L’esprit de Warhol

L’esprit de Warhol

4 épisodes

Figure phare du pop art, Andy Warhol (1928-1987) est l’un des artistes les plus influents du XXe siècle. Retour en quatre épisodes sur une vie étonnante et sur une œuvre controversée.

LA COMPAGNIE DES OEUVRES par Matthieu Garrigou-Lagrange

(Episode 2)

Avec Alain Cueff, historien de l’art, professeur à l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, auteur de Warhol à son image (Flammarion), commissaire de l’exposition et auteur du catalogue Le grand monde d’Andy Warhol (Réunion des musées nationaux), traducteur et auteur de la préface du livre d’Andy Warhol Popisme (Flammarion)

Pour se protéger des sentiments des autres, Warhol se voulait être une machine : « I would prefer not to care, je préférerais ne pas me soucier ». Il prend la posture du voyeur, qui s’étend de son activité de publiciste à celle d’artiste et cinéaste.

S’il avait besoin d’être célèbre pour rencontrer un certain type d’humains, et s’il a construit pas à pas un personnage, il pensait cependant que la célébrité était « la chose la plus vulgaire du monde ».

Andy Warhol se libère au fur et à mesure des fioritures de l’expressionnisme abstrait, prenant conscience du changement des moyens de communication de la culture. La notion de produit est pour la première fois au centre de la culture américaine :

L’image des choses devient de plus en plus prégnante, constitue un environnement pour n’importe quel individu. C’est le moment aussi où l’identification de l’individu à l’ensemble des produits qu’il consomme devient plus pressante. Ce que l’on voit dans la bouteille de Coca-Cola, si l’on y prête attention, c’est une figure anthropomorphe : il y a constamment un jeu chez Warhol entre cette représentation de l’objet et cette représentation de la personne – Alain Cueff

L’œuvre Coca-Cola [4] Large Coca-Cola d’Andy Warhol à la maison de ventes aux enchères Sotheby’s à Londres en octobre 2010
L’œuvre Coca-Cola [4] Large Coca-Cola d’Andy Warhol à la maison de ventes aux enchères Sotheby’s à Londres en octobre 2010• Crédits : CARL COURT – AFP

C’est parfois difficile de faire le partage entre l’ironie, le cynisme et un simple réalisme chez Warhol : quand il dit « le véritable art, c’est celui des affaires », c’est encore une fois de la provocation – Alain Cueff

Au-delà de la marchandisation objective de l’art – qui n’est pas seulement le fait de Warhol – Alain Cueff nous fait découvrir les richesses d’une œuvre imprégnée de l’art du portrait, d’un rapport à la religion de son enfance, et d’un travail plastique précédant toute conceptualité.

Les vrais artistes savent que les idées comptent a posteriori ; ce qui est le plus important c’est le rapport à la matière, le rapport au forme. Et même la sérigraphie a cette particularité d’être un outil et d’être en même temps une forme – Alain Cueff

Publié dans Radio, Séries, Technique picturale | Laisser un commentaire

deux voies

Publié dans corps et portraits, Mondes urbains, Murs, Fenêtres et Devantures | Laisser un commentaire

Parlez-vous Lacan ? France culture, Les chemins de la philosophie, par Adèle Van Reeth

Parlez-vous Lacan ?

France culture, Les chemins de la philosophie  par Adèle Van Reeth
(4 émissions de 59 minutes)

 

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Marcel PROUST, Elle

Elle

Certes l’étendue de cet amour, Swann n’en avait pas une conscience directe. Quand il cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois qu’il semblât diminué, presque réduit à rien ; par exemple, le peu de goût, presque le dégoût que lui avaient inspiré, avant qu’il aimât Odette, ses traits expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait à certains jours. « Vraiment il y a progrès sensible, se disait-il le lendemain ; à voir exactement les choses, je n’avais presque aucun plaisir hier à être dans son lit ; c’est curieux, je la trouvais même laide. » Et certes, il était sincère, mais son amour s’étendait bien au-delà des régions du désir physique. La personne même d’Odette n’y tenait plus une grande place. Quand du regard il rencontrait sur sa table la photographie d’Odette, ou quand elle venait le voir, il avait peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec étonnement : « C’est elle », comme si tout d’un coup on nous montrait extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons. « Elle », il essayait de se demander ce que c’était ; car c’est une ressemblance de l’amour et de la mort, plutôt que celles, si vagues, que l’on redit toujours, de nous faire interroger plus avant, dans la peur que sa réalité se dérobe, le mystère de la personnalité. Et cette maladie qu’était l’amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu’il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu’un avec lui, qu’on n’aurait pas pu l’arracher de lui sans le détruire lui-même à peu près tout entier : comme on dit en chirurgie, son amour n’était plus opérable.

