Benoît VITKINE, Le XXIᵉ siècle a-t-il vraiment débuté avec le 11-Septembre ?

Par leur caractère inédit, les attentats de New York, en 2001, ont immédiatement donné le sentiment d’entrer dans un autre monde. Pourtant, d’autres ruptures majeures peuvent prétendre au titre d’acte de naissance de notre époque.

Le soir du 11 septembre 2001, Tony Judt (1948-2010) s’assied à sa table de travail : « Mardi matin, depuis ma fenêtre du Lower Manhattan, j’ai vu naître – j’en suis persuadé – le XXIe siècle », écrit-il dès les premières lignes d’un texte publié par la revue The New Republic. L’historien britannique est installé de longue date aux Etats-Unis, où il dirige le Remarque Institute, un centre de recherche universitaire fondé en 1995 au sein de l’Université de New York. A ses yeux, le bouleversement le plus saisissant, outre l’éclatement de la « bulle de fierté et de vanité américaine », est celui que constitue le mode opératoire des terroristes ayant fait s’effondrer les tours jumelles : « Au XXe siècle, les guerres étaient dirigées contre les civils. Au XXIe, la guerre sera menée par les civils. »

Le Monde publie ce texte dès le 18 septembre 2001, sous le titre « Le vide et les décombres ». Quelques jours plus tôt, dans son éditorial du 13 septembre, le directeur du journal, Jean-Marie Colombani, avait déjà acté l’avènement d’un « siècle nouveau ».

Partout sur la planète, le même constat s’impose comme une évidence. La sensation d’un basculement d’époque est perçue avec une immédiateté inédite. Le 11-Septembre – le trait d’union et la majuscule apparaissent dans les mois qui suivent – devient à lui seul l’emblème d’une nouvelle ère, marquée par l’irruption du terrorisme islamiste et, bientôt, des obsessions identitaires, le déclin désormais perçu comme inéluctable des Etats-Unis, la mondialisation de l’information comme du complotisme, l’adoption par les Etats de politiques sécuritaires… La proximité de la date avec l’an 2000 fait le reste : le XXIe siècle est né dans les gravats de Ground Zero.

« Les Américains ont été les plus abasourdis, mais chacun a eu conscience d’assister à un événement d’un type nouveau », rappelle François Hartog. Spécialiste de la Grèce antique, l’historien a beaucoup réfléchi, notamment dans Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps (Seuil, 2003), sur la façon dont les sociétés construisent leur rapport au temps. « C’était un événement en train de se faire et qui se donnait à voir en même temps, constate le chercheur. Il n’était pas encore advenu qu’il écrivait sa propre historisation et sa propre commémoration. »

Le contraste est saisissant avec une autre date, considérée de manière tout aussi unanime comme marquant, elle, le début du siècle précédent : en août 1914, les soldats partant au front ne sont-ils pas convaincus qu’ils seront de retour à l’hiver ? Les observateurs, eux, pensent assister à une simple réédition de la guerre de 1870… En clair, note François Hartog, l’entrée dans le XXe siècle se fait de manière « invisible ».

Trou noir historiographique

Dans le champ historiographique, la visibilité n’est toutefois en rien un gage de durabilité, rappelle le médiéviste Etienne Anheim, qui a écrit sur les théories de l’histoire et la perception de la temporalité. Ainsi de la date du 21 juillet 1969. Le premier pas de l’homme sur la Lune fut, lui aussi, un événement médiatique gigantesque – et mondial. « Mais vu ce qu’est devenue la conquête spatiale, à savoir assez peu de choses, cet événement a en quelque sorte “reculé” dans les perceptions, constate l’historien. Pour autant, si dans cinquante ans la colonisation de la Lune ou de Mars devient un élément clé de la survie de l’humanité, la date de 1969 sera requalifiée. »

Le cas de 1989 est différent. La chute du mur de Berlin, comme l’éclatement de l’URSS en 1991, reste un événement dont l’importance historique est incontestée. Les deux dates demeurent des bornes pertinentes pour clore le XXe siècle, celui des idéologies, des totalitarismes et de la guerre froide. Le 11-Septembre a seulement montré, a posteriori, qu’elles n’étaient pas encore le point de départ du XXIe siècle. Comme si la « fin de l’histoire », la disparition des conflits grâce au triomphe du libéralisme, théorisée par l’universitaire américain Francis Fukuyama en 1992, n’avait duré que dix ans, produisant un étrange trou noir historiographique.

