
Soo Kyoung Lee, PP 1, 2015, peinture acrylique

Soo Kyoung Lee, PP 1, 2015, peinture acrylique
Question : “ Y a-t-il une manière de considérer le ready-made comme une oeuvre d’art ?
Duchamp : “C’est là le point vraiment difficile parce qu’il faudrait d’abord définir l’art. On a essayé, tout le monde a essayé, et chaque siècle il y a une nouvelle définition de l’art. J’imagine qu’il ne doit pas y en avoir une essentielle qui soit valable pour tous les siècles. Donc si nous acceptons l’idée de ne pas essayer de définir l’art, ce qui est une conception très légitime, alors le ready-made peut être vu comme une sorte d’ironie, ou une tentative de montrer la futilité de tenter de définir l’art, parce que voilà une chose que j’appelle art. Je ne l’ai pas fait moi-même. Comme on sait, art veut dire étymologiquement faire, faire à la main. C’est un produit fait main et là à la place de le faire, je le prends tout fait (ready-made), même si ça été fait dans une usine. Mais ce n’est pas fait à la main, donc c’est une façon de nier la possibilité de définir l’art. […] Vous savez ce que fait l’art mais vous
ne savez pas ce que c’est. C’est une sorte de courant inné à l’homme, ou quelque chose que vous ne devez pas définir. […] ”
Marcel DUCHAMP, interview à la BBC, 1959
“Que monsieur Mutt ait fabriqué la fontaine de ses propres mains ou non est sans importance. Il l’a CHOISIE. Il a pris un objet de la vie quotidienne, l’as mis en situation, au point d’en faire oublier sa fonction et sa signification utilitaires sous un nouveau titre et un nouveau point de vue – et a crée une pensée nouvelle de cet objet. »
Editorial (sans doute de Duchamp lui-même) in The Blind Man N°2, mai 1917

Guido RENI, Atalante et Hippomène, vers 1615-1618, Musée Capodimonte, Naples
Comme tous les vendredis, Géraldine Muhlmann propose avec ses invités de revenir sur un sujet d’actualité. Ce vendredi, c’est la publication de deux ouvrages majeurs, un en histoire, un en philosophie : Les Matériaux de l’art de Bernard Sève aux éditions du Seuil, et Fragilitas d’Alain Corbin aux éditions Plon. L’occasion de faire dialoguer ces deux auteurs…
Dans Fragilitas, Alain Corbin s’intéressent aux matières, qui lui permettent de caractériser une période. Ainsi, “les chrononymes de matière sont très importants”, explique-t-il. “On les a oubliés depuis très longtemps”. Alain Corbin s’est notamment intéressé au plâtre. En effet, “qualifier une période en fonction d’un chrononyme de matière, s’est montré particulièrement net entre 1815 et 1855 en France, période durant laquelle le plâtre joue un rôle essentiel”.
Souligner la place importante des matières dans nos vies permet de mettre en lumière le caractère social de ces dernières. Pour Manuel Charpy, qui s’est beaucoup inspiré des travaux d’Alain Corbin pour ses propres recherches, “les matières ont une vie sociale” : “les deux premières décennies de l’apparition du caoutchouc”, il est considéré “comme une matière noble que l’on considère comme un peu magique parce qu’on peut lui donner toutes les couleurs et les formes qu’on veut”. Or, “petit à petit, elle va être rejetée par les classes supérieures”.
Bernard Sève s’intéresse notamment aux matériaux artistiques. Pour lui “les pratiques ou les objets artistiques, au sens le plus large du mot artistique, sont des êtres nouveaux qui apparaissent dans le monde, qui n’apparaîtraient pas s’il n’y avait pas des êtres humains pour les fabriquer”. Ainsi*, “il y a quelque chose d’assez extraordinaire dans l’énergie que depuis des millénaires l’humanité met à produire des objets durables ou des œuvres non durables comme une danse par exemple”.*
Alain Corbin, historien, professeur émérite à la Sorbonne, inventeur de l’histoire des sensibilités et grand contributeur à l’histoire des représentations. Il a écrit une trentaine d’ouvrages, traduits dans diverses langues (notamment japonais). Il a notamment publié :
Bernard Sève, professeur émérite de philosophie à l’université de Lille. Il est l’auteur de :
Manuel Charpy, chercheur CNRS à InVisu (CNRS-INHA), spécialiste de l’histoire de la culture matérielle et visuelle des 19e et 20e siècles. Il est l’auteur de :

