L’Ombre interne II.4 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE (II.4)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

4

— Vous apportez du dehors une odeur de gaz d’échappement.
— L’odeur la plus présente dans cette ville…
— J’ai toujours pensé que je mourais, dehors. Mais plus les journées s’accumulent, plus je sens que je n’y arriverai pas.
— Vous aimez parler de votre mort…
— Justement… Ce matin, j’ai écrit plusieurs lettres mais aucune ne vous était adressée.
— A qui, alors ?
— A ceux que vous ne connaîtrez jamais. A des personnages imaginaires que je nomme indifféremment. Des Saints, des noms de couleur, de fruit, d’objet, des… Vous avez de très belles mains, Luc . C’est elles que j’ai remarquées en premier quand une nuit, à l’Hôpital, j’ai fait appel à vous.
— Dans le noir ?
— A l’Hôpital, le noir n’existe pas…
— Approchez.
— Que voulez-vous ?
— Juste une main…, la gauche… Vous ne vous défendez pas, cette fois… Oui, elle est plus belle que l’autre. Fine et solide. Combien de corps ont été touchés par cette main-là
— Vous êtes brûlante.
— Assomption m’a dit la même chose en m’aidant à faire ma toilette, ce matin. Vous n’avez jamais rencontré, Assomption ? Je vais vous demander quelque chose d’un peu fou.
— Attention à ce que vous allez dire, …
— Ne vous sentez pas menacé chaque fois que je vous pose une question… Luc, je voudrais juste une photographie de vos mains. De celle-là en particulier. Ce sera la première fois que j’aurai quelque chose de vous. J’ai dans la tête le souvenir d’un jeune garçon photographié pendant la guerre du Vietnam, il élevait ses mains devant son visage, elles étaient comme suspendues dans l’air. Qu’est-ce que c’est ça ?
— Je veux vous faire entendre cette cassette. Ecoutez.
— C’est la voix de Maria Callas ?… Il m’a semblé entendre cette aria pendant que je vous appelais un matin…
— J’écoute ça, indéfiniment, je ne parviens pas à m’en lasser…
— Mon Père était un ami intime de Callas…
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— Je ne supporte pas de voir vos sourcils en bataille. Ne clignez pas des yeux. Là… Avec une ombre de salive, j’ai donné une forme régulière à ces poils.
— Ecartez vous.
— Attendez, je veux vous voir de près… Votre œil droit tombe légèrement, c’est ce qui vous donne cet air un peu vague.
— Otez vos mains, Amalia.
— Si je dégage ces poils là et puis ceux-là, je réduirais cet affaissement … Je redoute votre…

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la jeune fille à travers le poste


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L’Ombre interne II.3 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE (II.3)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)
3

— Luc, dites-moi…, que faites-vous le soir quand vous n’êtes pas à l’Hôpital ?
— Je traîne…
— J’aimerais avoir le loisir de me promener sans ménager mes forces. Ceux qui n’ont jamais été plus de quinze jours dans un lit ne peuvent savoir ce que l’on peut endurer… Vous traînez…
— Pourquoi vous me fixez ?
— Je pense… Vous vous souvenez quand dans ma chambre vous veniez me réchauffer dans mon lit.
— Ne me demandez pas ça ! Autrement vous ne me verriez plus !
— Du calme, du calme, Luc. Pas la peine de vous mettre dans cet état.
— Vous vous obstinez à parler, chaque fois que je viens vous voir. Les conversations sont aussi faites de silences…
— …
— Non ?
— …
— Mes mots vous ont paralysé, Amalia…
— Je confectionne du silence, en direct.

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Penser l’Europe, Edgar MORIN

« Ce qui est important dans la culture européenne, ce ne sont pas seulement les idées maîtresses (christianisme, humanisme, raison, science), ce sont ces idées et leurs contraires. Le génie européen n’est pas seulement dans la pluralité et dans le changement, il est dans le dialogue des pluralités qui produit le changement. Il n’est pas dans la production du nouveau en tant que tel, il est dans l’antagonisme de l’ancien et du nouveau (le nouveau pour le nouveau se dégrade en mode, superficialité, snobisme et conformisme). […]

« Le doute européen est d’autant plus vivifiant qu’il allie le scepticisme à quelque chose qui le nie à son tour. Ainsi le doute n’est pas seulement au cœur de la méditation de Montaigne, il est au cœur de la méthode de Descartes, de la foi de Pascal, de l’empirisme de Hume. Et, pour prendre les vrais héros de la littérature européenne qui sont des héros anti-héros, dont la faiblesse est grandeur, le doute n’est-il pas au cœur du devoir sacré d’Hamlet, de la lassitude permanente d’Oblomov, de la tragédie d’Ivan Karamazov, de la misère de Stravoguine ?

