Hiroshima, 6 août 1945

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L’ombre interne V.3 (théâtre)

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L’OMBRE INTERNE V.3 (théâtre)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin, juillet & août 2005)

16 décembre,
1h33 du matin
.

Encore la Petite frappe. Au moment où j’ai relevé les températures, j’ai constaté une brutale augmentation de la sienne. Ce soir, elle est montée à 39,7. Je ne peux échapper à ses appels nocturnes, chaque fois ponctués par un “C’est vous cette nuit.”, dès que je pénètre dans sa chambre.
Il m’est apparu étrangement amaigri ce soir et j’ai remarqué de fins boutons rouges qui perçaient à travers sa barbe de trois jours. Je sais que le personnel de jour insiste pour que les patients ne négligent pas leur toilette, mais avec lui il doit en être tout autrement.
“Le garçon du 21 est un caractériel, fais gaffe !” C’est par cette recommandation qu’il me fut pour la première fois désigné par Rosette, l’infirmière de jour qui l’avait accueilli quelques heures après son accident. “Caractériel”, mot vide de sens dès qu’il est appliqué à tout patient qui résiste au pouvoir médical.
La Petite frappe ne parvenait pas à s’endormir et me réclamait un comprimé de Lexomil. En l’écoutant me citer le nom de ce médicament avec assurance, je suis resté immobile, les yeux penchés sur la courbe de sa température. Il attendit avec moi puis me lança en manière de défi un “Vous dormez ! ?” qui me fit sursauter.
— Je ne suis pas autorisé à distribuer des médicaments sans l’avis de l’Interne de service. En avez-vous parlé lors de la visite ?
— C’est un con çui-là aussi, j’y ai dit que j’arrivais pas à dormir. Mais ici on m’écoute pas !
— Votre température est montée ce soir.
— Qu’est-ce que vous voulez qu’j’y fasse ! Donnez-moi n’import’quoi pour dormir. Les nuits sans dormir c’est l’pire ici !

Si ce jeune garçon avait trouvé la force de s’expulser de son lit, je suis persuadé qu’il aurait foncé sur moi. Comme je n’avais nulle envie d’entrer dans son jeu, j’ai rapporté un placébo qui sembla le calmer dès que je l’eu déposé dans la seule main libre de toute perfusion.

(Je me suis “amusé” à retranscrire la brève conversation que nous avons eue comme je faisais avec Amalia pendant tout le temps où…)

16 décembre,
4h07.

Encore la Petite frappe. Je me demande si je vais continuer à le désigner de la sorte tant il m’est apparu fragile et paumé dans son délire. Pleurant, gesticulant. Il a arraché sa perfusion et voulait descendre de son lit. J’ai eu le plus grand mal à le tenir. La “Mamie” du 23, celle-là même qui m’alerta pendant que j’écrivais était restée derrière la porte pendant que je l’empêchais de quitter son lit. Il avait déjà décollé la moitié de ses bandages et lançait des cris suraigus qui résonnaient entre les murs de sa chambre. Devant la violence qu’elle percevait de l’autre côté, elle accourut pour m’aider à le tenir. Un moment, j’ai cru que je serais obligé de faire appel à l’Interne de garde, mais je craignais que la présence d’une personne étrangère ne déculpe sa fureur.
Dès qu’il aperçut la “mamie” du 23 il fondit en larmes en se blotissant contre sa poitrine. Elle demeura un moment sans bouger et lentement, il commença à se calmer dans la chaleur de ses seins. Pendant tout ce temps, elle demeura étrangement silencieuse et seuls les derniers sanglots soulevaient encore ce torse amaigri. J’étais paralysé par cette scène et me tenait à l’écart, près de la fenêtre qui laisser passer le vrombissement d’un moteur. Quand il fut complètement apaisé, la “mamie” me fit signe de sortir. Derrière la porte que je tins entre ouverte, je l’entendis chuchoter des paroles qu’il m’était impossible de comprendre.
Je me suis retrouvé au centre d’un couloir absolument rectiligne et après la violence que je venais de subir, cet espace luisant que je traversais chaque nuit sans le voir, m’apparaissait froid, irréel et comme dégagé de toutes les souffrances qu’il calfeutrait.

17 décembre
9 h11.

Sept colis sanglès dans un papier kraft froissé, sont posés dans l’entrée. Ce matin, peu de temps après mon arrivée, un livreur à l’accent martiniquais à crié mon nom dans le hall de l’immeuble pour s’assurer de ma présence. Et tout de suite après il a lancè un “Deuxième passage” qui se mêlait aux bruits de ses pas montant les escaliers.
Je les observe de loin en écrivant sur ce cahier et revois devant moi le visage de la Petite frappe tordu par la douleur. Les sept cubes portent chacun un numéro tracé dans une écriture tremblée, à l’instar des étiquettes qui ont été découpées dans un cahier d’écolier. Je n’ose m’approcher de cette masse beige qui monte jusqu’à l’ouvre porte, pressentant qu’ils parviennent de l’autre bord du monde, celui que je voudrais inconnaissable.
Je sors de cette nuit, épuisé et seul le sommeil pourra me… Allons dormir.

17 décembre
13 h18

Pas eu besoin de somnifère, tout à l’heure. C’est probablement pour cette raison que j’ai pu rêver… Je me suis retrouvé dans une gare de province, seul sur un quai et je voyais défiler des trains sans savoir lequel je devais prendre. Une lumière blanche traversait la verrière, loin au-dessus de moi, pourtant il me semblait que la nuit avait couvert la ville juste avant mon entrée dans ce lieu de passage. (J’avais coordonné deux temps : celui de mon rêve et le moment de mon sommeil.)
Les colis n’ont pas bougé de place. Je suis passé et repassé devant en me rendant à la cuisine mais sans m’en approcher. Pourtant, il m’avait semblé reconnaître l’écriture apposée sur les étiquettes.
A nouveau, je me sens incapable d’avaler un repas. Le café que je bois entre les mots tracés, me brûle les entrailles en fixant un goût amer dans ma bouche. Et même en augmentant la dose de sucre, je ne parviens pas à réduire l’amertume qui dévale avec ma salive.
Comment je me comportais avant d’arranger les temps entre, ces temps autour des nuits, occupés par des notes jetées sur les cahiers ? Le souvenir d’Amalia m’obsède. Plus les jours (je devrais écrire, “les nuits”) me séparent de sa disparition corporelle, plus je m’estime incapable de “trouver une solution.” (Commode, la ponctuation, par des signes on est en mesure de signaler des ordres du temps, des degrés dans les passages, des sens manifestés.)
Callas crie tout près de moi. Qui appelle-t-elle pendant que je me débat avec l’impression que tout est décalé en moi. Je retourne à cette voix qui ne m’avait plus atteint depuis l’annonce de l’incendie. C’est un peu comme si j’avais attaché l’Etre Callas à cette femme que je visitais à la chambre vingt et une et qui parfois, pleurait pour que je la réchauffe avec mon corps.
Mais je saigne du nez !