Par cet amour Swann avait été tellement détaché de tous les intérêts, que quand par hasard il retournait dans le monde, en se disant que ses relations, comme une monture élégante qu’elle n’aurait pas d’ailleurs su estimer très exactement, pouvaient lui rendre à lui-même un peu de prix aux yeux d’Odette (et ç’aurait peut-être été vrai en effet si elles n’avaient été avilies par cet amour même, qui pour Odette dépréciait toutes les choses qu’il touchait par le fait qu’il semblait les proclamer moins précieuses), il y éprouvait, à côté de la détresse d’être dans des lieux, au milieu de gens qu’elle ne connaissait pas, le plaisir désintéressé qu’il aurait pris à un roman ou à un tableau où sont peints les divertissements d’une classe oisive ; comme, chez lui, il se complaisait à considérer le fonctionnement de sa vie domestique, l’élégance de sa garde-robe et de sa livrée, le bon placement de ses valeurs, de la même façon qu’à lire dans Saint-Simon, qui était un de ses auteurs favoris, la mécanique des journées, le menu des repas de Mme de Maintenon, ou l’avarice avisée et le grand train de Lulli. Et dans la faible mesure où ce détachement n’était pas absolu, la raison de ce plaisir nouveau que goûtait Swann, c’était de pouvoir émigrer un moment dans les rares parties de lui-même restées presque étrangères à son amour, à son chagrin. À cet égard, cette personnalité que lui attribuait ma grand’tante, de « fils Swann », distincte de sa personnalité plus individuelle de Charles Swann, était celle où il se plaisait maintenant le mieux.
Du côté de chez Swann,  P 303-304, édition Gallimard, collection Folio, 1988

Publié dans Marcel Proust, Séries | Laisser un commentaire

Derrière (vidéo)

re-présentations

Derrière

Publié dans Mondes urbains, Séries, vidéos | Laisser un commentaire

gens de NYC (2)

Publié dans corps et portraits, Mondes urbains | Laisser un commentaire

Philosopher avec David LYNCH

Philosopher avec David LYNCH

Le cinéma de David Lynch invite le public à de nouvelles expériences sensorielles, où la logique narrative se désagrège pour mieux mystifier le spectateur. S’il appartient bel et bien au système des studios hollywoodiens, Lynch n’a jamais cessé d’en explorer les marges. Sa philosophie et son talent aux multiples facettes sont explorés en quatre émissions.

LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

Publié dans Écrivains, Radio | Laisser un commentaire

Marcel PROUST, La phrase

La phrase

À voir le visage de Swann pendant qu’il écoutait la phrase, on aurait dit qu’il était en train d’absorber un anesthésique qui donnait plus d’amplitude à sa respiration. Et le plaisir que lui donnait la musique et qui allait bientôt créer chez lui un véritable besoin, ressemblait en effet, à ces moment-là, au plaisir qu’il aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer en contact avec un monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous semble sans forme parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans signification parce qu’il échappe à notre intelligence, que nous n’atteignons que par un seul sens. Grand repos, mystérieuse rénovation pour Swann – pour lui dont les yeux, quoique délicats amateurs de peinture, dont l’esprit, quoique fin observateur des mœurs portaient à jamais la trace indélébile de la sécheresse de sa vie – de se sentir transformé en une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de facultés logiques, presque une fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant le monde que par l’ouïe. Et comme dans la petite phrase il cherchait cependant un sens où son intelligence ne pouvait descendre, quelle étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus intérieure de tous les secours du raisonnement et à la faire passer seule dans le couloir, dans le filtre obscur du son. Il commençait à se rendre compte de tout ce qu’il y avait de douloureux, peut-être même de secrètement inapaisé au fond de la douceur de cette phrase, mais il ne pouvait pas en souffrir. Qu’importait qu’elle lui dît que l’amour est fragile, le sien était si fort ! Il jouait avec la tristesse qu’elle répandait, il la sentait passer sur lui, mais comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu’il avait de son bonheur. 
Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, P 233-234, édition Gallimard, collection Folio, 1988

Publié dans Marcel Proust, Séries | Laisser un commentaire

en extension (NYC)

Publié dans corps et portraits, Mondes urbains | Laisser un commentaire

élevés (NYC)

Publié dans Détails, Mondes urbains | Laisser un commentaire

Francis BACON, Portraits

re-présentations

Corps & portraits

 

Publié dans corps et portraits, Expositions Musées, Séries, Technique picturale, vidéos | Laisser un commentaire

et tremblement

Publié dans corps et portraits, Mondes urbains | Laisser un commentaire

Bernard STIEGLER: « Retourner le confinement en liberté de faire une expérience »

Bernard Stiegler : « Retourner le confinement en liberté de faire une expérience »

