En ce temps où l’on a tendance à imaginer que le monde va s’effondrer, il devient impérieux de fréquenter un homme pour qui l’inachevé, le « pas encore », l’invention du nouveau garantissent qu’un autre monde demeure possible.
« Experimentum mundi. Question, catégories de l’élaboration, praxis », d’Ernst Bloch, traduit de l’allemand, édité et préfacé par Gérard Raulet, Klincksieck, « Critique de la politique », 276 p., 27 €.
POURQUOI RETROUVER ERNST BLOCH AUJOURD’HUI
L’homme a traversé le IIIe Reich, la Shoah, Hiroshima, la terreur stalinienne. Au lieu de déclarer l’enfer triomphant et l’horizon disparu, il a mis en lumière l’indestructible Principe espérance (1954-1959) – 3 volumes, Gallimard, 1976, 1982, 1991. Le philosophe Ernst Bloch (1885-1977) est à retrouver d’urgence au moment où nous nous complaisons dans la disparition, supposée inéluctable, de tout avenir meilleur. Comme l’a souligné Emmanuel Levinas dès 1975 en comparant Bloch et Heidegger (Dieu, la mort et le temps, Livre de poche, 1995), le premier est avant tout un penseur de la vie, de la succession des générations, de la perpétuation de l’humanité, aux antipodes de la conception heideggérienne de l’homme comme « être pour la mort ».
Marxiste fort hétérodoxe, défenseur acharné de l’utopie, attentif à laisser l’histoire ouverte et à ne jamais clore la pensée, cet antitotalitaire est à relire au moment où la marée noire des régimes autoritaires menace de submerger le globe. En ce temps où l’on a tendance à imaginer que l’histoire est jouée et que le monde va s’effondrer, il devient impérieux de fréquenter un philosophe pour qui l’inachevé, le « pas encore » (Noch-Nicht), l’invention continue du nouveau garantissent qu’un autre monde demeure toujours possible.
Aujourd’hui reparaît en français, dans l’excellente traduction de Gérard Raulet, Experimentum mundi, seizième et dernier volume des Œuvres complètes prévues par le penseur. Cette synthèse de son parcours en fait voir la puissance sous un nouvel angle. Le philosophe y précise en effet la logique et les catégories qui sous-tendent l’ensemble de sa démarche.
Une pensée mobile
Le texte est fort dense et s’y aventurer suppose d’être un lecteur aguerri, rompu aux subtilités conceptuelles. Mais l’effort en vaut la peine. On découvre peu à peu une très originale pensée mobile et « processuelle ». Les catégories elles-mêmes, « philosophie de la philosophie », entrent en mouvement : elles ne sont ni immuables ni séparées du monde, mais se transforment à mesure que se poursuit l’évolution de la pensée et celle, inséparable, de l’histoire.
La singularité d’Ernst Bloch est de ne pas dissocier théorie et pratique, pas plus que nature et histoire ou connaissance et monde. A ses yeux, la réalité et les projets humains ne cessent d’interagir et de s’entre-façonner. Pour appréhender ce mouvement, il détaille une série de « rotations-élévations » nécessaires à une prise de conscience des événements capable de les discerner sans pour autant les figer. Le temps, le « maintenant », l’événement, le hasard, l’altérité et bien d’autres concepts-clés font l’objet d’analyses importantes au cours de ce volume. Y plonger à présent devrait permettre – par-delà les impasses de la « postmodernité » qui nie espérance et utopie –, de retrouver une pensée de l’histoire ouverte. Cette conception pourrait aider à surmonter nombre de nos crispations, dans la mesure où elle voit l’histoire comme toujours en cours, inachevée, naturelle et humaine à la fois, encore inconnue et cependant déjà désirée.
Philosophe majeur, souvent difficile, trop souvent méconnu, Ernst Bloch peut s’approcher également à travers les livres que lui a consacrés le philosophe Arno Münster. A mesure qu’on découvrira ou redécouvrira cet auteur, on s’avisera que sa pensée, que l’on croit parfois derrière nous, se tient devant.