plus tard

Plus question de m’embarrasser avec des dates, des temps, désormais nous mettrons, là aussi, du blanc entre !
Si je pouvais conduire mes jours comme des phrases en me conformant à un ordre syntaxique, à des règles d’accord, de substitution, d’accompagnement, je me demanderai moins ce que je conduis obscurément à travers ces nuits de veille où j’attends des appels.
Et les patients savent-ils qu’en vérité, ils m’assistent ?
Les colis traînent toujours dans le hall et il me faut les éviter quand je transporte de la cuisine, la table roulante sur laquelle je prends mes repas. Maintenant, je suis incapable d’avaler le moindre aliment quand je rentre d’une nuit passée à l’hôpital. Depuis une semaine, ma nourriture est essentiellement composée de céréales agrémentées de fruits secs ramollis par du lait et que j’avale juste avant de prendre mon service. Quand je me laisse porter par la rame de métro qui me transporte jusqu’aux abords de l’hôpital, je garde encore dans la bouche un goût de lait lourd et sucré.
Après des nuits étrangement calmes, comme celle-là, où je me retrouve confiné dans ce bureau à attendre la relève du matin, je suis parfois traversé de pensées meurtrières. Les corps souffrants calfeutrés derrière leur porte sont à ma merci. Et ils le savent.
La chambre 14 placée juste en face du Bureau est libre depuis trois nuits, et ses deux lits m’attendent. Vais-je m’arrêter d’écrire pour aller déposer ce corps amaigri mais que j’ai de plus en plus de mal à porter ?

(FIN de la publication de l’Ombre interne, le mardi 9 août 2005)

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crier / aimer

Le Vice Consul dans le roman de Margerite Duras crie d’aimer. Il crie !
(je comprends ça désormais)

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L’Ombre interne V.2 (théâtre)

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L’OMBRE INTERNE V.2 (théâtre)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin, juillet & août 2005)

13 décembre,

Amalia, Amalia, vous m’entendez…, vous êtes là ?… Vous ne voulez pas répondre. Je sais que vous êtes en train de m’observer pendant que j’écris. Alors ? Non ? Tant pis…
Je me souviens d’une de mes visites, vous étiez chez vous, dans l’appartement du parc Montceau. Vous m’aviez accueilli avec cet air grave qui signalait chaque fois une mauvaise nuit. De ces nuits sans sommeil où vous aviez du mal à vous tourner dans le lit tant l’endroit du bassin vous avez fait souffrir. Vous vous souvenez ? Vous avez compris, je parle en écrivant comme ça vous pouvez m’entendre de loin.
Vous m’aviez demandé, à peine arrivé, de me retirer mais je n’avais en rien obéi à cette demande. Je n’ai rien pu dire. Combien de temps a duré ce silence ? Je crois qu’il dure encore…

13 décembre, plus tard dans la nuit.

Je n’ai pas pu continuer tout à l’heure. Encore dérangé par un patient. 19 ans, un mètre quatre vingt un, yeux turquoises, gueule de petite frappe et qui ne supporte pas l’idée d’être assisté par un infirmier. “Tous des tantes”, se plait-il à répéter au personnel de jour. “Multi-traumatismes”, puis-je lire sur la fiche de liaison, à la suite d’un accident de moto.
Ses copains casqués et montés sur bottes épaisses défilent bien après les heures de visites autorisées et me considèrent avec dédain dès que je pénètre dans la chambre. La Petite frappe attend chaque fois leur départ pour m’appeler.
Il est vingt trois heures seize, le service est étrangement calme, plus aucune télévision ne bruit dans les chambres et la Petite frappe a laissé coller son doigt sur la sonnette pendant que j’écrivais. J’ai observé longuement la lumière rouge qui clignotait sur le tableau avant de décoller mes fesses du vieux fauteuil gris à ressorts. Quand je me suis présenté devant sa porte, j’ai attendu quelques instants avant de pénétrer dans sa chambre. Nul bruit, nulles plaintes ne parvenaient jusqu’au couloir. Seul la petite lumière rouge lançait ses appels de détresse.
Et si j’étais occupé ailleurs par un autre malade ?
Et si j’étais anéanti par quelque verre d’alcool ?
Et si j’avais été terrassé par une crise cardiaque ?
Dès que je pousse la porte épaisse et immobilise le clignotement en renversant le bouton blanc accroché sur un tableau interphone, je surprends la Petite frappe en train de s’essuyer les yeux. Sous la lumière blafarde du néon posé juste au-dessus du lit, ses yeux semblent avoir viré au bleu cyan. Je m’attends à un éclat mais n’entends qu’une voix tordue par la pudeur qui lâche : “ Je n’ai pu me retenir… Excusez-moi…” L’odeur qui planait dans la chambre ne laissait pas de doute sur ce qu’il n’avait pu “retenir”.

14 décembre,

Est-ce qu’elle m’entend, m’observe ? L’impression qu’elle me touche de son souffle pendant que je suis étendu sur mon lit étroit… “Tu es là ?…”
Tant que j’attendrai un signe de sa part, je ne saurai pas comment continuer.
Que faire de ses cahiers, maintenant ?
Depuis sa disparition, la maison est restée fermée. Il faudra que je retourne demain et que j’attende sur le banc posé juste en face de l’immeuble façonné. Son fils, peut-être, aura-t-il été prévenu de sa mort et il sera venu de son pays pour “liquider les affaires courantes”, comme on dit. Ponsard, emploie souvent cette expression quand il lui arrive de quitter le service plusieurs jours d’affilés pour un congrès.
Le clochard qui l’autre matin dormait quand je me suis présenté devant l’immeuble a fini par remarquer ma présence. Il occupait le seul banc posé juste en face de la porte en fer forgé. Porte qui semble si difficile à manipuler tant que l’on pas franchi l’arc qui la soutient.
Je garde encore sur moi les clés de la rue Galilée. La vieille clé plate pour la porte en fer forgé frotte contre le tube étrange qui ouvre la porte blindée de l’étage.
Elle avait peur et croyait se protéger derrière ces panneaux métalliques qui avaient défigurés une porte taillée dans la masse alors que les dormants montraient leur fragilité.
J’écris ce matin, porté par le sentiment que je n’ai pas encore tiré de cet appartement tout ce qu’il pouvait m’apprendre sur Amalia.
Et si je m’employais à la nommer différemment ?