« Aujourd’hui, Milan Kundera peut rétrospectivement reconnaître en Quichotte, Faust et Don Juan les héros typiquement européens parce qu’ils sont héros de l’échec et de la dérision dans la poursuite du sublime et de l’absolu. Chacun à leur manière, ils refusaient la finitude, croyaient à l’illimité, ignoraient le principe de réalité au moment même où il s’imposait à eux. Et cela, alors que le monde bourgeois, capitaliste, scientifique, obtenait les plus prodigieuses réussites parce qu’il obéissait à tous les principes réalistes. Mais nous savons aujourd’hui que le capitalisme, la science, l’Europe obéissaient en profondeur à des pulsions qui refusaient la finitude, croyaient en l’illimité et finalement allaient oublier le principe de réalité. La littérature européenne n’a pas cessé de porter en elle le négatif invisible, fait de souffrances et d’échecs, de l’image euphorique du progrès indéfini et de la conquête du monde.
« N’y avait-il pas enfin quelque secrète et permanente connexion entre la négativité propre à la culture européenne et le processus finalement autodestructeur qui a entraîné l’Europe à la ruine ? »

(Gallimard, 1990, Paris)

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L’ombre interne II.2 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE (II.2)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

2

— …lier. Lierai. Lire. Lisant. En lisant. Ils sont écrits à la suite, par vagues et tiennent au centre de la page de sorte qu’une marée de blanc avance et recule selon la longueur des mots…
— Vous avez rempli comme ça des cahiers entiers.
— Aucun n’est fini. Ce serait trop dangereux de savoir que je vais buter sur le dos d’une page.
— Toute cette armoire…
— Et ceux qui ont disparu dans les déménagements successifs. Et ceux des Accates…
— Vous me disiez l’autre fois que vous avez vécu ici depuis toujours…Vous me confiez un cahier ?
— Non, ils ne sortent pas d’ici.
— Je n’ai jamais compris ce que vous attendiez de moi.
— Venez plus tôt dans l’après-midi, et vous pourrez lire ce que vous voulez. Quel est heure est-il ?
— 15h47.
— C’est une montre à affichage numérique. Non… Déjà, le milieu de l’après-midi. Alors que pensez-vous de ma proposition ?
— Laquelle ?

Plus tard

— Vous dévorez mes cahiers et vous refusez de lire les lettres que je vous adresse…
— Ecoutez ça : “Il marchait avec ce pas leste des danseurs. Et je la désirais.”
— C’est une citation.
— Et ça : “ Depuis sa mort elle lui était apparue en rêve : son corps dévasté flottant dans la robe brune avec laquelle on l’avait enterrée, exhalait une odeur de cire et de bois de rose ; son souffle que muette et pleine de reproche elle exhalait vers lui, fleurait faiblement les cendres mouillées.”
— “Ulysse.”… Le début…
— “Cahiers de copies”.
— 96 pages chacun, vous tenez le vingt troisième en main…
— Pour que les lectures ne soient pas vaines.
— Où sont les livres ?
— Je n’en ai jamais gardé. Trop menaçant la présence d’un livre. Dès que j’en finis un, je m’en sépare. Restent ces morceaux dans les cahiers. Vous lisez, Luc ?
— Autant que je peux.
— “Autant que je peux”, drôle d’expression… Associer du nombre aux disponibilités. Ça n’existe pas du “autant que je peux” ! Non.
— Quelques heures dans l’après-midi, avant de prendre mon service, ou bien le matin quand je n’arrive pas à trouver le sommeil… Le téléphone, Amalia.
— Laissez sonner…

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L’Ombre interne II.1 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE (II.1)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

PARTIE II
1

— Que je suis heureuse, Luc… vous êtes à l’heure. J’attends votre arrivée depuis mon réveil. Donnez-moi d’abord votre manteau. Vous avez changé votre eau de toilette. Je vous trouve plus grand comme…
— “Plus grand” ?
— Toute de suite, là, dans le couloir quand je vous suivais, vous m’êtes apparu immense… Je disparaissais presque derrière vous. C’est probablement ce manteau en laine peignée qui allonge votre silhouette. Je peux vous servir quelque chose à boire ?
— Non, merci.
— Vous travaillez cette nuit ?
— Bien entendu.
— Qu’est-ce que vous regardez ?
— Je vous ai vu pendant des semaines allongées, ou dépendantes pour effectuer le moindre déplacement et je vous retrouve aisée dans vos gestes…
— Vous restez encore debout…Venez près de la fenêtre, là… Mais vous boitez ! Depuis votre dernière visite, il me semble que vos joues se sont creusées, mais la mèche blanche qui barre votre front est toujours à la même place. Que regardez-vous ?
— Rien de précis… (il observe les gestes d’un enfant à travers la fenêtre.)
— L’enfant de la concierge ? Il reste dans le parc des heures durant… Il tourne sur lui-même, ramasse des fleurs, lève ses yeux vers le ciel et puis revient à lui-même. Il ne parle à personne. Il n’a jamais parlé, je crois. Un enfant de l’intérieur, dehors tous les matins de soleil…
— Quand j’ai fait mes études, j’ai passé une semaine dans un service de psychiatrie infantile. Il y avait des enfants autistes qui me fascinaient… Il me regarde en ce moment…
— Vous croyez ? Il tremble en vous regardant, comme chaque fois.
— Non, seule une main qui pend derrière son dos, tremble.
— Vous pourriez être mes yeux pour le dehors ? Et bien d’autres choses encore si vous acceptiez de m’assister.
— Nous en avons déjà parlés.
— Si mon père m’entendez ?…
— Lequel ?
— Tenez-vous droit ! Oui ! C’est pas la peine de me jeter ce regard, vous vous tenez voûté. C’est pas bon pour votre dos. Je sais de quoi je parle !
— Une dame est venue le chercher.
— Il est midi. Elle vient toujours à la même heure. Dans le quartier on raconte que ce n’est pas sa mère. Peu importe… Venez vous asseoir près de moi… Vous avez réfléchi à ce que je vous ai demandé, mardi ?
— Ce n’est pas possible, n’insistez pas.
— Trois mois, vous me consacrez juste trois mois. Une “disponibilité”, c’est comme ça qu’on dit, non ? Ils pourront bien vous remplacer à l’Hôpital. Je saurais à qui m’adresser.
— De vieux amis de votre père…
— Parfaitement ! Et puis ne soyez pas ironique ! Avec mes connaissances, je suis en mesure d’obtenir votre disponibilité en quelques jours. J’ai besoin de vous pour mettre de l’ordre dans mes notes avant de m’effacer.
— Les Hôpitaux sont pleins de malades qui parlent de leur mort prochaine et que je vois sortir…

Temps.