Untitled (to my dear bitch, Airily) 2 (1984) de Dan Flavin, Kunstmuseum, Bâle, 2024

Sigmar POLKE, Circus figure, 2005

Vera MOLNAR, Carré coupé en 4, 2022, collage, 9 pièces de 50 x 50 cm

Jacopo De’ BARBARI, Portrait de Luca Pacioli avec un élève, 1495, Musée Capodimente, Naples.
[…] « La peinture appartient au domaine du religieux, de la chose inconnue, du sacré, de ce qui donne à une tache de couleur une valeur universelle… Certains artistes ont la croyance qu’ils peuvent, en dehors de leur conscience, révéler un univers échappant à leur connaissance rationnelle. Je sais qu’en effet la peinture est de l’ordre du non dicible, du senti, du non explicable ; mais en même temps, et c’est peut-être lié à mes années de formation, je refuse de croire.
Ma manière d’envisager la peinture comporte donc une certaine contradiction… Mon activité se situe dans le domaine religieux, mais je souhaite qu’à l’intérieur de chaque pièce se trouve un élément qui la contredise, qui pose question. […] J’aurais voulu être un vrai peintre, pouvoir croire complètement en l’essence divine de la peinture ; mais je refuse cela, voilà tout mon malheur […]
J’imagine que mes rapports ambigus avec la peinture et mon utilisation de la photographie sont liés à une conscience juive, si tant est que j’en aie une. Je fais de la photographie, considérée comme un art moins noble que la peinture, comme si je craignais de m’affronter à cet art trop sacré… […]
Dans la plupart de mes pièces photographiques, j’ai utilisé cette propriété de preuve que l’on donne à la photographie, pour la détourner ou pour essayer de montrer que la photographie ment, qu’elle ne dit pas la réalité, mais des codes culturels. […]
Je cherche des images suffisamment imprécises pour qu’elles soient les plus communes possible, des images floues sur lesquelles chaque spectateur puisse broder. […]
Christian BOLTANSKI, in Entretien avec C.B., Delphine Renard, in Boltanski, Musée national d’art moderne, Paris, 1984