15 décembre,

Je supporte de moins en moins de travailler la nuit.
Me manque la présence d’Amalia. (C’est la première fois que j’écris ces mots.)
Le service est plein depuis trois semaines, chaque sortant est immédiatement remplacé de sorte que j’arrive à confondre des noms, des places surtout quand les patients passent d’une chambre à l’autre.
Ce matin, je ne me suis pas contenté de rester au pied de l’immeuble de la rue Galilée. La présence du clochard sur le banc m’a poussé à rejoindre l’étage où elle résidait.
Quand j’ai poussé la porte de son appartement, j’ai pensé qu’elle pouvait se tenir juste derrière, sous la lumière rasante diffusée par les fenêtres du salon de musique. Mais devant moi, je n’ai trouvé que le guéridon sur lequel reposait le vieux téléphone noir en bakélite.
Onze jours me séparaient de sa mort et depuis cette date, je n’avais osé revenir dans ce lieu que je suis incapable de décrire.
Quand je la retrouvais à la rue Galilée , je me rendais aussitôt dans sa chambre où allais chercher dans la cuisine un verre d’eau pour qu’elle avale ses comprimés. Mais jamais je n’avais eu l’occasion de pousser les portes blanches qui garnissaient le long couloir qui conduit au séjour.
Des livres, pour la plupart couverts de papier cristal, montaient du sol au plafond sur des étagères qui avaient dû être blanches, à l’instar des murs. Je ne remarquais aucune poussière, aucun désordre, comme si l’appartement était régulièrement entretenu. Peut-être qu’Assomption venait encore faire le ménage ?
J’ai caressai du regard la photographie d’Amalia qui semblait, sous la lumière de ce début de matinée, sortir de sa nuit et je me suis retiré en tirant la porte derrière moi.
En empruntant les escaliers, j’ai rencontré une dame d’un âge indéfinissable et aux traits si réguliers qu’ils donnaient à penser ce visage était façonné à la manière d’un dessin de Matisse.

16 décembre,

“Avis de passage. Transports, Calberson -France. 16 décembre…, 11h15.
7 colis sont à votre disposition au 9 bis boulevard de Dunkerque. Veuillez prendre contact avec nous au 0 801 812 812.”

Ce soir, en quittant mon appartement pour me rendre à l’hôpital, j’ai trouvé cet Avis collé sur la fine plaque métallique de ma sonnette. N’ayant pas bougé de chez moi toute la journée, je devais dormir pendant que je recevais la visite du livreur. A- t-il sonné, je me le demande ?
J’ai enfoncé dans la poche latérale de ma parka le papier jaune et blanc, sans vraiment comprendre le message qu’il transmettait. C’est maintenant que je découvre la composition typographique du document et des traces enchevétrées de noms et de dates sur les endroits destinés à être complétés. Qui peut bien m’envoyer “7 colis” par l’intermédiaire d’un transporteur internationnal au nom à consonance anglo-saxonne ?
On sonne, encore.

(FIN de la publication de l’Ombre interne, le mardi 9 août 2005)

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cadre rond

Dans l’histoire de la peinture le cadre rond était souvent associé à des tableaux précieux, décoratifs ou effrayants. Et maintenant, quoi faire de cette trouée, de ce tube, de cet orifice par lequel on peut apercevoir l’état du monde ?

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L’ombre interne V.1 (théâtre)

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L’OMBRE INTERNE V.1 (théâtre)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin, juillet & août 2005)

1
27 janvier
Luc,

Au moins cette lettre. La lirez-vous ? Jamais je ne le saurai, comme de toutes les autres d’ailleurs. Laissez-moi imaginer que cette longue feuille ondule entre vos mains sous de lentes expirations, celles que j’ai chaque fois reconnues avant même de vous apercevoir…
Ne me trahissez pas.
Vous m’avez quittée en vous affublant de ce prétexte : “les cahiers”, sans penser que j’étais en mesure, malgré mon mal, de vous échapper. Les Accates sont dissous et avec elle, les papiers jaunis auxquels vous avez consacré votre temps pour me fuir. Vous ne pouvez imaginer ce qu’ils ont représenté d’effort pour s’édifier au long d’une existence…
Et si je vous avais menti depuis le début, depuis toujours ?
Et si l’Amalia, la vraie avait été la main qui a tracé ces milliers de lignes ?
Et si l’Amalia de la photographie, c’était moi avant que le temps modifie l’essence de mon regard ?
Vous saignez en ce moment, de mon tas de cendre, je sens le liquide noirâtre s’assécher sur les particules volatiles. Vous vous tenez juste au-dessus de mes restes. Je ne parviens pas à en évaluer le volume. Des feuilles calcinées émergent des rondeurs d’os, noircis. Vous saignez, Luc. Étendez-vous, près de mes cendres comme la fois où vous m’avez rejoint aux Accates.
Où vous tenez-vous, en ce moment ? Dans votre antre ? Entre les murs de ma chambre ? Je voudrais vous voir avec cette dernière lettre dans les mains.

De l’Hôpital, 11 Octobre,
Luc,

Vous n’avez pas bougé quand j’ai prononcé ce nom comme si cela vous arrangeait de ne pas être désigné par votre nom de naissance. C’est si ludique de nommer, de tourner la langue, les couleurs, avec des noms. Soyez-en persuadé !

Je pressens votre secret sans pouvoir le percer…

J’ai pris une décision, elle va m’occuper durant ces longues journées où j’attends que le soir arrive et vous avec la défaite de la lumière. Je vais écrire une histoire POUR VOUS, la conduire de jour et la nuit quand vous me retrouverez, nous n’en parlerons pas. Ce sera notre secret. Qu’en pensez-vous ? Non, il ne faudra pas me répondre ? Un contrat ne se dédit pas !
J’ai mal à la hanche en vous écrivant. Je le sais maintenant, je ne sortirai pas vivante de ce lit, mais au moins vous vous occuperez de mes papiers. Vous ne savez pas encore de quoi je parle, c’est trop tôt. Attendez.
Quelle sera votre réaction quand je vous soumettrai ces feuilles volantes ? C’est vrai, je m’inquiète un peu… Dites, pour voir. Tiens !, je vous écrit comme je vous parle la nuit !

