pouvait tirer nulle bien grande joie, mais plus probablement quelque chagrin qui mettrait fin au calme où il se trouvait, il lui écrivait qu’étant très occupé il ne pourrait la voir aucun des jours qu’il lui avait dit. Or une lettre d’elle, se croisant avec la sienne, le priait précisément de déplacer un rendez-vous. Il se demandait pourquoi ; ses soupçons, sa douleur le reprenaient. Il ne pouvait plus tenir, dans l’état nouveau d’agitation où il se trouvait, l’engagement qu’il avait pris dans l’état antérieur de calme relatif, il courait chez elle et exigeait de la voir tous les jours suivants. Et même si elle ne lui avait pas écrit la première, si elle répondait seulement, cela suffisait pour qu’il ne pût plus rester sans la voir. Car, contrairement au calcul de Swann, le consentement d’Odette avait tout changé en lui. Comme tous ceux qui possèdent une chose, pour savoir ce qui arriverait s’il cessait un moment de la posséder, il avait ôté cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans le même état que quand elle était là. Or l’absence d’une chose, ce n’est pas que cela, ce n’est pas un simple manque partiel, c’est un bouleversement de tout le reste, c’est un état nouveau qu’on ne peut prévoir dans l’ancien.
Du côté de  Chez Swann, P 300, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Arthur Rimbaud à la croisée de la bibliothèque (France culture)

Arthur Rimbaud à la croisée de la bibliothèque

n dix années d’écriture, Arthur Rimbaud (1854-1891) a révolutionné le langage de la poésie moderne. A l’occasion du Printemps des Poètes, retour en quatre épisodes sur l’œuvre et les mille vies de « L’Homme aux semelles de vent »

LA COMPAGNIE DES OEUVRES par Matthieu Garrigou-Lagrange

Enfant prodige, adolescent rebelle, poète maudit, époux infernal, aventurier et trafiquant : lorsqu’il meurt à 37 ans seulement, Rimbaud a déjà vécu plusieurs vies en une seule. Jean-Baptiste Baronian nous restitue aujourd’hui ce parcours mystérieux.

Photo prise le 21 mars 1991 au musée Rimbaud à Charleville-Mézières d'une oeuvre représentant le poète Arthur Rimbaud.
Photo prise le 21 mars 1991 au musée Rimbaud à Charleville-Mézières d’une oeuvre représentant le poète Arthur Rimbaud.  Crédits : BORIS HORVAT – AFP

Avec Jean-Baptiste Baronian, écrivain et auteur notamment de Rimbaud (Gallimard, Folio biographies, 2009).

Il faut tout d’abord nuancer la dureté de la mère, Vitalie Rimbaud. « Femme de pouvoir », certes, elle avait néanmoins une affection réelle pour cet enfant indomptable :

C’est un garçon rebelle, anarchiste, totalement surdoué et une mère est perdue devant un génie si précoce – Jean-Baptiste Baronian

D’ailleurs, c’est à Charleville et à sa mère que Rimbaud reviendra sans cesse entre ses différents voyages à travers le monde…

D’une part, Rimbaud est un homme qui semble avoir préféré sa vie à son œuvre. D’autre part, les lectures successives de sa poésie ont donné lieu à une « mythologie rimbaldienne ». André Guyaux nous aide à nous départir de la légende dans la découverte d’une œuvre aux multiples facettes.

Rimbaud, "Voyelles"
Rimbaud, « Voyelles » Crédits : Frederic REGLAIN/Gamma-Rapho – Getty

Avec André Guyaux, professeur de littérature française du XIXᵉ siècle à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université et directeur des Œuvres complètes de Rimbaud (Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard 2009)

Et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, — pardon si c’est banal, — à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes — moi j’appelle cela du printemps. – Arthur Rimbaud, Lettre à Théodore de Banville

Le printemps pour Rimbaud c’est tout d’abord l’évasion, de l’école, de la famille. Un départ qui se poétise dans et à partir du printemps, qui est aussi la saison de la liberté et de la sensualité, de « l’été à venir ».