— Vous voyez cette armoire, là-bas ? Elle renferme une vie d’écriture, de copies, mes “paperolles”…
— Des lettres, encore…
— Pas seulement… Allez l’ouvrir…
—…
— Vous avez peur ?…Tiens, je me souviens d’une phrase : “Ça ne suffit pas de répondre”, disait mon mari… Je ne vous ai jamais parlé de lui… Il redoutait deux choses au monde : qu’on le voit dormir, et que l’on parle de lui. C’était un homme vigoureux. Je savais qu’il allait voir des femmes. Il mentait si mal. Toute la famille a été surprise de le voir partir avant moi. Ils m’ont toujours connue alitée et lui, à côté, débordant de projets. Ses collaborateurs avaient du mal à le suivre. Toujours à l’affût de la moindre innovation capable d’améliorer ses unités de fabrication.
— Que faisait-il ?
— Tournez-vous. Non, de l’autre côté. Oui, le cadre… Il fabriquait des baguettes d’encadrements. Des plus simples aux plus luxueuses.
— Je comprends maintenant pourquoi autant de tableaux couvrent les murs.
— Non, ça c’est une autre histoire…
— Qui est cette jeune femme, là ?
— Elle a attiré votre regard… C’est vrai, il est difficile de ne pas être sensible à cette splendeur. Vous ne trouvez pas un air de ressemblance ? Non ? Ne répondez pas ! Ma sœur ne me ressemblait pas ! J’ai eu le temps de m’en apercevoir, juste avant sa disparition. Elle est morte à 17 ans d’une méningite foudroyante. A l’époque ça ne se soignait pas comme aujourd’hui… Approchez-vous… Regardez bien ses yeux, vous ne voyez une différence de couleur entre les deux yeux ?
— Sur une photographie noir et blanc…
— C’est visible ! Insistez avec vos yeux à vous !
— Le droit semble plus clair, mais à peine…
— Les yeux d’Amalia pouvaient passer du vert d’eau au gris, mais toujours avec un œil plus foncé.
— Comment vous l’appelez ?
— Vous avez entendu ? Oui…, … J’ai ravi son nom à la mort de l’encadreur… Elle m’avait volé le nom que je devais porter…
— Mais alors quel est votre nom ?
— Je l’ai oublié…
— … Quand on insiste on aperçoit une espèce déformation de la rétine…
— Plus que ça. C’est l’œil entier qui est tourné vers l’intérieur, l’autre à côté n’existe que par défaut. Amalia ne voyait que d’un œil, personne ne le savait hors du cercle familial. Pourtant, chacun des garçons qui la convoitaient, étaient attirés par l’étrangeté de cette déformation. Si elle avait survécu, elle serait restée seule… J’en suis persuadée… Seule comme ces êtres qui ont déjà un partenaire mais ne le savent pas…
— Puis-je voir d’autres photos, d’Amalia ?
— Elle vous intéresse, déjà… Ouvrez ce tiroir, là…
— Ce chiffonnier ?
— Oui. Approchez. Elle sont classées dans l’ordre. De la plus récente, celle-ci date de quelques mois avant sa mort, jusqu’à la plus ancienne. Huit jours, après sa naissance, probablement.
— Avez-vous remarqué ? Sur toutes les dernières photographies, elle tient un objet, regardez… Un peigne, un cordon…, là une corbeille de fruits, ici, un livre relié…
— Vous aimez les photographies ?
— Oui, surtout celles où les sujets ne posent pas. Regardez celle-là, c’est vous à côté d’Amalia
— Peut-être… Je ne suis jamais sûre d’être sur une photographie, me reconnaître… Comment faire pour se reconnaître quand on a oublié tous ses visages antérieurs.

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l’Ombre interne I.9 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE I.9
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

