Salle d’attente (Patrick Modiano)

« Au souvenir de cette soirée, j’éprouve le besoin de retenir des silhouettes qui m’échappent et de les fixer comme sur une photographie. Mais, après un si grand nombre d’années, les contours s’estompent, un doute de plus en plus insidieux corrode les visages. Trente ans suffisent pour que disparaissent les preuves et les témoins. Et puis, j’avais senti sur le moment que le contact s’était relâché entre Jansen et ses amis. Il ne les reverrait plus jamais et ne paraissait pas en être du tout affecté. Eux, ils étaient sans doute surpris que Jansen les ait invités alors qu’il ne leur avait pas donné signe de vie depuis longtemps. La conversation s’amorçait pour retomber aussitôt. Et Jansen semblait si absent, lui qui aurait dû être le lien entre tous ces gens… On aurait cru qu’ils se trouvaient par hasard dans une salle d’attente. »

Chien de Printemps, Seuil éd, 1993, p. 70-71

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zone de silence (Patrick Modiano)

« Dans les chambres d’hôtel du quartier de la gare de Lyon où nous nous retrouvions, j’avais remarqué qu’on avait laissé les rideaux noirs de la Défense passive et pourtant c’était bien des années après la guerre. On entendait des allées et venues le long des couloirs, des portes qui claquaient, des sonneries de téléphone. Derrière les cloisons, des conversations se poursuivaient toute la nuit et le timbre des voix était celui de voyageurs de commerce discutant interminablement de leurs affaires. Des pas lourds, dans l’escalier, de gens qui portaient des valises. Et, malgré le brouhaha, nous parvenions tous les deux à atteindre la zone de silence dont elle m’avait parlé, où l’air était léger à respirer. Au bout de quelque temps, j’avais la sensation que nous étions désormais les seuls habitants de l’hôtel et qu’il s’était vidé de ses clients. Ils étaient tous partis prendre le train à la gare d’en face. Le silence était si profond que j’imaginais la petite gare d’une ville de province près d’une frontière perdue sous la neige. »
Patrick Modiano, Accident nocturne, Gallimard ed, 2003, p. 55-56

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Salle d’attente (Patrick Modiano)

 

« Au souvenir de cette soirée, j’éprouve le besoin de retenir des silhouettes qui m’échappent et de les fixer comme sur une photographie. Mais, après un si grand nombre d’années, les contours s’estompent, un doute de plus en plus insidieux corrode les visages. Trente ans suffisent pour que disparaissent les preuves et les témoins. Et puis, j’avais senti sur le moment que le contact s’était relâché entre Jansen et ses amis. Il ne les reverrait plus jamais et ne paraissait pas en être du tout affecté. Eux, ils étaient sans doute surpris que Jansen les ait invités alors qu’il ne leur avait pas donné signe de vie depuis longtemps. La conversation s’amorçait pour retomber aussitôt. Et Jansen semblait si absent, lui qui aurait dû être le lien entre tous ces gens… On aurait cru qu’ils se trouvaient par hasard dans une salle d’attente. »

Chien de Printemps, Seuil éd, 10993, p. 70-71

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Répertoire général (Patrick Modiano)

« — Si j’étais vous, je pousserais les choses encore plus loin… Je ne me contenterais pas des deux cahiers… Je ferais un répertoire général où seraient mentionnés par ordre alphabétique les noms et les lieux qui figurent sur ces photos…

Il souriait. J’étais déconcerté. J’avais l’impression qu’il se moquait de moi. Le lendemain, je commençais à dresser le répertoire dans un grand agenda par ordre alphabétique. J’étais assis sur le canapé, parmi les piles de photos que je sortais au fur et à mesure des valises, et j’écrivais tour à tour sur les deux cahiers et sur l’agenda. Cette fois-ci, le sourire de Jansen s’était figé et il me considérait avec stupéfaction.

— Je plaisantais, mon petit… Et vous m’avez pris au pied de la lettre…

Moi, je ne plaisantais pas. Si je m’étais engagé dans ce travail, c’est que je refusais que les gens et les choses disparaissent sans laisser de trace. Mais pouvons-nous jamais nous y résoudre ? Et Jansen, après tout, avait manifesté le même souci. En consultant le répertoire que j’ai gardé, je m’aperçois qu’un grand nombre de ses photos étaient des photos de Paris ou des portraits. Il avait inscrit au dos des premières l’endroit où il les avait prises, sinon il m’aurait été souvent difficile de les localiser. On y voyait des escaliers, des bords de trottoir, des caniveaux, des bancs, des affiches lacérées sur des murs ou des palissades. Aucun goût pour le pittoresque mais tout simplement son regard à lui, un regard dont je me rappelle l’expression triste et attentive. »

Chien de Printemps, Seuil éd, 10993, p. 34-35

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Capa (Patrick Modiano)

« Sur la photo, Jansen apparaissait comme une sorte de double de Capa, ou plutôt un frère cadet que celui-ci aurait pris sous sa protection. Autant Capa, avec ses cheveux très bruns, son regard noir, et la cigarette qui lui pendait au coin des lèvres, respirait la hardiesse et la joie de vivre, autant Jansen, blond, maigre, les yeux clairs, le sourire timide et mélancolique, ne semblait pas tout à fait à son aise. Et le bras de Capa, posé sur l’épaule de Jansen, n’était pas seulement amical. On aurait dit qu’il le soutenait. »
Chien de printemps, Seuil ed, 1993, p. 14-15

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Le Silence (Patrick Modiano)

 

« Il me suffit de regarder l’une de ses photos pour retrouver la qualité qu’il possédait dans son art et dans la vie et qui est si précieuse mais si difficile à acquérir : garder le silence. Un après-midi je lui avais rendu visite et il m’avait donné la photo de mon amie et moi, sur le banc. Il m’avait demandé ce que je comptais faire plus tard et je lui avais répondu :

— Écrire.