— Luc… Luc…
— …
— Réveille-toi, c’est moi…
— Qui parle ? Ah !
— N’aie pas peur.
— Vous…
— Non, ne recule pas…
— Mais vous êtes morte !
— Calme-toi…, oui, c’est Amalia.
— J’ai vu vos cendres !
— Calme-toi…
— N’avancez pas ! Qui êtes-vous ?
—Tu ne rêves pas, Luc…
— J’ai vu vos cendres dispersées selon vos dernières volontés…
— “On ne revient pas du monde des morts”…
— Vous avez rejoint tous les êtres que vous avez vus disparaître
— Non, nous ne voyons pas… Dans cette pièce, pendant que je te parle, il peut y en avoir, mais je les vois pas… Les morts sont là, autour, invisibles et seuls…
— Je suis peut-être devenu fou et me mêt parler à un mur…
— Regarde…
— Quoi ?
— Tu ne vois pas ?
— Qu’est-ce qui m’arrive ?
— Regarde le miroir, je suis devant…
— Où êtes-vous…

11 décembre,
Je suis incapable d’écrire aujourd’hui la date exacte à laquelle Amalia est entrée dans le Service. Ça devait être un des premiers jours de septembre, le temps d’automne s’était déjà avancé, les platanes du parc avaient prématurément jauni et on ne pouvait plus sortir sans être saisi par le vent d’Ouest.
Amalia avait été admise aux urgences après avoir perdu connaissance dans un grand magasin et elle fut peu après conduite dans le service du Professeur Ponsard.
Le premièr soir quand je me suis présenté dans sa chambre pour garnir sa perfusion, elle dormait à moitié découverte, la tête tournée vers la fenêtre. Du couloir passait une lumière blanche qui allait s’écraser contre le rideau métallique à demi descendu.
Je suis resté un moment devant ce corps de femme auquel j’étais incapable de donner un âge. Je me souvenais confusément de l’année de sa naissance, second nombre du numéro INSEE imprimé sur les étiquettes qui accompagnait chaque entrant.
Il me reste encore de ses cahiers épais cousus comme des livres et dont les couvertures font penser à des peintures contemporaines des années 20 composées de lignes et de courbes enrobées dans des couleurs à jamais sales.
Elle écrivait sur les rectos à partir d’une marge étrangement régulière. Pourtant, on n’apercevait nullement la trace d’un gommage qui aurait pu faire penser qu’elle préparait ses cadres d’écriture comme d’autres se donnent des lignes pour écrire droit. Non. Les phrases s’empilaient selon une géographie absolument régulière et mêmes les espaces entre les mots semblaient obéir à une stricte régularité de sorte qu’en laissant glisser les yeux verticalement, on emprumtait de fins ruisseaux blancs pratiqués entre les mots et qui se jetaient dans la mer des bas de page.
On dit que les morts nous regardent, qu’ils vivent autour de nous, épiants nos gestes et nos désirs et qu’ils ne peuvent se voir l’un, l’autre. Amalia, si vous vous tenez près de moi en ce moment, adressez-moi un signe.

(FIN de la publication de l’Ombre interne, le mardi 9 août 2005)

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L’ombre interne IV.6 (théâtre)

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L’OMBRE INTERNE IV.6 (théâtre)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin, juillet & août 2005)

6

— Pendant que je reste seule, sa présence m’entoure : une chemise posée sur le dossier d’une chaise tournée vers la fenêtre, un livre policier retourné sur la table, des tickets de métro pliés en accordéon et cette vague odeur de cigarette brune qui plane dans la pièce. Il fume comme les enfants, sans avaler la fumée.
Hier, il s’est mis à ouvrir quelques cahiers, tournant les pages avec précipitation comme s’il cherchait un épisode particulier. Au bout d’un moment, j’ai imaginé qu’il avait dans la tête une phrase qu’il voulait reconnaître. Peut-être un mot, seulement ? Pourtant, je suis sûre qu’il a manipulé des cahiers jamais ouverts, auparavant. J’ai fini par m’assoupir et quand j’ai ouvert les yeux il avait disparu.
Le premier étage de la maison est devenu son territoire. Je l’entends déplacer des meubles, tirer sur les volets à claire-voie, heurter des tasses entre elles. Je sais qu’il passe des nuits à boire du thé au jasmin, à fouiller dans les cahiers, à manger des fruits. Mais ce qui m’intrigue le plus ce sont ses allées et venues dans l’espace de sa chambre. Selon la mémoire que j’ai encore de cette pièce, ses déplacements semblent obéir à une géographie unique : lit, fenêtre, porte et on recommence. Porte, fenêtre, lit. Lit, fenêtre, porte. Parfois, le bruit de ses pas déchaussés sur le parquet dure plus d’un quart d’heure. Peut-être dispose-t-il d’une bande enregistrée qui tourne en continue pendant qu’il est dehors ?

— Venez ici !
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— Pourquoi vous avez fait ça ?
— Quoi ?
— Pourquoi vous avez débranché votre enregistreur ?
— Il est cassé.
— Vous mentez !
— Je n’ai jamais admis l’idée d’écouter vos messages.
— Ne me dites pas ça !
— Je remettais la bande à zéro.
— Vous mentez ! Vous savez que vous mentez ! …Désordonnée dans ma tête… Effet des médicaments ou de votre obstination…
— Non.
— Vous ne savez que vous défendre… Qu’est-ce qui vous a pris de choisir ce métier d’assistance ? Vous le savez, au moins ?
— …
— Vous ne me répondez pas…, c’est commode de laisser les questions en suspend. A mesure que les jours passent, vous vous fermez un peu plus…, un peu comme si je vous empêchais d’advenir…
— Taisez-vous !
— Et vous reveniez me voir à l’hôpital, à mon domicile… Quand vous vous tourniez vers le visage d’Amalia, que je vous voyez scruter cette différence entre les deux yeux et puis l’ovale parfait de cette figure, j’avais envie de vous anéantir. Vous veniez chez moi pour la photographie.
— Amalia …
— Ne prononcez pas ce nom ! C’est à elle que vous vous adressez, maintenant j’en suis persuadée !
— Calmez-vous…
— Partons.
— Comment ?
— Vous avez entendu. Partons où vous voulez, quittons les Accates sans plus attendre.Vous avez peur ?
— Vous vous souvenez d’une phrase qui flotte seule au centre d’une page ?… “La seule passion de ma vie a été la peur”
— Hobbes.
— Oui. Ne détournez pas la tête.
— J’entends un bruit là-derrière la maison, comme si une…
— Ils sont venus, je les ai tous convoqués.
— De qui parlez-vous ?
—Tous les personnages des romans que vous avez copiés.
— Ils ont apporté leur peur, au moins !
— Rien ne vous démonte.
— Si j’avais appris à tenir dans toutes les situations critiques, je pourrais vous répondre.
— Vous avez eu le temps, pourtant…
— Oui… Redites ce mot.
— Lequel ?
— Le dernier.
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— REDITES-LE !
— Ne hurlez pas !
— Pardonnez-moi… Oui… Juste le dernier mot, cherchez…
— Pour… Pourtant ?
— C’est ça.
— Quoi ?
— J’ai eu mille envies de romans en écrivant, en recopiant et ce mot m’obsédait, j’ai pensé à ce mot comme les enfants qui recopient des punitions. Ils copient inlassablement sans plus entendre le sens des lignes qu’ils doivent rendre.
— …
— Je vous effraie, Luc ? Jetons quelques affaires dans une valise et quittons cette maison.
— Où aller ?
— …Vous entendez les bruits reviennent ?… Racontez-moi une histoire, .
— Je n’en ai plus.
— Inventez.
— Elles sont dans les cahiers et dans les lettres…
— Vous avez commencé à écrire, comme moi… C’est ça ?
— Non.
— Vous êtes entré avec des cahiers nouveaux l’autre matin.
— Vous m’espionnez.
— Oui… Alors ?
— Rien.
— Vous copiez, maintenant… Vous me mentez ! Vous copiez mes cahiers…