9

— Encore vous ! Il est plus de quatre heures trente, allez-vous me laisser travailler !
— Ils dorment tous, maintenant, j’ai attendu pour…
— Qu’est-ce que vous en savez ?
— Ne raccrochez pas !
—Vous êtes cruel avec moi…
— C’est pour me dire ça que vous m’appelez en pleine nuit à l’Hôpital ?
— Ça fait plus d’une semaine que j’appelle chez vous. Vous avez décroché ?
— Non. Et puis comment avez-vous obtenu mon numéro ?
— J’ai mes informateurs…Vous avez retiré la prise du téléphone.
— Je travaille la nuit et dors le matin, ne le savez-vous pas ?
— Mais l’après-midi ? Mais en fin d’après-midi ? Mais les soirs de repos ?
— Venez chez moi…
— Amalia…, vous semblez avoir une meilleure voix… Vous avez quitté l’Hôpital… Vous vous êtes réinstallée dans vos murs… C’est…
— Vous avez de la peine à me parler comme si vous vous adressiez à une inconnue ?
— Qui êtes-vous ?
— …
— Je n’entends plus le son de votre voix… Amalia ?
— Votre pouvoir… Vous avez reçu mes lettres ?
— Comment avez-vous eu mon adresse ?
— Rien de plus facile quand on a été la fille d’un grand chirurgien ?
— Créateur de chaussures. “Nez” à Grasse, “Pilote d’essais” avant la dernière guerre. “Promoteur immobilier”. Et maintenant, “chirurgien”… Dans quelle spécialité exerçait encore, votre père ?
— Dieu !, vous êtes cruel ! Pourquoi vous ne répondez pas Vous vous êtes débarrassé de mes lettres !
— Elles doivent traîner dans mon hall, au milieu des journaux qui s’empilent depuis des semaines.
— Un jour, je me suis fais accompagner par un taxi. J’ai failli sonner… J’étais en bas de chez vous, il devait être neuf heures du matin. Je vous ai imaginé en train de dormir… Je n’ai pas oublié votre odeur, Luc…
— Celle que je porte juste après une toilette : camphre et alcool à 30°.
— J’ai à vous parler… Que faites-vous en ce moment ?
— …
— Répondez-moi, je vous prie, Luc… J’ai envie de vous voir …NE RACCROCHEZ PAS !
— Je n’allais pas…
— J’ai cru que…
— Je n’ai pas bougé. Laissez-moi, maintenant…
— Cent onze jours à l’Hôpital. Et puis dix sept jours d’interruption.Votre silence. Nouvelles tentatives et refus. De nouveau, des appels et puis rien. Aujourd’hui je vous prends.
— Je ne suis pas seul.
— Vous mentez ! Luc…, Luc…, répondez-moi… Luc… J’entends votre souffle… Luc… Vous ne voulez pas ? En cent onze jours, à l’hôpital, j’ai eu le temps de reconnaître la nature de votre respiration, votre rythme… Ces sortes d’hoquets brefs du souffle, vos oui de fond de gorge. Avalés…Toute une matière de l’intérieur… Luc, c’est Amalia… Luc… Je tiendrai tant que vous ne raccrocherez pas. J’ai tant à… Vous bougez le combiné, je l’entends. Est-ce bien vous, au moins ? Qui pourrait me répondre ? Jamais personne n’a franchi la porte de votre appartement, j’en suis persuadée. Hier j’ai pris un nouveau taxi, il m’a arrêtée au pied de votre immeuble, nous avons attendu plus de deux heures, c’est des crampes dans les hanches qui m’on fait fuir. Je savais que vous étiez absent, mais… Je vous sens, . Je suis persuadée que vous… Je continue à vous écrire, mais cette fois je conserve toutes les lettres… Veux plus prendre de risques… Vous ne voulez pas me dire un mot ? Juste un ? … Vous avez remarqué, je n’ai plus changé votre nom depuis… Vous êtes un personnage immobile. Désormais, je ne peux plus rien pour vous…

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STENDHAL, Voyages en Italie

1° Le Colisée ou Saint-Pierre.

2° Les loges et les salles de Raphaël au Vatican.

3° Le Panthéon, et ensuite les onze colonnes, restes de la basilique d’Antonin le Pieux, desquelles Fontana fit, en 1695, l’hôtel de la Douane de terre. C’est là qu’on vous conduit en arrivant à Rome, si votre consul ne vous a pas envoyé une dispense à Florence. Là on s’ennuie et l’on prend de l’humeur pendant trois jours.

Une fois, j’ai déserté le vetturino en lui laissant mes clefs, et suis entré dans Rome comme un promeneur, par la Porta Pia. Il faut suivre le chemin en dehors des murs, à gauche de la porte del Popolo, le long du Muro torto.

4° L’atelier de Canova, et les principales statues de ce grand homme dispersées dans les églises et dans les palais Hercule lançant Lycas à la mer, dans le joli palais de M. le banquier Torlonia, duc de Bracciano, sur la place de Venise, au bout duCorso ; le tombeau de Ganganelli aux Saints-Apôtres ; les tombeaux du pape Rezzonico et des Stuarts à Saint-Pierre, la statue de Pie VI devant le maître-autel. Il faut s’accoutumer à ne regarder dans une église que ce qu’on y est venu chercher.

5° Le Moïse de Michel-Ange à San Pietro in Vincoli ; le Christ de la Minerve ; la Pietà à Saint-Pierre, première chapelle à droite en entrant. Vous trouverez tout cela fort laid, et serez étonné de l’honorable mention que j’en fais ici.

6° La basilique de Saint-Paul, à deux milles de Rome, du côté d’Ostie. Remarquez, près de la porte de la ville, en sortant, la pyramide de Cestius. Ce Cestius fut un financier comme le président Hénault. Il vivait sous Auguste.

7° Les ruines des thermes de Caracalla, et, en revenant, l’église de la Navicella, Santo Stefano Rotondo : la colonne Trajane et les restes de la basilique découverte à ses pieds en 1811.

8° La Farnesina, près du Tibre, rive droite, côté étrusque. Là se trouvent les aventures de Psyché, peintes à fresque par Raphaël. Allez voir la galerie d’Annibal Carrache, au palais Farnèse, et l’Aurore du Guide au palais Rospigliosi, place de Monte Cavallo.

Tout près de là, l’église de Sainte-Marie-des-Anges, par Michel-Ange; architecture sublime. La statue de Sainte Thérèse à Santa Maria de la Vittoria, et en revenant, la jolie petite église appelée le Noviciat des Jésuites.

9° La villa Madama, à mi-coteau, sur le monte Marzo. C’est une des plus jolies choses que Raphaël ait faites en architecture. Voyez, au retour, la villa di Papa Giulio, à une demi-lieue hors de Rome, près la porte del Popolo. Allez voir à côté le paysage de l’Acqua Acetosa. Le roi de Bavière y a fait placer un banc.

10° Les galeries Borghèse, Doria, Sciarra, et la galerie pontificale, au troisième étage du Vatican.