La « périodisation » de l’histoire est une chose à la fois récente et bancale. C’est seulement au moment de la Révolution française que les contemporains commencent à avoir conscience que les événements auxquels ils assistent, ou auxquels ils participent, s’inscrivent dans une temporalité historique et la définissent. Et seulement dans le courant du XVIIIe que le découpage en siècles se généralise, au risque, rappelle Etienne Anheim, auteur du Travail de l’histoire (Editions de la Sorbonne, 2018), de réifier cet objet parfaitement conventionnel et de fabriquer des fictions historiques simplificatrices. Ainsi de l’opposition entre le « beau XIIIe siècle », époque supposée de prospérité généralisée, et le XIVe, dit « siècle des crises », marqué par les épidémies, les guerres, les pénuries…

Dans Alter Histoire (Les Belles Lettres, 1991), dont il est coauteur, l’historien Daniel S. Milo s’amuse à remarquer que si l’on avait commencé l’ère chrétienne à la mort du Christ, et non à sa naissance, les siècles seraient « décalés » de 33 ans. Les guerres napoléoniennes appartiendraient au siècle des Lumières et l’arrivée au pouvoir en Allemagne d’Adolf Hitler serait un candidat sérieux pour marquer l’entrée dans le XXe siècle.

La principale menace qui pèse sur le « statut » toujours incontesté du 11-Septembre est le temps qui passe. L’événement n’a qu’un quart de siècle – il en faut plus pour mesurer réellement ses conséquences, mais surtout pour discerner la tonalité dominante qu’acquiert un siècle. Ou plutôt celle que les historiens et le grand public souhaitent lui donner. En clair, si le XXIe siècle s’avérait, in fine, marqué par les épidémies à répétition, le confinement généralisé lié à la pandémie de Covid-19, en 2020, apparaîtrait rétrospectivement comme un événement immense et, surtout, annonciateur.

Interrogations perpétuelles

Continuons le jeu. Si le siècle, comme c’est probable, est celui des grands dérèglements climatiques, pourquoi ne pas choisir l’ouragan Katrina, en 2005, ou la canicule de 2003 ? Ou, dans le cas d’une improbable prise de conscience, le protocole de Kyoto de 1997, le premier accord international contraignant visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre ?

Quid de la domination annoncée de la Chine sur les affaires du monde ? Le 11 septembre 2001 a beau porter en lui l’effacement américain, ce repère n’est sans doute pas assez explicite. Pourquoi ne pas retenir l’adhésion de Pékin à l’Organisation mondiale du commerce, en 2001, point de départ de son formidable essor économique ? Ou la révolte de Tiananmen, en 1989, qui a tant pesé sur les orientations du régime chinois… ?

Ces interrogations valent aussi pour le passé, tant les regards européens d’abord, occidentaux ensuite ont dicté l’écriture de l’histoire planétaire. Aussi « mondiale » soit-elle, la guerre de 14-18 reste avant tout une affaire européenne. La conférence de Berlin de 1884-1885, qui a fixé les règles de la colonisation de l’Afrique, a peut-être eu une influence sur un nombre plus important d’individus… Une « histoire chinoise » du monde, elle, verrait volontiers le XXe siècle débuter en 1899, avec la révolte des Boxers, épisode fondateur de l’affirmation de la Chine face à l’Occident.

Tony Judt est mort en 2010. Il n’aura pas eu le temps, ou le recul suffisant, de questionner sa propre affirmation, lancée un soir de septembre 2001 à Manhattan. Son dernier livre, Penser le XXe siècle, publié aux Etats-Unis deux ans après sa mort (et en France en 2016, aux Editions Héloïse d’Ormesson), se présente sous la forme de conversations avec l’historien américain Timothy Snyder. Judt s’y intéresse à la façon dont les idéologies et les croyances ont aveuglé les intellectuels les plus brillants. Un plaidoyer contre les certitudes, y compris les siennes.

Benoît VITKINE

©   Le Monde

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