« Ecrivains confinés, écrivains libérés » (5). Le philosophe revient sur ses années de détention (pour braquage de banques) entre 1978 et 1983, et les conditions par lesquelles il a pu en faire vertu.  Par Bernard Stiegler Publié le 19/04/2020 Le Monde

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, lorsque j’appris au mois de février 1983 que j’allais être libéré dans les jours suivants d’une peine de réclusion que je purgeais au centre de détention de Muret [Haute-Garonne], passé le premier moment de la joie de me savoir bientôt revenir auprès des miens, j’en vins presque aussitôt à me demander comment j’allais maintenir ce qu’il y avait de meilleur dans la situation carcérale qui avait été la mienne depuis quatre ans et huit mois que j’explorais ce que j’appelais la vertu de la prison.

Ayant eu l’année précédente deux permissions de sortir, j’avais tout de suite compris que la libération pouvait tout aussi bien devenir une aliénation plus grande – plus grande que celle qui m’avait conduit en prison. Durant la période carcérale, et avec le soutien de Gérard Granel [philosophe, 1930-2000], j’avais méticuleusement élaboré une discipline extrêmement stricte, laquelle, au fil des ans, m’apporta des satisfactions de plus en plus intenses – évidemment au prix de peines, mais il en va toujours ainsi (comme dans l’escalade ou le marathon).

Commencer par la lecture d’un texte de Mallarmé

Je compris très vite que, pour ne pas souffrir du vide absolu qu’impose la détention, il me fallait travailler intensément. C’est pourquoi je parvins en quelques semaines à établir un programme quotidien grâce auquel dès mon réveil ou presque, je me dirigeais vers ce que Karl Popper a appelé « le troisième monde », « qui est surtout le monde de la pensée scientifique, de la pensée poétique et des œuvres d’art ». A cette époque, je prenais toujours cette direction en commençant par la lecture d’un texte de Mallarmé : cela mettait les idées en place. Je finissais la journée avec Proust, et entre les deux, j’étudiais en lisant le matin et en écrivant l’après-midi (avant tout à partir de mes lectures).

Il est bien connu que la neutralisation, la suspension ou l’interruption (on dirait en grec l’épokhè) de la relation à ce que Popper appelle le premier monde et le deuxième monde (les états physiques du monde et les états mentaux du sujet) favorise ce que dans le langage de la psychanalyse on appellerait la sublimation. J’expérimentais cela jour après jour, sans aucune échappatoire possible, et cela devint une extraordinaire aventure dans ce troisième monde – étayée par l’encadrement universitaire de l’UFR de philosophie de Toulouse le Mirail, et grâce au télé-enseignement (par courrier postal, et non par vidéo).

Le confinement actuel, quant aux conditions dans lesquelles il pourrait être fructueux, est comparable à celui que j’ai connu en détention

Ce ne fut possible que grâce à Granel, aux soutiens que je reçus de ma famille, à l’intelligence du directeur de la maison d’arrêt, et parce que j’étais seul en cellule. Il n’y avait alors dans les prisons ni téléphone ni télévision – seulement la radio, les journaux (pour qui pouvait les acheter) et les livres (empruntés à la bibliothèque ou apportés par Gérard). La radio me permettait de suivre l’actualité brièvement (j’écoutais le journal de 12 h 30 en déjeunant), et les livres me donnaient accès au troisième monde dont je tentais de me nourrir pour devenir capable d’un jour revenir aux premier et deuxième mondes.

Le confinement actuel, quant aux conditions dans lesquelles il pourrait être fructueux, est comparable à celui que j’ai connu en détention, malheureusement d’abord en cela que très peu de détenus bénéficient de leur période de réclusion, et ce parce que, pour la plupart d’entre eux, les conditions ne sont pas réunies, à commencer par le fait qu’ils vivent dans la promiscuité (sauf en centres de détention), que souvent ils ne savent pas lire, que désormais la télévision est dans les cellules, etc. – outre qu’ils ne sont pas accompagnés par un ange gardien tel Gérard Granel.

Cet état de fait n’est cependant en rien une fatalité. L’exécution de la peine peut être l’occasion d’une chance autant qu’il est possible – tout comme une maladie peut être une chance, ainsi que l’enseigne Georges Canguilhem en citant Ludovic Dugas puis Frédéric Nietzsche : « La maladie est (…) une expérimentation de l’ordre le plus subtil, instituée par la nature elle-même dans des circonstances bien déterminées et avec des procédés dont l’art humain ne dispose pas : elle atteint l’inaccessible. » (Dugas cité par Canguihem). « La valeur de tous les états morbides consiste en ceci qu’ils montrent sous un verre grossissant certaines conditions qui, bien que normales, sont difficilement visibles à l’état normal. » (Nietzsche cité par Canguilhem).