11° Si vous vous sentez disposé à voir des statues, faites-vous conduire au Musée Pio Clementino (au Vatican) ou aux salles du Capitole. Les pauvres têtes qui ont le pouvoir ne font ouvrir ces musées qu’une fois la semaine ; cependant, si le peuple de Rome peut payer les impôts et voir un écu, c’est parce qu’un étranger a pris la peine de le lui apporter.

Il est impossible qu’une de ces choses-là ne vous plaise pas infiniment.

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L’ombre interne I.8 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE I.8
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

8

— Alors c’est ici que vous attendez chaque nuit. Que faites-vous entre les appels, racontez-moi, un peu.
— Amalia, je préférerais vous ramener dans votre chambre.
— Dieu!, ne prenez pas cet air.
— Donnez-moi le bras, je vous ramène.
— Désormais, c’est moi qui viendrai vous voir.
— Suivez-moi, Amalia.
— “Il se crispe sur le gros cahier noir et n’ose plus affronter mon regard comme un enfant coupable… Les narines se sont dilatées et…”
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— Voilà des mots que j’aurais pu écrire sur un cahier. Luc, il y a des commentaires sur les malades, c’est ça ? On a écrit avec des mots brefs que j’étais une emmerdeuse, c’est ça ? Vous ne parlez plus, Luc ? Il a perdu sa langue… Ha, tiens !, il condescend à jeter un regard sur la vieille Amalia…
— Que cherchez-vous ?
— Peut-être à vous faire désirer ma sortie…, ou quelque chose comme ça… Vous m’en voulez ?… Oui, je le sens…, vous commencez à me détester…
— …
— J’ai fait un rêve cet après-midi… Vous ne voulez pas que je vous le raconte ?… Non ?… Vous ne savez pas, je sors demain…
— …
— Vous m’entendez, Luc ?

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scène


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L’ombre interne I.7 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE I.7
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

7

— Ne parlez pas encore… Oui, comme ça… Quand il vous arrive de garder le silence quelques instants seulement, vous semblez appartenir à un autre temps. Mais c’est si rare de vous voir immobile. j’ai appris avec vous qu’il ne suffit pas de se trouver dans un lit pour penser que l’on accède à l’immobilité. Vous pouvez vous montrer subitement effrayante, Amalia… Surtout dans ces sortes de vibrations du corps… Mon numéro n’est pas sur l’annuaire, par quelles acrobaties avez-vous pu en disposer ? Non, ne dites rien. Je veux vous tenir sous mon regard aussi longtemps que je le désire. Oui, comme ça… Inutile de cligner des yeux, de serrer le drap entre vos mains, de…
— Attendez.
— Non. Ce soir, je vous retire le droit de vous adresser à moi. Ne me posez plus de questions sur ma famille, sur ces “chers disparus”… Manière de vous intéresser à mon passé. L’accident dont ils furent victime a été avalé par les centaines de nuits où je me tiens éveillé pour ne pas rêver d’eux. Le jour a le pouvoir d’annuler tout rêve, c’est pour cela que je le consacre au sommeil. Mais est-ce que je dors vraiment quand je rentre de mes nuits à l’hôpital ?… Stupéfiante l’impression de me sentir encore plus éloigné de leur disparition depuis que je vous rends visite, quand tout s’est éteint autour de nous.

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regarder le monde

« La photographie a ouvert des horizons illimités à la pathologie du progrès, puisqu’elle nous a incités à déléguer à la multitude de nos machines de vision le pouvoir exorbitant de regarder le monde, de le représenter, de le contrôler. »

Paul Virilio (Urbaniste français)

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L’ombre interne I.6 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE I.6

(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

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— …tout le couloir ?…
— Une partie seulement… Ce n’est pas écrit sur le carnet de liaison ?
— Je ne crois pas ?…Votre sortie est sûrement proche. Que dit Ponsard ?
— Rien. Il passe le samedi, dit mécaniquement “comment ça va ?” et puis il se retire avec sa cohorte de blancs becs… C’est étrange de recouvrer l’usage de ses membres inférieurs, on se retrouve comme un enfant, hésitant et incertain… On pense que le sol sous nos pieds se dérobe mais en vérité, c’est notre tête qui tourne. Je voudrais faire quelques pas, avec vous.
— Maintenant ?
— J’étais sûre que ça vous gênerait. Vous êtes comme les autres, vous préférez voir les malades mais couchés.
—…
— J’ai fait une liste, regardez sur la tablette.
— “Cahiers à spirales de 96 pages, Clairefontaine de préférence, un double décimètre, un stylo rouge et un noir, puis des enveloppes autocollantes et une tablette de chocolat noir fourrée à la pâte d’amande
— Et votre diabète ?
— Sert à rien de me protéger de la sorte. Si je veux manger du chocolat, j’en trouverai par d’autres moyens. Demanderai à Assomption, par exemple. Oui Assomption, pas la peine de faire ces yeux ronds ! Ma femme de ménage, elle rapplique dès que je l’appelle.
— Je comprends maintenant pourquoi votre taux de sucre ne baisse pas malgré le traitement.
— Occupez-vous de vos affaires !
— Demandez à Assomption !
— LUC ! !
— Pas la peine de hurler, Amalia, vous ne me faites pas peur.
— Pourquoi le dire !! ?