Et pourtant, la précocité et la révolte côtoient chez Rimbaud une étonnante modération, un certain équilibre qui demeure dans la forme du poème. La dévastation est toujours promise à l’avenir :

Déranger, déstabiliser, introduire des éléments de perversion du système, mais sans faire exploser les traditions et les formes – André Guyaux

Ainsi, à travers l’analyse des Illuminations, qui mêlent l’image et l’idée ; le commentaire de l’enfance rimbaldienne, toujours prolongée dans la quête d’un mentor ; et l’étude de sa riche postérité, André Guyaux nous dévoile « son » Rimbaud, celui du printemps comme amalgame de la liberté et de la tradition.

A propos d’Une Saison en enfer, Rimbaud a écrit : « mon sort dépend de ce livre ». Dans ce recueil, il raconte ses expériences poétiques radicales et offre au lecteur un rêve de pure énergie. Yann Frémy tente de nous en livrer la clé.

« La Peur », estampe d’Odilon Redon, 1866
« La Peur », estampe d’Odilon Redon, 1866  Crédits : Heritage Arts/Heritage Images/Hulton Archive – Getty

Avec Yann Frémy, chercheur associé au CERIEL à l’Université de Strasbourg et auteur notamment de “Te voilà, c’est la force” : essai sur Une saison en enfer de Rimbaud (Études rimbaldiennes, Classiques Garnier 2009) et de Arthur Rimbaud, Paul Verlaine. Un concert d’enfers. Vies et poésies (Collection Quarto, Gallimard 2017). Il codirige aussi actuellement – avec Alain Vaillant et Adrien Cavallaro – un Dictionnaire Rimbaud, à paraître aux éditions Classiques Garnier, rassemblant 40 collaborateurs et proposant 400 entrées.

Une saison en enfer s’ouvre sur un festin orgiaque et érotique, où le poète oscille entre goût et dégoût de la beauté. Rimbaud se peint comme une « sorte d’anti-Adam » qui refuserait le Paradis : après l’échec de la voyance, ce recueil raconte le combat spirituel pour accéder à un monde en deçà des représentations métaphysiques et religieuses.

Rimbaud a conscience que l’historiographie est orientée par des dispositifs de pouvoir ; il va proposer une contre-histoire, qu’il essaie de repenser à base d’« énergie » – Yann Frémy

Mais finalement, l’énergie semble impuissante face à toutes les métaphysiques, religieuses et scientifiques ; aussi Rimbaud va-t-il se tourner vers une quête individuelle de la vérité :

Rimbaud va préférer à la question de la dépense de l’énergie, finalement, la vérité – et la vérité peut être triste comme elle peut être joyeuse – Yann Frémy

Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps – Arthur Rimbaud, « Adieu »

Rimbaud ne fut ni militant ni théoricien politique. Et pourtant, on trouve dans sa poésie une puissante critique sociale, ainsi que l’écho des événements sanglants de la Commune. Frédéric Thomas nous dévoile ainsi un « Rimbaud politique ».

La Commune de Paris, incendie de la nuit du 24 mai 1871
La Commune de Paris, incendie de la nuit du 24 mai 1871 Crédits : DEA / G. DAGLI ORTI/De Agostini – Getty

Avec Frédéric Thomas, chercheur au Cetri et membre du comité de rédaction de Dissidences, auteur de Rimbaud Révolution (L’Echappée, 2019)

Rimbaud commence à écrire dans un contexte politique très troublé, dans lequel ses poèmes sont situés. Il y a à la fois une critique des institutions bourgeoises et religieuses comme l’Eglise, l’Etat, mais aussi des institutions plus organiques comme le travail, la raison, la nation, la science et même l’art. – Frédéric Thomas

La création poétique comporte un refus des images produite par la société bourgeoise : Rimbaud cherche de nouveaux enchantements, mais sans tourner le dos à la « réalité rugueuse ».

On ne sait pas dans quelle mesure Rimbaud a effectivement participé à la Commune. Néanmoins, dans son écriture, et notamment dans la Lettre du voyant, il trace un destin analogue au poète et au travailleur.