— Et si ma maladie n’était qu’une invention ? Un jour j’ai décidé que mon corps ne pourrait plus me porter, alors je me suis étendue… Ce matin j’ai pris l’autre décision…
— Juste ce matin…
— C’est pour vous voir partir de la fenêtre. A quoi ça vous sert d’avoir lu tous les cahiers des Accates et maintenant d’aller chercher ceux de Paris ? Pour les copier ceux-là aussi ?…
— …
— Répondez !
— De l’un à l’autre des histoires fuient. Il m’est arrivé de lire la fin de livres que vous avez recopiés et en même temps, j’essayais d’imaginer les premiers chapitres, maintenant je veux voir comment ces textes s’enroulent ?
— “Comment ces textes s’enroulent…” Tous les textes copiés sont là, autour de nous, flottants et distraits, ils n’ont jamais eu la force de sortir…
— Ne disiez-vous pas : “Quand on recopie des textes, on se les approprie”?
— J’en suis persuadée… Vous allez partir avec ce brouillard, je vous en prie Luc, reculez au moins votre départ.
— Non.
— Avant de me quitter…, heu…, dites-moi au moins, où vous alliez chaque nuit …Attendez.
— Quoi ?
— Tenez…
— Une lettre…
— Lisez-là, celle-là au moins…
— …
— Attendez… Laissez-moi sentir votre peau… Encore cette odeur…Géranium, romarin… Du vétiver et du Pin… Mais je ne sens plus la noix muscade, le girofle… Disparaissez Luc !

“ 45 39 48 24, n’hésitez pas à me laisser un message après le signal sonore.”
— Vous fuyiez chaque fois que je voulais vous parler. M’entendez-vous, ? Vous vous retourniez quand je me prenais à vous lancer un regard insistant. Il semblait que mes yeux détenaient la force que mes membres inférieurs avaient perdu.
Je ne voulais pas votre perte.
Vous demeureiz près de moi, silencieux, pétrifié et je vous sentais loin. Il fallait sortir, il fallait faire entrer le dehors dans votre carapace de silence. N’étiez-vous pas lassé de rester auprès d’une vieille dame. Alors vous avez entrepis de copier mes cahiers… C’était ça ?…
Luc, vous flottiez dans des vêtements décidément trop larges.
Je déciderai un jour de la date de votre exécution et je vous verrai succomber là, sous mes yeux. J’inventerai une histoire de captation d’héritage, d’affrontement, de violence. On me croira, moi, une vieille femme. Non ?
“Un, deux, trois… Un, deux, trois… Cils noués, tordus, et le front qui se dégage quand vous bougez. Cheveux fins enveloppés d’air et qui oscillent au moindre mouvement de la tête. Légèreté de tout le port. Il y a des corps qui semblent ne jamais lutter contre l’air. A l’Hôpital on ne vous voyait pas… Moi, tout de suite j’ai su reconnaître votre beauté hors du commun. Mais la nuit, qui croisiez-vous ?” Vous entendez le bruit de ces allumettes que je frotte. Toutes les Accates vont brûler et moi avec. Vous entendez, Luc ?…

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décor d’opéra ?

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— une certaine heure (7h32), la lumière rasante d’un soleil qui s’éveille, une certaine inclinaison et vous saisissez un espace comme celui qui pourrait être créé pour un décor d’opéra.

— Oui, mais lequel ?

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L’ombre interne IV.5 (théâtre)

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L’OMBRE INTERNE IV.5 (théâtre)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin, juillet & août 2005)

5

— Je suis heureuse, il est beau !
— J’ai pris le modèle le plus simple.
— Juste ce que je voulais. En plus, il est léger…
— 450 grammes.
— Et les cassettes ?
— Elles sont dans le sachet.
— Ah oui. Vous voyez, vous n’avez pas eu de difficultés avec la carte.
— Qu’allez-vous faire de ce magnétophone ?
— C’est pour m’empêcher de raturer. Quand j’écris, je choisis les mots, les uns après les autres… Je relis ce que je viens d’écrire, évite de répéter… Avec cet appareil, j’obéirai au défilement de la bande, je me conformerai à son ordre…
— En êtes-vous sûre ?
— Montrez-moi comment ça marche.
— Maintenant !
— Ne criez pas.
— Alors, vous n’écrirez plus ?…
— Non. On écoute votre cassette, non l’autre ?

— Vous parvenez à exister dans ce désordre ?
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— Passez-moi un verre d’eau.
— Je sens que vous manifestez de l’impatience.
— Je ne dirai pas ça… Il m’arrive de ne rien avaler d’autre dans la journée que de l’eau comme quand j’étais sous perfusion…
— Vous en parlez encore…
— Me retrouver à l’état liquide, goutte après goutte. Elles dévalent invariablement l’une après l’autre… A l’Hôpital, j’ai eu plusieurs fois envie de modifier le défilement, de l’accélérer, toujours de l’accélérer.
— Ça ne sert à rien.

— Amalia… Pourquoi ne pas m’en avoir parlé, ce matin ?
— Je n’ai pas osé.
— Et depuis le milieu de la nuit vous êtes souillée.
— Hier, je n’ai pas arrêté de boire.
— J’avais remarqué. Je vais changer vos draps.
— Mettez-moi sur le fauteuil, alors.
— Passez votre bras autour de mon cou…, non le droit… Oui. Vous êtes mouillée jusqu’à la poitrine.Vous n’avez pas froid ?
— …
— Oui.
— Luc, je peux vous demander quelque chose ?
— Je vous écoute.
— Aidez-moi à prendre un bain, comme hier.