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Le goût de la langue

L’un des aspects de la crise de la culture, en France, c’est précisément que les Français, dans leur masse, me semble-t-il, ne s’intéressent pas à leur langue. Le goût de la langue française a été entièrement hypothéqué par la scolarité bourgeoise; s’intéresser à la langue française, à sa musicalité (…) est devenu par la force des choses une attitude esthétisante, mandarinale. Et pourtant, il y a eu des moments où un certain contact était maintenu entre le `peuple’ et la langue, à travers la poésie populaire, la chanson populaire ou la pression même de la masse pour transformer la langue en dehors des écoles-musées. On dirait que le contact a disparu; on ne le perçoit pas aujourd’hui dans la culture `populaire’, qui n’est guère qu’une culture fabriquée (par la radio, la télévision etc.).

Roland Barthes, Le Grain de la voix: Entretiens 1962-1980 (Paris: Seuil, 1981)

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L’Ombre interne I.5 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE I.5
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

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— Il y aurait une Histoire à reconduire chaque nuit. Il y aurait des personnages qui changeraient de nom parce qu’aucun ne serait suffisant. Il y aurait des restes d’odeurs : domestiques, médicales, qui se mêleraient, s’effaceraient puis adviendraient de nouveau. Des bruits aussi, émergeraient d’entre les nuits et puis toutes les voix étouffées, celles des morts… Leurs appels… “Ne nous laissez pas”, qu’ils diraient, “Ne nous laissez pas.”
— C’est ce que vous écrivez ?…
— Quand je sortirai, je vous montrerai la villa des Accates, celle qui est au bord de la mer. Je vous servirai un thé parfumé à la fraise et nous déferons une à une les enveloppes, et vous lirez devant moi toutes les lettres que j’ai accumulées dans ce casier. Vous ne pourrez pas vous échapper, comme vous le faites ici. Je fermerai la porte. Vous entendez, Luc ?
— Quoi ?
— Un appel…, une voix d’homme, probablement.
— Il est deux heures dix du matin, tous les patients dorment.
— Pas à cet étage. Flûte ! Le cri s’est arrêté.
— Je n’ai rien entendu.
— L’une sur l’autre, empilées. Toutes les chambres de ce bâtiment constituent un immense feuilleté de souffrance. Je sais quand, dans la chambre au-dessus un nouveau patient l’occupe. Pareil pour l’étage inférieur.
— Cet hôpital n’a pas dix ans, à sa construction ils ont veillé à l’isolation phonique… A peine si l’on entend les patients quand on traverse le couloir.
— Pas moi ! Je suis dotée d’une oreille extrêmement sensible, croyez-moi. La nuit, je suis capable de rapporter au mot près tout ce qui se dit autour de ce volume. La chambre 216 est une chambre d’écoute.
— Je ne suis pas sûr qu’il y ait une chambre sous la vôtre
— Moi si. Les architectes n’ont aucune imagination. Les cinq étages de cette barre obéissent à la même répartition. D’ici, je pense quelquefois à cet empilement. Les murs de la façade sauteraient et du jardin on pourrait apercevoir les mêmes lits, les mêmes tables de nuit et des mêmes draps blancs sortiraient des têtes décoiffés. Que regardez-vous ? Mes pantoufles. Ils m’ont levée, ce matin… Elles traînent là, depuis…
— C’est bien.
— Les infirmiers de nuit sont des passagers clandestins. Vous êtes dans ces services hospitaliers, ces gros navires blancs d’où la mer a disparu, vous passez… Il y a bien votre nom sur le tableau de présence, oui… Je ne l’ai jamais vu écrit, mais je l’imagine… Mais vous êtes tous des clandestins… Moi aussi, j’aurais choisi de travailler la nuit si j’avais été infirmière. Mais dans la chaussure…
— “Dans la chaussure… ” C’est nouveau !
— Eh oui, dans la chaussure. Qu’est-ce qui vous prend ?
— Je…
— Laissez-moi parler ! Ma vie a été longue, et j’ai aussi dirigé un atelier de création de chaussures.
— Je ne connaissais pas encore cette part de votre existence.
— Vous ne savez rien de moi ! Considérez-le pour dit ! Pourquoi ce sourire en coin Oui, oui, vous avez esquissé un sourire. Qu’est-ce que vous tenez entre les mains ?
— Je vous ai apporté un livre…
— Vous savez que je ne peux plus !
— Essayez.
— Ah, “Les trois contes”… J’ai dû lire ça quand j’avais quinze ans. Mais c’est “Bouvard et Pécuchet” qu’il faut lire sans tarder ! Vous l’avez lu ?… Non ? Un drôle de bougre, ce Flaubert. Passez sa vie à noter de la Bêtise. Matière brute. Energie inépuisable. Si les automobiles, les centrales électriques, les avions, tout ce qui bouge, quoi !, fonctionnaient à la bêtise, on ne se poserait plus de problème d’énergie. Indépendance nationale. Mondiale ! Plus de Tiers Monde. Il y a même des pays qui seraient obligés de gérer une gigantesque surproduction. Où Allez-vous ? Ne vous éloignez pas !
— J’ai besoin d’air.
— Pourquoi, l’air autour de mon lit est vicié ?
— Vous arrivez à tenir dans une chambre surchauffée ?
— C’est vous qui brûlez, Luc.
— J’entr’ouvre la fenêtre. Je ne me suis jamais habitué à la température qu’on maintient ici…
— C’est pour cette raison que le personnel est pratiquement nu sous leurs vêtements. Regardez, l’ourlet de votre pantalon est décousu.
— Quoi ?
— Tournez-vous, là, la jambe droite. Vous allez finir par marcher dessus.
— Ne me regardez pas comme ça.
— Vous flottez dans vos vêtements !
— Cessez de m’envoyer ce regard perçant qui traque le moindre de mes gestes !
— Ne vous emportez pas. Je vous en prie, tournez-vous vers la lumière.
— Qu’est-ce qui se passe, Amalia ? Vous êtes blême, tout d’un coup.
— Vos parents, Luc ?
— …
— Vos deux frères ?
— …
— Morts dans le même accident, c’est ça ?…
— …
— Luc.
— J’ai eu la faiblesse de vous raconter cette histoire.
— Vous la portez sur vous comme une marque… Moi, je me suis arrangé avec les cahiers. On ne fait que ça, non ? S’arranger…
— Lâchez-moi.
— Laissez-moi sentir votre odeur… J’ai besoin de vous, … Personne ne peut rentrer maintenant… , venez près de moi, comme l’autre fois.
— Ne recommencez pas…
— Juste une fois encore, un moment…, après vous pourrez partir. Non, ne parlez pas, je sais ce que vous allez dire. Je connais au mot près, toutes vos raisons, votre conscience. J’ai besoin de la chaleur de votre corps… …