André DERRAIN, Matisse, 1905
Avec
Cette série, que le producteur Alain Veinstein disait motivée par les multiples réactions « écœurantes » après la mort de Jacques Lacan, propose d’entendre ceux qui ont vraiment côtoyé le célèbre psychanalyste. Amis, élèves, analysants… Laure Adler et Bruno Sourcis sont allés recueillir leurs témoignages et à travers eux dressent l’ébauche d’un portrait de Lacan.
Dans cet épisode on entend le psychanalyste Bernard This puis les souvenirs de l’écrivain François Weyergans, dont le premier roman « Le Pitre » raconte son analyse chez Lacan. Il se remémore avec détails ses séances au 5 rue de Lille, mais aussi dans la maison de campagne de Jacques Lacan à Guitrancourt.
Jacques-Alain Miller, son gendre, héritier et exécuteur testamentaire, évoque ensuite la continuité et l’authenticité de la pensée Lacan. Il souligne sa persévérance dans sa quête théorique et l’influence durable de son enseignement et de sa méthode dans le domaine de la psychanalyse.
Avec
En 1973 se tient à Paris, au Palais de l’Unesco, le 28e Congrès International de Psychanalyse. Un congrès auquel Jacques Lacan n’a pas été convié mais où il y est néanmoins plus présent que jamais, tant pèse alors son enseignement sur la planète psychanalytique. C’est en tout cas ce qu’il affirme à Nadine Nimier lors de l’entretien qu’il lui accorde dans le cadre d’un « Après-midi de France Culture » dédié à ce 28ème congrès.
Un entretien exceptionnel qui ressemble plus à une mise au point, voire à un droit de réponse, à un moment où certaines des thèses qu’il avance sont contestées par bon nombre de ses collègues psychanalystes. Notamment quand il défend que l’inconscient est structuré comme un langage. Cet axiome sur lequel repose alors son discours, Lacan en réaffirme avec force la validité au micro de Nadine Nimier.
Jean-Pierre LEBRUN, Rencontre sur son livre « Je préférerais pas », éd ERES, 2023
« Et il s’était retrouvé seul, de l’autre côté de la rue, face à la maison. Presque sept heures du soir. Le soleil était assez fort, comme à la fin de ces journées d’été où il avait joué dans la grande étendue d’herbes hautes, autour du château en ruine, et suivi la rue pour rentrer à la maison. Ces fins d’après-midi-là, le silence était si profond autour de lui qu’il entendait le claquement régulier de ses sandales sur le trottoir.
Il était revenu sous le même soleil et dans le même silence. Il aurait voulu rejoindre les trois autres dans la maison mais il n’en avait pas le courage. Ou faire quelques pas le long de l’allée en pente pour vérifier si le saule pleureur occupait encore la même place derrière le grand portail sur la gauche, mais il préférait attendre là, immobile, plutôt que de marcher sans but dans un village abandonné. Et puis, il finissait par se persuader qu’il rêvait, comme l’on rêve de certains lieux où l’on a vécu autrefois. Et ce rêve, il pouvait heureusement l’interrompre à l’instant où il le voulait. »
Patrick MODIANO, Chevreuse, Ed Gallimard, 2021, page 27
« Une société d’individus narcissiques est-elle seulement possible ? Faut-il imaginer Narcisse heureux ? La société dépressive qui résulte de la démocratisation du narcissisme ne le démontre guère. Procès abusifs, abstention électorale, mouvements sociaux autistiques, antifascisme de façade, jeux de rôles télévisuels recherche désespérée de places et de marques, quel traits pathologiques communs s’emparent des Français dans les représentations d’eux-mêmes et de l’Etat-mère ? La demande fondamentale adressée à la mère et une demande de reconnaissance. Les revendications sociales sont devenues des aspirations subjectives. L’envie est certes une envie d’être, mais surtout d’être reconnu. Hospitaliers, gardiens de prison, professeur, assistantes sociales, conducteurs de transports en commun, convoyeurs de fonds, policiers, ces professions diverses, qui ont démantelé à l’automne 2001 une Big Mother débordante et débordée, ont en commun deux choses. Elles dénoncent toute un manque de moyen, en se masquant que c’est d’abord un manque de fins qui les plonge dans le désarroi. Confrontées à la pauvreté et la délinquance toutes ses formes, elles font face à des couches sociales et d’âge qui elles aussi souffrent d’un manque de reconnaissance – elles disent respect – quelles adressent par défaut à l’Etat. Celui-ci peut-il faire autre chose que de feindre d’y répondre ? »
Michel Schneider, Big Mother, Psychopathologie de la vie politique, Ed Odile Jacob, 2002, P 182
Est-il vraiment possible de philosopher au sein des régimes autoritaires ? De Cioran à Tsvetaïeva, en passant par Zambrano, comment se positionnent les philosophes et penseurs face aux régimes autoritaires et totalitaires ?

Jack WARNE, Lily Nad Three Segtranrs, 2023, tapis, tissu, colle, aluminium, filtre de réalité augmentée,

Jusepe de RIBERA, Apollon et Marysa, 1637, Musée Capodimente, Naples.

Lisa BRICE, sans titre, huile sur papier, 2023