L’invention d’une nouvelle façon de vivre

Le confinement (carcéral, sanitaire ou guerrier) est une sorte de pathologie sociale, et lorsqu’il s’impose, il convient de le retourner en liberté de faire une expérience – laquelle peut procurer d’extraordinaires surprises portant en elles un potentiel salvateur de bifurcation, et engendrer ce que Canguilhem appelle une normativité – c’est-à-dire l’invention d’une nouvelle façon de vivre. Mais tout comme la maladie, cette expérience peut détruire, annihiler, tuer : cette possibilité en est le prix.

Pour la plupart des détenus, le confinement carcéral est une catastrophe, qui les enfonce toujours plus terriblement dans la fatalité. Et cependant une telle expérience, pour autant précisément que l’on en puisse faire une expérience, et non un châtiment, peut être d’une richesse sans pareil.

Le confinement devrait être l’occasion d’une revalorisation du silence, des rythmes que l’on se donne, plutôt qu’on ne s’y plie et de tout ce qui, survenant du dehors, distrait l’homme d’être un homme

Le confinement en cours devrait être l’occasion d’une réflexion de très grande ampleur sur la possibilité et la nécessité de changer nos vies. Cela devrait passer par ce que j’avais appelé, dans Mécréance et discrédit (Galilée, 2004), un otium du peuple. Ce devrait être l’occasion d’une revalorisation du silence, des rythmes que l’on se donne, plutôt qu’on ne s’y plie, d’une pratique très parcimonieuse et raisonnée des médias et de tout ce qui, survenant du dehors, distrait l’homme d’être un homme. Préserver en particulier la virginité du matin de toute intrusion médiatique est essentiel : le matin peut alors devenir une fructification du vierge, du vivace et du bel aujourd’hui pour autant qu’il soit conduit avec ce que les stoïciens appellent tekhnè tou biou et Foucault « technique de soi ».

Lire cet entretien de 2016 : Bernard Stiegler : « Je propose la mise en place d’un revenu contributif, qui favorise l’engagement dans des projets »

C’est un tel apprentissage, c’est-à-dire un effort – qui devrait venir au cœur des réflexions de ceux qui devront à l’avenir trouver les voies d’un après-Covid-19. Lorsque, avec Patrick Braouezec, nous avons proposé d’expérimenter un revenu contributif sur le territoire de Plaine commune [établissement public territorial dont il est le président, en Seine-Saint-Denis], c’était une façon de soutenir un tel otium du peuple, et sur le mode des intermittents du spectacle qui ne trouvent des emplois intermittents que pour autant qu’ils cultivent un tel otium, c’est-à-dire une fructification de leurs singularités.

Un confinement d’ampleur biosphétique

Je pense ici tout particulièrement à la génération de Greta Thunberg, en direction de laquelle, avec Jean-Marie Gustave Le Clézio, nous avons créé l’Association des amis de la génération Thunberg, et avec laquelle nous tentons de créer une école itinérante cultivant un tel otium en vue d’« étonner la catastrophe », pour citer Patrick Boucheron citant Victor Hugo, et inventer ainsi une nouvelle normativité.

La génération Thunberg fait l’expérience du confinement d’ampleur biosphétique qui caractérise la fin de l’ère anthropocène dans laquelle nous tous nous sentons enfermés, et où nous tentons de vivre toujours plus près du désespoir. Le désespoir est aussi une expérience, dont il peut être beaucoup appris (n’est-ce pas le sens de Pâques chez les chrétiens ?), pour autant qu’il en soit pris soin comme de ce qui peut, dans certaines circonstances, devenir une forme sublime d’énergie.

Bernard Stiegler est philosophe, spécialiste de la technique. Il est l’auteur, notamment, de « La Technique et le temps » (Galilée, 1994-2001 ; réédition Flammarion, 2018), « Mécréance et Discrédit » (Galilée, 2004-2006) ou, plus récemment, de « Qu’appelle-t-on panser ? » (Les Liens qui libèrent, 2018-2020).

 

Publié dans Philosophie, Sciences-humaines, Séries | Laisser un commentaire

LA MALADIE, Nietzsche cité par Canguilhem , Dugas cité par Canguihem

« La maladie est (…) une expérimentation de l’ordre le plus subtil, instituée par la nature elle-même dans des circonstances bien déterminées et avec des procédés dont l’art humain ne dispose pas : elle atteint l’inaccessible. » (Dugas cité par Canguihem). « La valeur de tous les états morbides consiste en ceci qu’ils montrent sous un verre grossissant certaines conditions qui, bien que normales, sont difficilement visibles à l’état normal. » (Nietzsche cité par Canguilhem).