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Le Paradoxe du lecteur

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Roland Barthes, Le Bruissement de la langue, p. 46, ed du Seuil

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L’ombre interne I.4 (Théâtre)

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L’OMBRE INTERNE I.4
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

4

— Bonsoir, Amalia. Vous avez passé une bonne journée ?
— …
— Qu’avez-vous ?
— …
— Vous écrivez sur un cahier, maintenant…
— …
— Je peux faire quelque chose pour vous ?
— Oui. Sortez !
— Vous ne voulez que je m’assois un moment ?…
— Je vous ai demandé de me laisser. D’ailleurs, on sonne quelque part, vous n’entendez pas ?
— Vous avez une mauvaise voix…
— Trois nuits…
— …
— Je vous entendais passer et repasser devant ma porte. Je reconnaissais votre pas.
— Parfois, je ne sais plus quoi faire avec vous.
— “Avec vous.”
— Je ne tiens plus.
— NE DITES PAS ÇA !
— Vous reprenez des forces.
— De colère ! La colère donne de la force au plus faible ! Comment avez-vous pu me condamner de la sorte ?
— C’est pas…
— Taisez-vous ! J’ai appelé, j’ai sonné pour n’importe quoi. Pour la fenêtre, restée ouverte, pour la serviette tombée au sol, pour un râle qui traversait les murs et que j’étais la seule à entendre. Et c’était chaque fois cette femme blonde qui venait me secourir, avec ses yeux cruels. Et je vous savais là, tapi dans la tisanerie.
— Je ne pouvais pas…
— Taisez-vous, vous mentez ! Vous m’avez abandonnée ! Vous profitez de ma faiblesse. Votre jeunesse vous donne des droits, mais vous serez vieux vous aussi et vous attendrez !
— Il faut… Parfois…, devant vous…, quand vous penchez la tête, je me…
— Continuez ! Pourquoi vous venez encore ? Par pitié ? Par désir ? Pour trouver une solution ? Vérifier si vous êtes capable d’exister au-delà de votre travail d’assistance. Vous m’assistez, voilà la vérité !
— Ne criez pas, ça vous fait mal.
— Oui, et alors ? Trois nuits sans vous voir. Trois nuit à devenir folle. Vous sachant dans le service, sentant votre odeur, le bruit de vos pas qui traînent toujours… Et cette pétasse que vous déléguiez chaque fois que je sonnais.
— Je ne pouvais pas.
— Taisez-vous !
— Amalia , je…
— Cessez de dire mon nom ! Savez-vous ce que j’ai fait pendant ces trois nuits et même pendant les jours entre, j’ai écrit, écrit, rempli des pages et des pages. Vous refusez de lire les lettres que je vous écrits, pourquoi cette obstination ?…
— Un jour je lirai vos lettres. Quand vous serez sortie, quand je serai sûr de ne plus vous voir.
— Vous prononcez ces mots en détournant vos yeux. C’est si dur de poser son regard sur le visage d’une vieille femme. Vous m’avez lavée… Essuyée… Vous avez peigné mes cheveux… Mon corps affaissé s’est offert à vous. Plus rien ne peut le détourner de sa décrépitude. Je rêve d’une scène… Vous seriez là près de moi, enveloppé dans votre odeur de l’autre fois, sous une lumière de fin d’après-midi en train de lire ce que je vous écris…
— Je les lirai, ces lettres, Amalia, je les lirai…, mais plus tard…
— …
— Attendez, je vais vous dire…, je pensais…
— Disparaissez, Luc !

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Liberté de penser, Denis Diderot

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Liberté de penser (Morale) Article de l’Encyclopédie

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L’ombre interne I.3 (théâtre)

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L’OMBRE INTERNE I.3
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)
3

— Ne faîtes pas cette tête !
— …
— Approchez, tout de même. Alors ?…
— Excusez-moi.
— Cessez de vous excuser pour rien !Vous semblez complètement paralysé…
— Je ne sais pas quoi dire, vous êtes si différente…, je…, je crois que je vous préférais avec votre teinte châtain roux…, et ces reflets cuivrès qui brillaient sous la lumière du néon… Comment désigne-t-on cette couleur ?
— Auburn ?
— C’est ça.
— Auburn.
— J’ai entendu.
— J’avais envie de répéter ce mot.
— …Vous maniez sans effort des noms de couleurs et de matières rares, des mots si peu usités…
— Vous ne savez rien de moi… J’ai passé de longues années à manipuler des mots jusqu’à l’obsession…

