j’avais toujours marché avec une seule chaussure (Patrick Modiano)

« Je ne pouvais détacher les yeux de cette chaussure. Plus tard, quand ma vie aurait pris un cours nouveau, il faudrait toujours qu’elle restât à la portée de mon regard, bien en évidence sur une cheminée ou dans une boîte vitrée, en souvenir du passé. Et à ceux qui voudraient en savoir plus sur cet objet, je répondrais que c’était la seule chose que mes parents m’avaient léguée ; oui, aussi loin que je remontais dans mes souvenirs, j’avais toujours marché avec une seule chaussure. À cette pensée, j’ai fermé les yeux et le sommeil est venu dans un fou rire silencieux. »

Patrick Modiano, Accident nocturne, Gallimard 2003, p. 21

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Street-art, Marseille

stree-art-Marseille

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interstice

plié

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Une pelisse et un blazer (Patrick Modiano)

 

« J’éprouvais une sensation de malaise. Un homme avait quitté deux personnes en leur disant : « À tout de suite. » On l’avait fait monter dans une voiture qui avait pris la direction de la Seine. Nous étions, elle et moi, les témoins mais aussi les complices de cette disparition. Tout cela s’était passé dans une me de Neuilly, près du bois de Boulogne, un quartier qui me rappelait d’autres dimanches… Je me promenais dans les allées du bois avec mon père et l’un de ses amis, un homme très grand, très mince, auquel il ne restait, d’une période plus faste de sa vie, qu’une pelisse et un blazer qu’il portait selon la saison. J’avais remarqué, à l’époque, combien ses vêtements étaient usés. Nous le raccompagnions le soir, jusqu’à un hôtel de Neuilly qui avait l’apparence d’une pension de famille. Sa chambre, disait-il, était petite mais assez confortable.

— À quoi penses-tu ?

Elle m’avait pris le bras. Nous longions la clairière aux pins parasols. En la traversant, nous serions arrivés plus vite à l’endroit où était garée la voiture. Mais il faisait trop noir et seul le boulevard Richard-Wallace était éclairé.

Je pensais à la silhouette de cet homme, à son sourire et à son visage à peine vieilli. Mais au bout d’un moment, on voyait bien qu’il faisait corps avec le blazer et la pelisse élimés et qu’un ressort, en lui, s’était brisé. Qui était-il ? Qu’avait-il bien pu devenir ? Il avait certainement disparu, comme l’autre, tout à l’heure. »

Patrick Modiano, Un cirque passe, Gallimard  ed, p.100, 1992

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Cadre

Matisse

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la salle de transit (Patrick Modiano)

« Mais oui. En attendant ce départ, nous ne quitterions plus le quartier, à l’exemple des voyageurs dans la salle de transit d’un aéroport avant l’embarquement. Nous ne quitterions même plus cette chambre ni ce lit. Et j’imaginais l’homme au manteau marron clair de tout à l’heure, sonnant à la porte de l’appartement du quai Conti, tôt le matin, pour venir nous chercher comme il l’avait fait vingt ans auparavant pour mon père et comme il le ferait pour l’éternité. Mais il ne mettrait jamais la main sur nous. »

Patrick Modiano, Un cirque passe, Gallimard ed, p.148, 1992

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comme un décor

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Twin Peaks

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Parfois je rêve (Patrick Modiano)

« Parfois je rêve que je suis avec elle, au milieu du hall de réception. Le concierge de nuit porte un uniforme élimé de chef de gare. Il vient de nous donner notre clé. L’ascenseur ne marche plus et nous gravissons un escalier de marbre. Au premier étage, nous essayons vainement de trouver notre chambre. Nous traversons la grande salle à manger noyée de pénombre et nous nous perdons le long des couloirs. Nous finissons par déboucher dans une ancienne salle d’attente qu’éclaire une ampoule nue, au plafond. Nous nous asseyons sur la seule banquette qui subsiste. La gare ne fonctionne plus mais on ne sait jamais : le train pour Rome peut passer, par erreur, et s’arrêter quelques secondes, le temps que nous montions dans l’un des wagons. »

Patrick Modiano, Un cirque passe, Gallimard ed,  p.146, 1992

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under

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dégagés

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le  Café (Patrick Modiano)

« Je marchais le long de la rue et je me suis retourné pour voir si elle était toujours là. J’ai pensé qu’elle attendait que j’entre dans le café et qu’elle disparaîtrait comme les autres.

Le café ne portait pas de nom, mais sur sa façade une marque de bière belge. Je suis entré. Au fond de la petite salle, quelques tables où déjeunaient les clients.

Derrière le comptoir se tenait un homme grand, brun, au nez un peu écrasé et au costume bleu marine qui téléphonait. J’attendais. Un serveur en veste grenat s’est dirigé vers moi.

