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Méta
un passe-temps par Patrick Modiano
« Je reverrais volontiers quelques images de ces vieux films.
Après le cinéma, j’allais de nouveau boire un Campari à la Taverne. Elle était désertée par les jeunes gens. Minuit. Ils devaient danser quelque part. J’observais toutes ces chaises, ces tables vides, et les garçons qui rentraient les parasols. Je fixais le grand jet d’eau lumineux de l’autre côté de la place, devant l’entrée du Casino. Il changeait sans cesse de couleur. Je m’amusais à compter combien de fois il virait au vert. Un passe-temps, comme un autre, n’est-ce pas ? Une fois, deux fois, trois fois. Quand j’avais atteint le chiffre 53, je me levais, mais, le plus souvent, je ne me donnais même pas la peine de jouer à ce jeu-là. Je rêvassais, en buvant à petites gorgées mécaniques. Vous rappelez-vous Lisbonne pendant la guerre ? Tous ces types affalés dans les bars et le hall de l’hôtel Aviz, avec leurs valises et leurs malles-cabines, attendant un paquebot qui ne viendrait pas ? Eh bien, j’avais l’impression, vingt ans après, d’être un de ces types-là. »
Patrick Modiano, « Villa triste », Gallimard ed, Coll Blanche, 1975, p.18
Publié dans Patrick Modiano, Séries
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nuits aussi belles par Patrick Modiano
« Je n’ai jamais connu de nuits aussi belles, aussi limpides en ce temps-là. Les lumières des villas du bord du lac avaient un scintillement qui éblouissait des yeux et dans lequel je discernais quelque chose de musical, un solo de saxophone ou de trompette. Je percevais aussi, très léger, immatériel, le bruissement des platanes de l’avenue. J’attendais le dernier funiculaire, assis sur le banc de fer du chalet. La salle n’était éclairée que par une veilleuse et je me laisse glisser, avec un sentiment de totale confiance, dans cette pénombre violacée. Que pouvais-je craindre ? Le bruit des guerres, le fracas du monde pour parvenir jusqu’à cette oasis de vacances devraient traverser un mur d’ouate. Et qui aurait l’idée de venir me chercher parmi les estivants distingués?»
Patrick Modiano « Villa triste », Gallimard ed, Coll Blanche, 1975, p.19-20.
Publié dans Patrick Modiano, Séries
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Quand la panique me gagnait, Patrick Modiano
« Je n’allais que très rarement me baigner. En général, je passais mes journées dans le hall et les jardins du Windsor et finissais par me persuader que là, au moins, je ne risquais rien. Quand la panique me gagnait – une fleur qui ouvrait lentement ses pétales, un peu plus haut que le nombril – je regardais en face de moi, de l’autre côté du lac. Des jardins du Windsor, on apercevait un village. À peine cinq kilomètres, en ligne droite. On pouvait franchir cette distance à la nage. De nuit, avec une petite barque à moteur, cela prendrait une vingtaine de minutes. Mais oui. J’essayais de me calmer. Je chuchotais en articulant les syllabes : « De nuit, avec une petite barque à moteur… » Tout allait mieux, je reprenais la lecture de mon roman ou d’un magazine inoffensif (je m’étais interdit de lire les journaux et d’écouter les bulletins d’information à la radio. Chaque fois que j’allais au cinéma, je prenais soin d’arriver après les Actualités). Non, surtout, ne rien savoir du sort du monde. Ne pas aggraver cette peur, ce sentiment de catastrophe imminente. Ne s’intéresser qu’aux choses anodines : la mode, la littérature, le cinéma, le music-hall. S’allonger sur les grands « transats », fermer les yeux, se détendre, surtout se détendre. Oublier. Hein ? »
Patrick Modiano « Villa triste », Gallimard ed, coll Blanche, 1975, P.15
Publié dans Patrick Modiano, Séries
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