Ainsi, la question politique irrigue l’œuvre rimbaldienne, mais elle est inséparable d’un tout organique, d’une réflexion d’ensemble sur ce que c’est que d’être un poète dans la cité à la fin du XIXème siècle en Europe.

Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. – André Breton

C’est une poésie qui engage tous les êtres, y compris dans leur cœur. […] L’un des enjeux principaux de ce « changer la vie », c’est une vie au quotidien, et donc d’abord et aussi dans les rapports entre les êtres, dans l’amitié, dans l’amour, dans la sensualité des corps. – Frédéric Thomas

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de ce regard là (Gens de NYC)

(gens de NYC)

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Roland BARTHES, Fragments d’un discours amoureux

Lire « Les Fragments d’un discours amoureux » pour se laisser emporter par une chorégraphie du sentiment…

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un hommage (Ground zero NYC)

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Marcel PROUST, Jalousie

Jalousie

Mais aussitôt sa jalousie, comme si elle était l’ombre de son amour, se complétait du double de ce nouveau sourire qu’elle lui avait adressé le soir même – et qui, inverse maintenant, raillait Swann et se chargeait d’amour pour un autre – de cette inclinaison de sa tête mais renversée vers d’autres lèvres, et, données à un autre, toutes les marques de tendresse qu’elle avait eues pour lui. Et tous les souvenirs voluptueux qu’il emportait de chez elle étaient comme autant d’esquisses, de « projets » pareils à ceux que vous soumet un décorateur, et qui permettaient à Swann de se faire une idée des attitudes ardentes ou pâmées qu’elle pouvait avoir avec d’autres. De sorte qu’il en arrivait à regretter chaque plaisir qu’il goûtait près d’elle, chaque caresse inventée et dont il avait eu l’imprudence de lui signaler la douceur, chaque grâce qu’il lui découvrait, car il savait qu’un instant après, elles allaient enrichir d’instruments nouveaux son supplice. 
Du côté de chez Swann, P 271-272, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Hervé GUIBERT sur France culture, La Compagnie des auteurs,

Hervé GUIBERT sur France culture, La Compagnie des auteurs

Hervé Guibert (1955-1991), ses mots, sa photo et ses maux. Cette série revient sur la vie de l’écrivain, journaliste et photographe français, ami du philosophe Michel Foucault, décédé prématurément à l’âge de 36 ans, du SIDA. Évoquer l’auteur, c’est aussi parler de l’écriture de sa maladie.

L’écrivain Frédéric Andrau a effectué des recherches sur Hervé Guibert. L’ouvrage qu’il lui consacre retrace sa vie tumultueuse et la mise en scène de sa propre mort.

L’écriture d’un corps malade

Hervé Guibert a grandi au sein d’une famille qu’il a très tôt voulu fuir. Les arts lui ont servi d’échappatoires, la littérature d’abord, la photographie ensuite. Il a été découvert par l’autrice Régine Desforges et s’est amusé à photographier ses amis, parmi eux le photographe Henri Cartier-Bresson. La photographie était ce jeu que n’était pas l’écriture. Son objectif mettait à nu ses sujets. Guibert reproduit ce même mécanisme dans son travail d’écrivain. Le sujet, c’est lui-même.

Il publie un premier roman prémonitoire (La Mort propagande, 1977), ses règlements de comptes avec ses parents (Mes parents, 1986), ses confessions sur l’Ami de sa vie, lui aussi décédé du SIDA en 1984, Michel Foucault (À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, 1990). Un an après cette parution, il revient aux images et filme ses derniers moments de vie, ce faisant, il les immortalise aussi (La pudeur ou l’impudeur, 1992) :

Lui qui avait toujours été attiré et fasciné par la mort, lui qui avait toujours voulu jouer avec elle, s’en approcher au plus près, à en filmer la réplique, était en train de tout faire pour la repousser au maximum. Il y avait quelque chose de combatif à vaincre chaque jour, chaque heure qui passait. Ecrire, écrire, écrire. Frédéric AndrauHervé Guibert ou les morsures du destin, Paris, Séguier, 2015.