— Un quart Vittel.

La conversation téléphonique se prolongeait. L’homme écoutait son interlocuteur et répondait de temps en temps par un « oui… oui… d’accord…» ou par un bref murmure d’assentiment. Il avait coincé le combiné entre son épaule et sa joue pour allumer une cigarette et son regard s’était posé sur moi, mais je ne savais pas s’il me voyait. Il a raccroché. »

Patrick Modiano, Un cirque passe, Gallimard ed, p.118, 1992

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l’oubli (Patrick Modiano)

« L’oubli finit par ronger des pans entiers de notre vie et, quelquefois, de toutes petites séquences intermédiaires. Et dans ce vieux film, les moisissures de la pellicule provoquent des sautes de temps et nous donnent l’impression que deux événements qui s’étaient produits à des mois d’intervalle ont eu lieu le même jour et qu’ils étaient même simultanés. Comment établir la moindre chronologie en voyant défiler ces images tronquées qui se chevauchent dans la plus grande confusion de notre mémoire, ou bien se succèdent tantôt lentes, tantôt saccadées, au milieu de trous noirs ? À la fin, la tête me tourne. »

Patrick Modiano, Accident nocturne, Gallimard ed. 2003, p. 78

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paysage

paysage

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rongé

rongée

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un rêve (Patrick Modiano)


« J’ai attendu sur le lit. J’ai fini par m’endormir et j’ai rêvé pour de bon : Une nuit d’été, très chaude. J’étais à bord d’une voiture décapotable. Je sentais la présence du conducteur mais je ne distinguais pas son visage. Du centre de Paris, nous roulions vers le quartier de la porte d’Italie. Par moments, il faisait jour, nous n’étions plus dans la voiture, et nous marchions à travers de petites rues semblables à celles de Venise ou d’Amsterdam. Nous traversions une prairie vallonnée à l’intérieur de la ville. La nuit, de nouveau. La voiture suivait lentement une avenue déserte et mal éclairée proche de la gare d’Austerlitz. Le nom : gare d’Austerlitz était l’un de ces mots qui vous accompagnent dans votre sommeil et dont la résonance et le mystère se volatilisent le matin lorsque vous vous réveillez. Nous arrivions enfin sur un boulevard périphérique qui descendait en pente douce et où je remarquais des palmiers et des pins parasols. Quelques lumières aux fenêtres des grands immeubles. Puis des zones de pénombre. Les immeubles laissaient place à des entrepôts et au mur d’enceinte d’un stade… Nous nous engagions dans une rue bordée d’une palissade et de feuillages qui cachaient le remblai d’une voie ferrée. Et sur la palissade demeuraient encore les affiches des cinémas du quartier. Cela faisait si longtemps que nous n’étions plus revenus dans ces parages… »

Parick Modiano, Voyage de noces, Gallimard ed, p. 98

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de l’ombre à la lumière

« Au terme de leur lente ascension dans l’obscurité, ils accédaient à un palier et à un couloir qu’éclairaient faiblement des ampoules nues. C’était ainsi. Ils passaient de la lumière à l’ombre et de l’ombre à la lumière. Il fallait s’habituer à ce monde où tout pouvait vaciller d’un instant à l’autre. »

Patrick Modiano, Voyage de noces, Gallimard ed, p.61

 

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séparation

séparation

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dans l’œil du viseur

dans l'oeil du viseur

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ma fugue (Patrick Modiano)


« Je me souviens de l’impression forte que j’ai éprouvée lors de ma fugue de janvier 1960 – si forte que je crois en avoir connu rarement de semblables. C’était l’ivresse de trancher, d’un seul coup, tous les liens : rupture brutale et volontaire avec la discipline qu’on vous impose, le pensionnat, vos maîtres, vos camarades de classe. Désormais, vous n’aurez plus rien à faire avec ces gens-là ; rupture avec vos parents qui n’ont pas su vous aimer et dont vous vous dites qu’il n’y a aucun recours à espérer d’eux ; sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d’apesanteur. Sans doute l’une des rares occasions de ma vie où j’ai été vraiment moi-même et où j’ai marché à mon pas.

Cette extase ne peut durer longtemps. Elle n’a aucun avenir. Vous êtes très vite brisé net dans votre élan.

La fugue – paraît-il – est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. Vous éprouvez quand même un bref sentiment d’éternité. Vous n’avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps. Et il arrive qu’à la fin d’une matinée, le ciel soit d’un bleu léger et que rien ne pèse plus sur vous. Les aiguilles de l’horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours. Une fourmi n’en finit pas de traverser la tache de soleil. »
Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, 1997, p 79-80

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