Cette activité lui semblait être « la quadrature du cercle » – le terme exact qu’il avait employé. En effet, on écrit avec des mots, et lui, il recherchait le silence. Une photographie peut exprimer le silence. Mais les mots ? Voilà ce qui aurait été intéressant à son avis : réussir à créer le silence avec des mots. Il avait éclaté de rire :

— Alors, vous allez essayer de faire ça ? Je compte sur vous. Mais surtout, que ça ne vous empêche pas de dormir…

De tous les caractères d’imprimerie, il m’avait dit qu’il préférait les points de suspension. »
Chien de printemps, Seuil ed, 1993, p.20-21

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Cassée

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fraîcheur d’éther (Patrick Modiano)

« Je ne voyais pas grand-chose de la chambre. Le plafond blanc et la fenêtre, en face de moi. Ou plutôt une baie vitrée à droite de laquelle oscillait une branche d’arbre. Et le ciel bleu derrière la vitre, d’un bleu si pur que dehors j’imaginais une belle journée d’hiver. J’avais l’impression de me trouver dans un hôtel de montagne. Quand je pourrais me lever et marcher jusqu’à la fenêtre, je m’apercevrais qu’elle donnait sur un champ de neige, peut-être le départ des pistes de ski. Je ne me laissais plus porter par le courant d’une rivière, mais je glissais sur la neige, une pente douce qui n’en finissait pas, et l’air que je respirais avait une fraîcheur d’éther. »

Patrick Modiano, Accident nocturne, Gallimard ed, 2003, p. 17-18

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l’endroit

l'endroitla table

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rêve

« Cette nuit, j’ai rêvé pour la première fois à l’un des épisodes les plus tristes de ma vie. Quand j’avais dix-sept ans, mon père, pour se débarrasser de moi, avait appelé un après-midi police secours, et le panier à salade nous attendait devant l’immeuble. Il m’avait livré au commissaire du quartier en disant que j’étais un « voyou ». J’avais préféré oublier cet épisode, mais, dans mon rêve de cette nuit, un détail effacé lui aussi avec le reste m’est revenu et m’a secoué, quarante ans après, comme une bombe à retardement. Je suis assis sur une banquette tout au fond du commissariat, et j’attends sans savoir ce qu’ils veulent faire de moi. Par moments, je tombe dans un demi-sommeil. À partir de minuit, j’entends régulièrement un moteur et des portières qui claquent. Des inspecteurs poussent dans la salle un groupe disparate, des gens bien habillés, d’autres l’allure de clochards. Une rafle. Ils déclinent leurs identités. Au fur et à mesure, ils disparaissent dans une pièce dont je ne vois que la porte grande ouverte. La dernière à se présenter devant le type qui tape à la machine est une femme très jeune, les cheveux châtains, vêtue d’un manteau de fourrure. À plusieurs reprises, le policier se trompe sur l’orthographe de son nom, et elle le répète avec lassitude : JACQUELINE BEAUSERGENT.
Avant qu’elle entre dans la pièce voisine, nos regards se croisent. »

Patrick Modiano, Accident nocturne, Gallimard ed. 2003, p. 76-77

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derrière

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l’entrée des bains

l'entrée des bains

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comme si elle fuyait un danger (Patrick Modiano)

 

« Elle avait laissé la clé de contact sur le tableau de bord. Elle est entrée dans l’immeuble. Je me suis demandé si elle reviendrait. Au bout d’un moment, je suis sorti de la voiture et je me suis planté devant la porte de l’immeuble, une porte vitrée avec des ferronneries. Peut-être y avait-il une double issue. Elle disparaîtrait et me laisserait avec cette voiture inutile. J’ai essayé de me raisonner. Au cas où elle me fausserait compagnie, j’avais quelques points de repère : le café de la rue Washington dont Jacques était un habitué, l’appartement d’Ansart et surtout les valises. Pourquoi cette crainte de la voir disparaître ? Je la connaissais depuis vingt-quatre heures et je ne savais rien d’elle. Même son prénom, je l’avais appris par des tiers. Elle ne tenait pas en place, elle allait d’un endroit à un autre comme si elle fuyait un danger. J’avais l’impression de ne pas pouvoir la retenir. » 

Patrick Modiano, Un cirque passe, Gallimard  p.49, 1992

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démontage

démontage

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la Madeleine

la madeleine

La Madeleine en extase de Louis Finson, Musée des Beaux-arts,  Marseille

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présente

présente

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