Publié dans Philosophie, Sciences-humaines, Séries | Laisser un commentaire

devant, derrière, au fond

Publié dans Mondes urbains, Murs, Fenêtres et Devantures | Laisser un commentaire

Mécaniques du complotisme, saison 6 : Bilderberg ou le fantasme des vrais maîtres du monde (France culture)

Mécaniques du complotisme, saison 6 : Bilderberg ou le fantasme des vrais maîtres du monde (France culture)

Depuis près de 70 ans, le groupe Bilderberg réunit confidentiellement des personnalités comme Bill Clinton, Margaret Thatcher, Angela Merkel ou Emmanuel Macron, avec des financiers ou des grands noms de la presse. Depuis plus de 50 ans, il alimente des fantasmes complotistes : Bilderberg est accusé de cacher un gouvernement mondial secret. C’est la nouvelle saison de notre série en 10 histoires sur les mécanismes de construction et de propagation de complots imaginaires manipulés par les pouvoirs ou agités dans l’ombre. Ou comment une théorie complotiste peut devenir un phénomène culturel.

Présentation de « Mécaniques du complotisme » . 11 septembre, vaccins, premiers pas sur la lune, sionisme, grand remplacement, chemtrails… Les enquêtes d’opinion le montrent : sur un nombre grandissant de sujets, les Français sont friands de complotisme. Hier cantonnées aux marges, les théories les plus improbables ont gagné en audience et en respectabilité. De l’internaute anonyme au chef d’Etat populiste, des librairies spécialisées aux plateformes de streaming, des cafés du commerce aux plateaux télé, on les retrouve désormais dans toutes les strates de la société. Par quelle mécanique une théorie complotiste née dans l’imagination de quelques uns parvient-elle à devenir un phénomène culturel majeur ? Pour comprendre cette progression, appréhender leur attrait et, peut-être, atteindre leurs relayeurs crédules, il faut en revenir à leurs origines et identifier leurs concepteurs.

Un podcast de Roman Bornstein, Victor Macé de Lépinay et Romain Weber. Réalisation Thomas Dutter et Guillaume Baldy

Bilderberg ou le fantasme des vrais maîtres du monde (1/3) : naissance d’un sommet
14 MIN
LE 10/03/2020

Depuis près de 70 ans, le groupe Bilderberg réunit confidentiellement des personnalités comme Bill Clinton, Margaret Thatcher, Angela Merkel ou Emmanuel…

Bilderberg ou le fantasme des vrais maîtres du monde (2/3) : les chasseurs de Bilderberg
14 MIN
LE 10/03/2020

Les fantasmes complotistes prospèrent dans les années 1970 avec la création d’une nouvelle société proche du groupe Bilderberg : la Commission Trilatérale….

Bilderberg ou le fantasme des vrais maîtres du monde (3/3) : Occupy Bilderberg !
14 MIN
LE 10/03/2020

La fin de la guerre froide et l’arrivée d’internet font passer le groupe Bilderberg et ses accusateurs dans une nouvelle ère. Porté par des professionnels…

Le négationnisme (1/4) : la rumeur concentrationnaire
17 MIN
LE 21/01/2020

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, des nostalgiques du régime nazi et de Vichy entreprennent d’en réécrire l’Histoire. Ils répandent l’idée que…

Le négationnisme (2/4) : Robert Faurisson, faussaire de profession
14 MIN
LE 21/01/2020

Porté par des nostalgiques autoproclamés du nazisme, le combat négationniste reste pendant 30 ans une affaire confidentielle. Mais en 1978, un homme aux…

Le négationnisme (3/4) : L'Affaire Faurisson
14 MIN
LE 21/01/2020

Universitaire en mal de reconnaissance, Robert Faurisson est devenu une star du négationnisme. Grâce à sa capacité à déclencher des polémiques et à attirer…

Le négationnisme (4/4) : les nouveaux relais
14 MIN
LE 21/01/2020

A la suite de Robert Faurisson et de ses tracts, de nouvelles figures et de nouveaux outils font entrer le négationnisme dans la modernité. Ancien membre…

La Révolution française, à la croisée des complots (1/3) : le complot aristocratique
14 MIN
LE 26/11/2019

Bouleversement sans précédent dans l’histoire de France, la Révolution française a donné lieu à bien des moments de peur, d’inquiétude ou de panique, et…

La Révolution française, à la croisée des complots (2/3) : à mort les comploteurs !
14 MIN
LE 26/11/2019

Le Roi lui-même serait-il un comploteur ? A partir de sa fuite ratée, qui s’est arrêtée à Varenne, en juin 1791, la Révolution s’accélère et les accusations…

La Révolution française, à la croisée des complots (3/3) : c'est la faute à Voltaire... et aux franc-maçons
15 MIN
LE 26/11/2019