— Qui parle ?…
Vous êtes dans cette maison au bord de la mer et la plaine environnante est une autre mer, constituée de tourbe et de pierres rases. Les mouettes passent au-dessus de l’étendue liquide en dessinant des cercles incomplets.
Vous vous obstinez à scrutez le fond de la mer, cette ligne que personne ne peut atteindre. S’avancer, s’avancer jusqu’au moment où le regard rencontre un obstacle. Les terres océanes appartiennent aux mouvements infinis.
Vous êtes dans le présent, Luc. Mais ce temps, comment s’érigeait-il pendant les nuits que vous passiez à l’Hôpital ?
Ici, loin de la ville, dans ces plaintes endormies, vous restez prostré devant les bleus noués de l’étendue.
Le café renversé sur la table, les miettes en bataille, la serviette en papier maculée de rouge à lèvres et les nombreux verres de toutes tailles accumulés sur la table ovale. Vous prenez des photos de ces détails, inlassablement. Mais jamais vous ne m’avez présenté une image. Des prises, seulement ?
Chaque nuit, dès que je ferme les yeux pour vous faire croire que je m’endors, vous quittez les Accates et vous vous dirigez vers le Nord, vers les lumières de cette cité que nous avons contournée en arrivant.
Les boîtiers de pellicules traînent sur la cheminée de marbre rose. A combien de photographies êtes-vous parvenu depuis que vous êtes arrivé ? Vous le savez sûrement. Mais le compte exact… Vous vous obstinez à laisser enfermées ces images comme si vous aviez peur de vérifier ce qu’elles montrent. Photographies d’intérieurs, de l’intérieur des objets : d’un verre à pied, d’une pipe en plâtre, d’une boite à bijoux et d’un vieil étui à lunettes, couvert de velours sombre. Les conditions d’exposition de ces objets à la lumière ne vous préoccupent pas. Seul le bruit du déclic de l’obturateur vous excite. Oui, c’est le mot : vous excite. De mon lit, je perçois les déclenchements en rafale.
Désordre partout. C’est mon incapacité à le réduire qui vous arrange. Se vautrer dans une guerre d’objets qui coexistent sur des plans décalés. La maison est devenue un immense feuilleté composé de poussières animées sous l’action de vos déplacements. Tout bouge, jusqu’aux meubles anciens qui ont eu le temps d’écraser l’endroit du parquet où ils reposent. Que cherchez-vous ? Je n’ose pas vous poser la question. Comme toute autre question, d’ailleurs. Chacune d’elle vous menace. Aurai-je le temps de percer votre secret ? Si par mégarde vous étiez amené à entendre vous quitteriez les Accates. Mais c’est plus facile d’effacer une bande magnétique…

— Je vous attendais. Voulez-vous m’apporter de l’eau fraîche ? Votre visage…
— Je sais.
— Mais qu’est-ce qui vous ai arrivé, vous avez encore saigné ?

— Vous n’écrivez plus…
— Maintenant, j’ai cette machine… Vous n’avez pas encore encore épuisé tous mes cahiers…
— Je suis impressionné par la masse de cahiers de copies que vous avez accumulés.
— En 51 ans.
— Vous n’exagérez pas un peu, ?
— Quelle âge me donnez-vous ?
— Je connais votre âge…
— J’ai commencé à copier des livres peu de jours avant d’atteindre l’âge de douze ans. Seule la Guerre a paralysé cette activité…
— Pourquoi ?
— J’étais dans le Var, un village minuscule portant un drôle de nom : Aups, “Aups” : il faut le prononcer en remplissant sa bouche d’air. J’avais été recueillie par un frère de ma mère qui perdit la raison quelques années avant de mourir. Il se prenait pour Icare et…
— Vous ne m’avez pas répondu.
— Comment ? Ah oui. Qu’est-ce que vous vouliez savoir, au juste ? Pourquoi, je…
— Vous n’êtes pas obligée de me répondre.
— Non. Pendant la Guerre, enfant… j’ai imaginé que tous les morts dont on parlé à la radio… On ne citait pas les noms, non… On entendait parler de fronts, d’attentats, de représailles… Heu… J’ai imaginé que tous les morts étaient dans l’annuaire… Je recopiais les noms de l’annuaire…
— …
— Les cahiers rouges, là-bas. Pas un ne manque. Quand je l’ai épuisés, je me suis attaquée au Dictionnaire Illustré Larousse, Avec les définitions et les règles de grammaire. A l’époque le Larousse admettait les termes techniques.
— Je voudrais voir ces cahiers…
— Dans les combles, vous les trouverez là-haut…, si ils n’ont pas été bouffés par les bêtes. A votre place, je poserais une question.
— Laquelle ?

— Et la Bible, et le Mahabarata, et le Talmud, et l’Iliade et l’Odyssée, et les Confessions et les Mémoires d’Outre Tombe. Tous ces textes de la première à la dernière ligne.
— Vous me rappelez ces textes que je me suis appropriée, il me semble qu’ils n’ont jamais existé. Luc, vous savez pourquoi je copiais inlassablement, c’était pour mesurer ma force d’endurance, comme ces marcheurs d’aujourd’hui… Comme je voudrais retrouver la force de marcher… Prenez-moi la main.
— Non.
— Juste une fois…
— N’insistez pas !
— Où allez-vous chaque nuit, dites-le moi, Luc.

(FIN de la publication de l’Ombre interne, le mardi 9 août 2005)

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L’ombre interne (I.V. 4) Théâtre

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L’OMBRE INTERNE IV.4 (théâtre)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin, juillet & août 2005)

4

— Luc , Luc , ne montez pas directement, venez dans ma chambre.
— Vous ne dormez pas encore. J’ai sommeil. Qu’est-ce qu’il y a encore ?
—Vous m’avez fait peur, tout à l’heure, je ne vous ai jamais vu dans cet état…
— C’est pour me dire ça que vous m’avez appelé ?
— Où êtes-vous allé ?
— Lachez-moi !
— Pardon… Dites-moi…, où êtes-vous allé ?
— Sur la jetée.
— L’air est plus frais, là-bas… Vous m’en voulez ?
— …
— J’ai besoin de vous parler… Je n’ai pas retrouvé les photos d’Amalia, celles qui étaient dans le tiroir du chiffonnier.
— Elles sont restées à Paris, au milieu des cahiers…
— Vous êtes certain qu’elles ne dorment pas dans votre antre ?
— Je monte
— C’est ça disparaissez, c’est ce que vous réussissez le mieux…

— Vous devez être un magicien.
— C’est nouveau, ça. Vous m’avez traité de bien des façons, mais jamais de ce nom là.
— Les magiciens entrent par des voies impossibles, traversent des miroirs, se retrouvent de l’autre côté, méconnaissables et inchangés…
— Ecoutez ça : “C’est toujours une rupture de l’ordre qui attire l’attention” et puis
— Non.
— C’est votre Journal.
— Je me souviens. Mais ne recommencez plus ! Je n’ai jamais pu relire une seule ligne de ce que j’ai tracé sur ces cahiers.
— Et votre livre ?
— Plus la peine de penser à ce détail. Parfois on s’acharne sur une idée mais au fond on sait qu’elle est sans consistance.
— A Paris, vous m’aviez tant harcelé…
— Ça ne compte plus… Quand je vous vois passer des heures sur ces vieilleries, je n’ai plus envie de continuer.
— Les lettres sont restées à Paris ? Répondez-moi, .
— Elles ont été avalées avec le reste.…
— Quand vous m’avez demandé de me présenter devant la photographie d’Amalia…, quand vous avez insisté pour que je scrute son regard, le vôtre se reflétait sur la vitre du cadre, collait presque parfaitement aux contours de ses yeux.
— De qui parlez-vous ?
— Vous avez tout inventé, Amalia.
— Vraisemblablement… J’ai dû m’inventer une fois sans plus rien changer à l’histoire…