silence

— Encore quatre jours de perfusions… Je n’en peux plus.
— Je sais…
— Qu’est-ce que vous en savez ? Etre reliée en permanence à ces flacons… On ne me dit même pas ce qu’on injecte dans mes veines… Les bouteilles se succèdent : étiquettes tantôt bleues, tantôt rouges et le feutre gras pour marquer le temps. Vous l’avez, vous, le fameux feutre gras ? Observer ces goûtes qui tombent sans discontinuer, Luc. “J’vais changer votre perf ” Voilà ce qu’elles répètent, toutes. Horreur des raccourcis. Ici, le personnel doit utiliser pas plus de 100 mots pour parler et en plus, ils se permettent de ne pas les achever… Mêmes les médecins… Regardez, Luc…, observez ce mouvement continu… Vous ne le voyez pas, comme les autres… Pourquoi seriez-vous différent ?… Se contenter de garnir les potences, puis se retirer… On croit découvrir dans des livres le monde des sensations liées à la maladie mais nous restons des lecteurs…, seulement des lecteurs… C’est pourquoi je ne lis plus. Tout est faux dans les livres. S’agit pas de décrire… .Vous êtes froid, encore. Pourquoi j’imagine toujours que vous avez peur quand vous êtes près de moi ?… Votre main est glacée… et l’autre aussi… Vous êtes content de vous…
— Ne soyez pas sans cesse agressive.
— Vous me rendez amère.
— Pourquoi ?
— Une sorte de manière d’être…
— “une sorte de manière d’être”. Redites ça pour voir !
— …
—Vous ne parlez plus… Non ?… Luc, vous me faites penser à ces oiseaux migrateurs, toujours programmés pour contourner les saisons menaçantes. Une façon de vivre sans danger… Je suis en train de penser que… Il ne vous vient pas à l’idée que, plus vous résidez sur l’indistinction, plus vous risquez de ne plus vous reconnaître. Ne détournez pas votre regard.
— Laissez-moi Amalia…
— Dieu !, regardez-moi.
— Je vous en prie.
— … Que cherchez vous ?
— “Résider sur l’indistinction” Vous tenez ça de quel livre ?
— Je ne sais pas…Prenez-moi la main, Luc. Je crois que ma température est montée. N’ayez pas peur.
— Lâchez-moi.
— Vous craignez qu’on nous entende… Mais ils sont déjà avalés par l’autre côté… Tous. Je n’arrive pas à me souvenir si j’ai dormi, récemment. Etrange ce sentiment de se trouver en permanence en état de veille comme les morts. Peut-être sommes-nous morts, Luc. C’est pour cette raison qu’il est si facile d’inventer des noms, de jouer avec les contraires. Non ? Vous vous échappez, encore.VENEZ ICI !

Après un long temps.

— Luc, vous m’apparaissez encore plus grand encore quand vous êtes allongé. Regardez par la fenêtre…Toutes ces lumières, on croit qu’elles clignotent, mais non… Il y a des images qui appartiennent au temps des malades…

Silence

— Quand êtes-vous arrivée ici ?
— Je ne sais plus.
— C’est écrit sur la fiche accrochée au pied du lit, je…
— Ne bougez pas !
— Vous m’avez encore fait mal avec vos ongles.
— Il m’arrive de ne pas savoir contrôler mes gestes. Depuis que j’ai perdu le pouvoir de mes membres inférieurs, il me semble que tout ce qui me reste de force s’est transmise à mes bras. Pardonnez-moi.
Vous voulez ouvrir le tiroir de la table de nuit ? Un coupe-ongles doit traîner au milieu des papiers.
— Quel fouillis là-dedans : papiers, mouchoirs, comprimés…, il y a même un stylo à encre sans son capuchon.
— Le Parker. Il a un jour glissé dans le lit et je ne suis jamais arrivée à mettre la main dessus. Puisque vous y êtes, sortez tous les papiers.
— Ne me demandez pas de vous couper les ongles.

Silence

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— Que m’est-il arrivé ?… Cinq heures trente !
— Vous étiez épuisé.
— Je me suis endormi…Et si on avait sonné ?
— Il semblerait que tout ait été avalé par le noir…Une couleur unique qui aurait recouvert ces sortes de mouvements antérieurs que j’ai tenté de recueillir dans mes cahiers… Luc, Luc…
— Cessez de répéter ce nom.
— Ça vous gène ?… Je crois que je suis arrivé à ne plus distinguer les noms de naissance, comme on dit… Défiez-vous, défiez-vous, chaque fois que vous le pouvez…Vous vous souvenez, Luc ?
— De quoi ?
— L’autre nuit…
— …
— Vous avalez tout, vous aussi, mais à votre manière.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, en revanche je me souviens de cette phrase qui flottait seule au centre d’une page que j’ai trouvée dans le tiroir de la table de nuit : “Il y a autant de mort que de personnes.”
— Oui. Mais vous pouvez remplacer “mort” par “mémoire”, par… Doucement, Luc…, votre corps est tout tendu. Je voudrais vous raconter un rêve.Vos mains sont encore glacées… Rapprochez-vous… Où allez-vous ? Encore devant cette fenêtre ! Elle vous attire comme le vide. Luc.
— Attendez.
— …
— Depuis je viens dans votre chambre la nuit, je demande si j’appartiens à cette ville. Quand au petit matin je quitte l’Hôpital, je ne parviens pas à reconnaître les lieux que je croise. Plus je scrute ces lignes partagées qui fuient en tous sens, plus j’ai l’impression que la ville se recompose à chaque mouvement du regard.
— Parce que la nuit, tous les ordres humains sont en attente…

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La passion du savoir

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Jacques Lacan, in L’Ethique de la psychanalyse, ed du Seuil

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