A la fin de la Révolution, l’abbé Barruel fait paraître ses « Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme », monumental ouvrage dans lequel il révèle…

Le grand remplacement, un virus français (1/5) : à l'origine du mythe
14 MIN
LE 05/11/2019

Le mythe d’une invasion migratoire n’est pas un thème nouveau. A intervalles réguliers, il traverse la France depuis près d’un siècle. Belle époque, années…

Le grand remplacement, un virus français (2/5) : le Front National
14 MIN
LE 05/11/2019

Après 1945, il faut reconstruire le pays. Un million de travailleurs venus des colonies arrivent en métropole. Mais la guerre d’Algérie et la fin des Trente…

Le grand remplacement, un virus français (3/5) : Renaud Camus
15 MIN
LE 05/11/2019

Au début des années 2000, un écrivain français jusque-là principalement connu pour sa contribution à la littérature gay des années 70 s’invite dans les…

Le grand remplacement, un virus français (4/5) : la décennie Zemmour
14 MIN
LE 05/11/2019

Pour populariser son concept du grand remplacement, Renaud Camus peut s’appuyer sur un homme, Éric Zemmour, et sur un contexte. En 10 ans, le polémiste…

Le grand remplacement, un virus français (5/5) : Trump, Camus, les mots tuent
14 MIN
LE 05/11/2019

La France n’est pas le seul pays travaillé par l’angoisse migratoire. Par internet et Amazon, les mots de Renaud Camus traversent les frontières. Dans…

Publié dans Philosophie, Radio, Sciences-humaines, Séries | Laisser un commentaire

Marcel PROUST, la Sonate de Vinteuil

La sonate de Vinteuil

L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie – il ne savait lui-même – qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la musique qu’il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d’impressions. Une impression de ce genre, pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que nous entendons alors, tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu’éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et cette impression continuerait à envelopper de sa liquidité et de son « fondu » les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu’ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, ineffables – si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même impression était tout d’un coup revenue, elle n’était déjà plus insaisissable. Il s’en représentait l’étendue, les groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive ; il avait devant lui cette chose qui n’est plus de la musique pure, qui est du dessin, de l’architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.

D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom. 
Du côté de chez Swann, P 205-207, édition Gallimard, collection Folio, 1988

Publié dans Marcel Proust, Séries | Laisser un commentaire

Nicolas WEILL, Littérature. Face à la maladie, les limites du pouvoir (le Monde)

Littérature. Face à la maladie, les limites du pouvoir

Textes sacrés, tragédies ou romans ont souvent illustré l’impuissance du politique face aux crises épidémiques.  Par  Publié le 01 avril 2020

« David se résigne à la volonté du Seigneur, qui a frappé son royaume de la peste », de Joseph-Marie Vien l’Ainé (1743).
« David se résigne à la volonté du Seigneur, qui a frappé son royaume de la peste »,
de Joseph-Marie Vien l’Ainé (1743). Beaux-Arts de Paris/Dist. RMN-Grand Palais

Analyse. Pour le critique Thomas Pavel, auteur de La Pensée du roman (Gallimard, 2003), la littérature crée un laboratoire fictif dans lequel il est possible de mettre en scène les aspirations d’un individu ou d’une communauté aux prises avec la nécessité d’accomplir un idéal moral, quelle que soit la réalité vécue, tragique ou ordinaire. Comment nous permet-elle donc d’imaginer un sens à la présente épidémie ? Quand la maladie prend place dans les épopées, les tragédies, les romans ou les chroniques, c’est souvent pour nous inviter à ébaucher des réflexions vis-à-vis de nos limites, en particulier celles qui touchent notre domination politique sur le monde. De même l’épidémie répand-elle, non seulement un virus, mais un germe de profonde déstructuration sociale. Dans les premières pages d’Histoire de la folie à l’âge classique (Plon, 1961), le philosophe Michel Foucault affirme, moult exemples littéraires à l’appui, que les épidémies constituent le phénomène par excellence capable de pulvériser nos rêveries modernistes de maîtrise absolue.

La Bible préfigure déjà ce genre de leçon. Elle raconte comment est châtié le roi David lorsque, pris d’un accès de démesure, il ose dénombrer son peuple, enfreignant les lois données au Sinaï qui proscrivent tout comptage par tête. Soixante-dix mille hommes périssent alors, frappés par l’ange de la mort. En rassemblant ses sujets dans les plaines de Moab afin de procéder à leur recensement, David aurait, selon certains exégètes, créé une proximité propice à une contagion en exposant les gens aux regards d’autrui. Ne croyait-on pas que l’œil était l’organe le plus dangereux du corps humain, du fait de ses émanations ? D’où le lien établi entre recensement et maladie…

« Peste d’Athènes » et hantise du complot

La littérature antique grecque et latine n’est pas en reste. Elle juxtapose des lectures « rationalistes » du fléau à l’explication par la colère des dieux. Tel est le cas de la sublime et très actuelle peinture de la « peste d’Athènes » (430 av. J.-C.) par Thucydide (v. 460-v. 400 av. J.-C.) dans La Guerre du Péloponnèse (Les Belles Lettres, 2019). On y a vu une vague de typhus, de scarlatine, de variole, etc. Quelle qu’en ait été la cause, sur laquelle l’historien ne s’attarde guère, la hantise du complot est déjà présente : « [Les Athéniens] prétendirent même que les Péloponnésiens [leurs adversaires] avaient empoisonné les puits »….