— 0442, c’est le code.
— Et la signature ?
— Vous l’imiterez, regardez, elle très simple…
— Ne me demandez pas ça.
— Comment faire autrement, si je pouvais sortir … A Paris, Assomption utilisait ma carte bancaire, très souvent.
— C’est une femme. Vous oubliez que votre nom est imprimé en relief sur la carte.
— C’est une autre…
— Comment ?
— Ne cherchez pas à comprendre, et rendez-moi ce service.
— Expliquez-vous.
— Cette carte est au nom de Philippe Maret, regardez…
— Qui est-ce ?
— …
— Amalia !
— Regardez, le tracé de la signature est rudimentaire : un P et un M entrelacés. Un enfant serait capable de l’imiter…
— Répondez-moi…, qui est ce Philippe Maret ?…
— Mon fils, il pourrait être mon fils…, une quarantaine d’années, environ. Vous êtes plus jeune, non ? Au fait quel est votre âge ?
— Généralement, les parents connaissent l’âge de leurs enfants…
— Il vivrait en Afrique…, il serait conseiller technique à l’Ambassade de France d’Abidjan…
— Vous m’inventez une histoire, là, en direct, il y a longtemps que cela ne vous était pas arrivé.
— Ne dites pas ça… Et si c’était la vérité, et si je vous avais caché ce fils depuis le début, hein ?

“Vous êtes bien au 45 39 48 24, n’hésitez pas à me laisser un message après le signal sonore.”
— Vous refusez de m’écouter… Vous profitez de votre force, c’est ça… Devant une personne valide, votre comportement ne serait pas aussi dur… Heureusement, il y a votre enregistreur qui tourne à l’infini…, une vraie bande de Moëbius… D’une face à l’autre… Mais écoutez-vous les messages que j’enregistre ? Je me le demande chaque fois que j’entends votre voix susurrer : “Parler après le signal sonore.” Oui, j’ai un fils de quarante trois ans, et alors ? Jamais je n’ai prononcé son nom devant vous avant hier soir… Plus de onze années sans voir comment son visage a tourné. Quelles rides habillent cette figure, désormais ? La dernière fois que je l’ai aperçu dans cette maison, j’ai cru voir son père me parler… Diplomate particulier… Diplomate, c’est le nom qu’on donne aussi à l’étranger quand des activités n’ont rien d’officielles. Vous me comprenez, j’espère ?… On ne peut pas tout dire au téléphone, semble-t-il… Vous y croyez à ça, ? On ouvre la porte, vous arrivez chez moi pendant que je vous parle à l’autre bout de ce pays…

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CentreIntérieur

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L’Ombre interne IV.3 (théâtre)

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L’Ombre interne IV.3 (théâtre)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

3

— Cette nuit, j’ai entendu…Vous téléphoniez de votre chambre.
— Non.
— Ne dites pas non, j’entends les manipulations depuis mon téléphone.
— Il m’arrive d’appeler chez moi, mon répondeur est interrogeable à distance.
— “Interrogeable à distance” ?… Expliquez-moi, ça.
— C’est simple… D’une cabine téléphonique par exemple ou de n’importe quel appareil, vous appelez votre domicile, vous composez un code et, à partir de cette opération, vous écoutez les messages enregistrés sur votre répondeur.
— Vous me racontez des histoires. Et quand la bande est finie, comment la faire reculer pour enregistrer de nouveau ?
— Il suffit d’appuyer sur certaines touches du poste d’où vous appelez. Toutes les manipulations se font à distance.
— “Toutes les manipulations se font à distance…” Mais qui peut bien vous appeler, hein ?…

— “Vous êtes bien au 04 45 39 48 24, n’hésitez pas à me laisser un message après le signal sonore.” Alors c’est ça. Je vous parle des Accates, vous êtes dans votre chambre, à quelques mètres de moi et c’est de Paris que ma voix va percer ce qui vous reste encore d’oreille. Un triangle de voix… Vous ne m’échapperez plus maintenant. C’est si simple de disparaître la nuit, de vous projeter dans la plaine et de me laisser attendre. Vous ne serez plus tranquille, Luc, vous entendez !
Les nuits, désormais, je reste éveillée pour rester plus proche de vous. D’ici, j’imagine vos allers et retours dans le couloir blanc de l’Hôpital, que vous teniez éclairé malgré les consignes. Vous avez peur du noir, Luc . C’est pour cette raison que vous tenez vos yeux ouverts quand le monde dort et que vous les fermez quand le soleil, point.
Se tenir à l’envers du mouvement de la lumière, suivre son passage en sorte de ne jamais être couvert par l’ombre.
Le matin, quand vous reveniez, dans votre antre, vous vous endormiez sous une lumière apaisante, elle couvrait votre corps avec les bruits du dehors.
Tout entre. Vous tenez fenêtres et stores ouverts. Tout entre pendant que vous êtes en train de manipuler des pensées impossibles, des paroles recueillies, des traces de douleurs issues des corps que vous avez maniés.
Alcapone, vous vous souvenez d’Alcapone, l’interne à la cicatrice en V, combien de fois avez-vous fait appel à lui ?
Je recommence à écrire, surtout quand vous disparaissez dans la plaine. Quand accepterez-vous de lire les mots que je trace ? Ils viennent d’une zone interne, celle que vous approchez quand, penché au-dessus d’un souffle malade, vous surveillez le dernier signe.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?
— Venez près de moi.
— Vous ne dormez pas ?
— Encore dans mes cahiers… Vous m’abandonnez, Vous êtes dans cette maison depuis une semaine et passez le plus clair de votre temps en compagnie de ces vieilleries.
— Essayez de dormir.
— Impossible.
— Je vous prépare un tilleul ? Demain, je me débrouillerai pour vous trouver un sédatif.
— Luc, où allez-vous ?
— Je sors un peu…
—Ne fuyez pas encore ! Vous êtes venu pour les cahiers, maintenant j’en suis persuadée !
— Pensez ce que vous voulez !
— Je n’écrirai plus une seule ligne, vous entendez ! LUC !