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Partage des plans

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ALIGHIERO & BOETTI, Tutto

re-présentations

Dans le détail des œuvres

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La Mer de l’Histoire

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Existences

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MARCEL PROUST : Portrait Souvenir (Émission de Roger Stéphane – 1962)

MARCEL PROUST : Portrait Souvenir (Émission de Roger Stéphane – 1962)

Marcel Proust, portrait souvenir, un documentaire de Roger Stéphane avec le concours de Roland Darbois, textes dits par Jean Negroni (1962). Entretiens avec François Mauriac, Jean Cocteau, Paul Morand, madame Paul Morand, Daniel Halévy, Jacques de Lacretelle, le duc de Gramont, Emmanuel Berl et Céleste Albaret.

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Marcel PROUST, La lumière mystérieuse

La lumière mystérieuse

Les êtres nous sont d’habitude si indifférents, que quand nous avons mis dans l’un d’eux de telles possibilités de souffrance et de joie, pour nous il nous semble appartenir à un autre univers, il s’entoure de poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins rapproché de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble ce qu’Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir. Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la lune brillante qui répandait sa clarté entre ses yeux et les rues désertes, il pensait à cette autre figure claire et légèrement rosée comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi dans sa pensée et, depuis projetait sur le monde la lumière mystérieuse dans laquelle il le voyait. 
Du côté de chez Swann,  P 232, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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William Shakespeare (France culture)

William Shakespeare

4 ÉPISODES (4 DISPONIBLES)
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PICASSO, Autoportrait, 1972

PICASSO, Autoportrait, 1972

(Picasso 1881-1973)

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Roland BARTHES Le Plaisir du texte

Fuite en avant

« Pour échapper à l’aliénation de la société présente, il n’y a plus que ce moyen : la fuite en avant : tout langage ancien est immédiatement compromis, et tout langage devient ancien dès qu’il est répété… En face, le Nouveau, c’est la jouissance… D’où la configuration actuelle des forces : d’un côté un aplatissement de masse (lié à la répétition du langage) – aplatissement hors-jouissance, mais non forcément hors-plaisir – et de l’autre un emportement (marginal, excentrique) vers le Nouveau, emportement éperdu qui pourra aller jusqu’à la destruction du discours … »

Répétition

« La forme bâtarde de la culture de masse est la répétition honteuse : on répète les contenus, les schèmes idéologiques, le gommage des contradictions, mais on varie les formes superficielles : toujours des livres, des émissions, des films nouveaux, des faits divers, mais toujours le même sens… : la critique porte toujours sur des textes de plaisir, jamais sur des textes de jouissance : Flaubert, Proust, Stendhal sont commentés inépuisablement ; la critique dit alors du texte tuteur la jouissance vaine, la jouissance passée ou future : vous allez lire, j’ai lu : la critique est toujours historique ou prospective : le présent constatif, la présentation de la jouissance lui est interdite ; sa matière de prédilection est donc la culture, qui est tout en nous sauf notre présent…
Ce texte est hors-plaisir, hors-critique, sauf à être atteint par un autre texte de jouissance : vous ne pouvez parler « sur » un tel texte, vous pouvez seulement parler « en » lui… 
 D’où deux régimes de lecture : l’une va droit aux articulations de l’anecdote, elle considère l’étendue du texte, ignore les jeux de langage… l’autre lecture ne passe rien ; elle pèse, colle au texte… ce n’est pas l’extension (logique) qui la captive, l’effeuillement des vérités, mais le feuilleté de la signifiance ; comme au jeu de la main chaude, l‘excitation vient, non d’une hâte processive, mais d’une sorte de charivari vertical (la verticalité du langage et de sa destruction) ; c’est au moment ou chaque main (différente) saute par-dessus l’autre (et non après l’autre), que le trou se produit et emporte le sujet du jeu – le sujet du texte – la pression du langage capitaliste… n’est pas d’ordre paranoïaque, systématique, argumentatif, articulé : c’est un empoissement implacable, une doxa, une manière d’inconscient : bref l’idéologie dans son essence. »

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