Thucydide s’appesantit en revanche sur la description physique des symptômes et des conséquences : la dégradation morale et le non-respect des morts. Il montre comment les Athéniens s’en prennent à leur dirigeant, Périclès, qui ne peut que constater amèrement à quel point le fléau l’a rendu impopulaire : « [Il] contribue, je le sais bien, à me faire encore plus détester et ce n’est pas juste, à moins que tout bonheur inattendu ne doive également m’être rapporté. »

Par un singulier retournement, la maladie tout comme le confinement qui en résulte peuvent aussi être l’occasion d’édifier par le roman des habitacles hors sol, protégés des intrusions totalitaires

Ce tableau fixe un cadre qui installe pour longtemps, dans la littérature, le lien entre épidémie et impuissance politique. Il est à l’œuvre dans Œdipe roi, de Sophocle (495-406 av. J.-C.), qui s’ouvre sur le récit de la peste ravageant Thèbes, en expiation du parricide commis par Œdipe, époux de sa propre mère. Dans Œdipe, de Sénèque (1-65), l’auteur fait dire à un Œdipe désabusé, qui prétend fuir son destin et ses responsabilités : « Ainsi le rang suprême des rois les expose davantage aux coups de la Fortune. » L’historien Tite-Live (64 av. J.-C.-17 ap. J.-C.), dans son Histoire romaine (Les Belles Lettres, 1989), n’hésite pas quant à lui à ironiser sur l’usage idéologique des maladies de masse. Alors que Rome est ravagé par la peste (vers 398 av. J.-C.), les patriciens en lutte contre les plébéiens la mobilisent en faveur de leur cause et clament qu’elle est due au fait que « les dieux n’avaient vu qu’avec colère les honneurs livrés au peuple et les ordres confondus ».

En sautant de nombreux siècles, on voit encore l’intrigue de Roméo et Juliette (1597), de Shakespeare, nouer la maladie, la politique et les bornes du désir. Une épidémie de peste empêche le messager du frère Laurent de transmettre à Roméo, exilé à Mantoue, la lettre dévoilant que le trépas de Juliette est feint. « Les inspecteurs de la ville nous ayant rencontrés tous deux dans une maison qu’ils soupçonnaient infectée de la peste, en ont fermé les portes et n’ont pas voulu nous en laisser sortir », déplore le messager. Cette information, qui ne parvient pas à son destinataire, tue l’amant. Son sort découle ici des mesures prophylactiques plus que du mal lui-même.

La souveraineté abdique face au désastre imprévu

Cet entrelacement du politique et de la maladie collective est également au cœur des Fiancés (1840 ; Folio, 1995), d’Alessandro Manzoni, célèbre récit de la peste de Milan (1630), qui met en lumière l’aveuglement et l’incompétence des autorités de la ville, face aux signes inquiétants qui se multiplient dans les villages d’alentour. Les médecins sonnant l’alarme reçoivent « le titre d’“ennemis de la patrie” ». Désemparé, le Sénat de Milan finit par abandonner son autorité aux prêtres qui gèrent les lazarets, et aux docteurs : « Certes une telle dictature était un étrange expédient (…), note Manzoni, il suffirait, comme exemple d’une société très rustique et très mal réglée, de voir que ceux à qui incombait un pouvoir de cette importance ne surent que le céder. » La souveraineté comme instance gérant la vie et la mort abdique face au désastre imprévu.

La problématique d’un pouvoir affaibli au point d’avoir à choisir entre la prospérité et la santé imprègne également les pages de La Mort à Venise (1913 ; Livre de poche, 2002), de Thomas Mann, au-delà de l’enchantement troublant que la beauté adolescente exerce sur le personnage principal, l’écrivain Gustav von Aschenbach. La municipalité met cyniquement le choléra sous le tapis, lui dit-on, de peur de compromettre la saison touristique : « Cela le peuple le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes (…) et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents. »

Pourtant, par un singulier retournement, dans un siècle – le XXe – où l’on désignera le nazisme sous le nom de « peste brune », la maladie tout comme le confinement qui en résulte peuvent aussi être l’occasion d’édifier par le roman des habitacles hors sol, protégés des intrusions totalitaires. Tel est le thème, entre autres, du Pavillon des cancéreux (Julliard, 1968), d’Alexandre Soljenitsyne. Tant il est vrai qu’au paroxysme du déploiement de puissance, même des lieux maudits peuvent symboliser un abri et la maladie un espace de liberté.