— ”Vous m’écouterez à travers cette machine. De Paris, ma voix lancée d’ici, s’adressera à vous. Il me faut employer ces subterfuges pour vous parler. Tout à l’heure, quand vous interrogerez votre répondeur, vous entendrez ma voix… Que puis-je vous dire ? Je ne sais plus…
Quand j’entends votre machine se déclencher, je pense à mes lettres cachées dans un coin de votre appartement… Je me rapproche d’elles par cette machine… Vous passez des heures à lire mes cahiers et les seuls textes que je n’ai jamais adressés à une personne, vous les méprisez.
De quoi avez-vous peur ?
Cet après-midi, je me suis assoupie pendant que vous étiez enfermé et j’ai rêvé de votre mort. Je me levais après avoir appelé en vain et me rendais jusqu’à la chambre bleue. Là, je vous trouvais étendu au sol, au milieu des cahiers souillés de votre sang. Votre corps s’était entièrement vidé durant votre sommeil.
Ma mère disait que lorsque l’on rêve de la mort d’une personne, on rallonge sa vie. Mais de combien ?

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trois

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aléatoires ?

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L’Ombre interne IV.2 (théâtre)

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L’OMBRE INTERNE (IV.2)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

2

— Quinze années…
Depuis plus de quinze ans aucune présence étrangère n’a habité les Accates.
“Présence étrangère”, comment entendre ces mot à propos de Luc ? Je perçois un souffle humain, la nuit…
Résider ensemble sur ce territoire…
De ce lit qui me protège, je crains de ne pas savoir comment me comporter.
Dans la chambre bleue, lieu inaccessible pour moi…
A-t-elle gardé sa couleur ?…
Peut-être que les bleus précieux qui l’habillaient autrefois ont été délavés par le temps ?
Pourquoi ai-je le sentiment de ne plus pouvoir écrire comme avant ?
Pourquoi tout devient forcé depuis qu’il est arrivé ?…

— Vous n’êtes pas fatigué à la fin ?
— De vous ?
— Je ne pourrais pas lire toute la journée comme vous le faites, c’est vrai, je n’ai plus mes yeux d’avant.
— Vous avez pourtant rempli tous ces cahiers…
— Combien déjà ?
— Comment savez-vous que je l’ai comptés ?
— Je vois à travers les murs…
— En considérant ceux de Paris, il y en a 113 de copies et 91 de Journal.
— C’est la même chose pour moi, je n’ai jamais distingué le travail de copie, du Journal, d’ailleurs je…
— Pourtant…
— Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Si vous me laissiez finir.
— Répondez, qu’est-ce que vous voulez dire par ce “Pourtant” ?
— Vous n’avez pas rempli ces cahiers aux mêmes époques…
— Question de temps…
— Ça pourrait être le titre de l’ensemble.
— Si ça vous amuse. Non ! “Question de temps…” Vous n’avez rien compris ! Moi, j’ai saisi des phrases, des paragraphes, comme d’autres s’abiment à faire de la photographie. Le Journal, c’était entre… Quand je ne savais pas quoi lire, quand je ne trouvais pas de textes qui me mobilisaient assez pour recopier des moments splendides. Ecrire est un travail, non ? Je n’aurais jamais su… Avez-vous entendu parler, d’Amiel ?
— Qui est-ce ?
— …
— J’ai rangé les cahiers par années, la numérotation n’est pas toujours chronologique. J’ai trouvé deux cahiers 23 et 37. Si je disposais des cahiers qui sont restés à Paris, je suis sûr que je trouverais d’autres erreurs…
— C’est possible…
— Vous écrivez encore, Amalia ?
— Je n’ai jamais écrit devant quiconque.

— Comment vous sentez-vous ?
— Ne parlez pas de ma maladie.
— Vous vous affaiblissez à vue d’œil… Prenez-vous vos médicaments ?
— …tout jeté.
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— Nous allons signer un pacte : vous ne vous occupez plus de mon état et je ne vous pose plus aucune question.
— A votre place, je ne m’engagerais pas sur ce terrain.
— Vous ne serez jamais à ma place.
— “Dé-fier”… Déé-fiiier…
— Je ne suis pas sourde !
— “Il y a des mots qui manquent dans toutes les situations.” Je vous cite, en ce moment : Journal, cahier 71…
— Je n’ai jamais relu ces vieilleries, je n’en aurais pas la force… Un jour je jèterai tout !
— Non.
— Vous avez peur !
— Taisez-vous !
— J’aime quand vous employez le mode impératif, chez vous il devient complètement abstrait…

(FIN de la publication de l’Ombre interne, le mardi 9 août 2005)

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champignon

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L’Ombre interne IV.1 (théâtre)

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L’OMBRE INTERNE (IV.1)
(Publication de ce texte les jours impairs de Juin & juillet 2005)

1

— Amalia …
— Non !
— Calmez-vous.
— Pourquoi vous êtes venu jusqu’ici ? Non !
— Attendez.
— Je ne veux plus voir, partez…
— Ecoutez-moi d’abord.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes devenue folle !

— Vous m’avez abandonnée…
— Amalia, j’ai été obligé de m’attarder dans le Sud-Ouest.
— Neuf jours sans un signe de vous.
— J’ai appelez plusieurs fois chez vous. J’ai même pensé que votre téléphone était en dérangement.
— Je n’ai dit à personne que je me rendais aux Accates.
— Vous avez pris un taxi, pour venir
— Comment vous le savez ?

— C’est étrange, j’étais sûre de ne plus jamais vous revoir. Quand les trois jours fatidiques sont passés, j’ai acquis la certitude que votre départ dans le Sud-Ouest était un prétexte pour m’abandonner… Vous avez changé, Luc.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Je ne sais pas.
— Heureusement que je ne compte pas sur votre regard…
— Approchez-vous, s’il vous plaît. Oui… de nouvelles rides ont percé autour de vos yeux… Vos yeux me rappellent ceux de… Le regard d’Amalia, la vraie…, la photographie près de la fenêtre, à Paris… Mais vous saignez du nez.
— Oui.
— Etendez-vous sur le carrelage, la tête en arrière…

— Ça va mieux ?
— Ça s’est arrêté… C’est la nuit, déjà
— Vous vous êtes endormi… Oui, c’est la nuit… Vous avez taché votre pull… Oui, là. Et puis vous avez du sang séché au bord de vos narines. Prenez ce mouchoir. Je me suis endormie, moi aussi. Aux Accates, je peux dormir à n’importe quel moment. Regardez !
— Quoi ?
— Un pétrolier glisse sur la mer, là-bas…
— Il s’est immobilisé au large…
— Non, c’est une illusion, si vous regardez bien, vous verrez qu’il avance lentement…
— Je ne sais pas.
— Je vous parle comme s’il ne s’était rien passé…
— Que s’est-il passé ?…

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bleuTendu

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