Publié dans corps et portraits, Philosophie, Sciences-humaines | Laisser un commentaire

Roger-Pol Droit : « La peur ramène au réel, en revanche on ne se délivre pas de l’angoisse »

Roger-Pol Droit : « La peur ramène au réel, en revanche on ne se délivre pas de l’angoisse »

Chronique d’un huis-clos, 2e épisode. Roger-Pol Droit trouve dans sa bibliothèque matière à réflexion sur la pandémie. Le Monde du 03/04/2020

LA PEUR N’EST PAS L’ANGOISSE

La peur, nous l’avions oubliée. Chacun, bien sûr, conservait ses craintes. Certains cultivaient même de singulières phobies. Mais les grandes terreurs, collectives, profondes, terribles étaient devenues histoires anciennes. Même nos fantasmes d’effondrement, nos récentes paniques collapsologiques avaient des airs de train fantôme pour fêtes foraines. En peu de jours, tout a changé. Tous, nous apprenons la frayeur.

Elle prend divers visages : peur d’attraper le virus, d’en être gravement atteint, de voir l’un de ses proches disparaître. Mais aussi : crainte de perdre son emploi, de voir son budget amputé, de ne plus discerner l’avenir. Ou simplement, heure par heure, se demander si l’on n’aurait pas touché la mauvaise poignée, croisé une personne contaminante, si l’on ne serait pas, déjà, sans symptôme, porteur, vecteur. Alors, nous disons que l’angoisse nous submerge. Nous ne voyons plus d’issue.

Pourtant, peur et angoisse ne sont pas synonymes, et leur différence offre peut-être une issue praticable. En relisant les Modernes, on constatera combien les deux se distinguent – si fortement qu’il deviendra difficile de les confondre, comme on le fait trop souvent. S’il fallait tout expliquer, ce serait fort long, en cheminant de Kierkegaard (Le Concept de l’angoisse, 1841) à Sartre (L’Etre et le Néant, 1943), en passant également par les deux élaborations successives de l’angoisse chez Freud et par de nombreuses pages d’Heidegger (Etre et Temps, 1927, notamment § 40).

L’angoisse sourd du dedans

Sans entrer dans ces méandres, les traits distinctifs peuvent se schématiser ainsi : la peur a un objet, l’angoisse n’en a pas. La peur naît du dehors, l’angoisse sourd du dedans. Si la peur est bien un sentiment, elle demeure « objective », du fait de sa relation à des situations extérieures. Au contraire, c’est de nous seuls que parle l’angoisse, et non du monde qui nous entoure. Elle est liée à nos désirs et nos pulsions (Freud), à notre désarroi d’existant jeté dans le monde (Heidegger), à notre liberté absolue (Sartre).

A quoi pareille distinction peut-elle nous servir, dans la panique présente ? Une indication lumineuse se trouve chez Kierkegaard, à la toute fin du Concept de l’angoisse, essai superbe mais pas réellement facile. L’hypocondriaque, celui qui tremble toujours d’être malade, « a peur du moindre rien, écrit-il, mais quand c’est le tour des vrais événements, il commence alors à respirer, et pourquoi ? Parce que cette réalité grave n’est cependant pas si terrible que le possible qu’il avait formé de lui-même et dont la formation employait toute sa force, tandis qu’à présent il peut l’employer toute contre la réalité ».

La leçon n’est pas mince. Elle enseigne combien la peur ramène au réel, et permet d’agir. Parce qu’elle se surmonte. Socrate l’expliquait déjà au général Lachès : le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de se battre malgré la trouille. En revanche, on ne se délivre pas de l’angoisse. Il arrive évidemment d’en être plus ou moins transi. Mais personne ne peut s’en dire tout à fait exempt, à jamais délivré, puisque l’angoisse est métaphysique, religieuse, existentielle, indépassablement humaine.

Il ne faut donc pas craindre d’avoir peur. Et se fier comme toujours aux ressources du langage commun. Il nous apprend que l’angoisse est sans couleur, alors que la peur est bleue. Comme une orange, ajouterait Eluard. C’est ce qui la rend terrestre, praticable. Et même préférable, ces temps-ci.

Publié dans Philosophie, Sciences-humaines, Séries | Laisser un commentaire

dans l’alignement

Publié dans Architectures, Mondes urbains, Murs, Fenêtres et Devantures | Laisser un commentaire