Je suis fait de tout ce que j’ai vu.
Henri MATISSE

Pablo PICASSO, Les Amoureux, 1919, Musée national Picasso, Paris
Henri MATISSE
Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec
Parmi les chambres dont j’évoquais le plus souvent l’image dans mes nuits d’insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray, saupoudrées d’une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés au ripolin contenaient, comme les parois polies d’une piscine où l’eau bleuit, un air pur, azuré et salin. Le tapissier bavarois qui avait été chargé de l’aménagement de cet hôtel avait varié la décoration des pièces et sur trois côtés fait courir le long des murs, dans celle que je me trouvai habiter, des bibliothèques basses, à vitrines en glace, dans lesquelles, selon la place qu’elles occupaient, et par un effet qu’il n’avait pas prévu, telle ou telle partie du tableau changeant de la mer se reflétait, déroulant une frise de claires marines, qu’interrompaient seuls les pleins de l’acajou. Si bien que toute la pièce avait l’air d’un de ces dortoirs modèles qu’on présente dans les expositions « modern style » du mobilier, où ils sont ornés d’œuvres d’art qu’on a supposées capables de réjouir les yeux de celui qui couchera là, et auxquelles on a donné des sujets en rapport avec le genre de site où l’habitation doit se trouver.
Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, P 376, édition Gallimard, collection Folio, 1988

Herman BRAUN VEGA, Lumière tahitienne (Matisse) 2007
Quatre émissions pour découvrir un ténor de la science-fiction : l’américain Philip K. Dick. Mieux qu’aucun autre, il aura su hisser un genre décrié et destiné aux « adolescents boutonneux », comme il le disait lui-même, à la hauteur de la grande littérature.
Épisode 1 : L’épuisante vie de Philip K. Dick
Avec Étienne Barillier, écrivain et essayiste, auteur notamment de Le guide de Philip K. Dick (Hélios, 2019).
Épisode 2 : Philip K. Dick ou le pouls de l’Amérique
Avec Laurent Queyssi, auteur, scénariste et traducteur, responsable de l’édition des deux volumes des Nouvelles complètes (Quarto Gallimard).
Épisode 3 : K. Dick notre contemporain
Avec Ariel Kyrou. Journaliste, écrivain et essayiste, il est le scénariste avec Yann Coquart du documentaire « Les mondes de Philip K. Dick », auteur d’un ABC Dick (Ed. Inculte, 2009) et tout récemment d’un essai, Dans les imaginaires du futur (Ed. ActuSF, 2020), où Philip K. Dick est au cœur du propos.
Épisode 4 : K. Dick a gagné
Avec en première partie d’émission Emmanuel Carrère, écrivain, scénariste, cinéaste, auteur de Je suis vivant et vous êtes morts, une biographie consacrée à Philip K. Dick parue au Seuil en 1993.
Deuxième partie d’émission avec Christophe Franco-Rogelio, compositeur, auteur de Arvo Pärt-Philip K. Dick : éthiques du temps (Camion blanc, 2014).
Voir une tempête
Je n’avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature ; ou plutôt il n’y avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui n’étaient pas artificiellement combinés pour mon plaisir, mais étaient nécessaires, inchangeables – les beautés des paysages ou du grand art. Je n’étais curieux, je n’étais avide de connaître que ce que je croyais plus vrai que moi-même, ce qui avait pour moi le prix de me montrer un peu de la pensée d’un grand génie, ou de la force ou de la grâce de la nature telle qu’elle se manifeste livrée à elle-même, sans l’intervention des hommes. De même que le beau son de sa voix, isolément reproduit par le phonographe, ne nous consolerait pas d’avoir perdu notre mère, de même une tempête mécaniquement imitée m’aurait laissé aussi indifférent que les fontaines lumineuses de l’Exposition. Je voulais aussi, pour que la tempête fût absolument vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel, non une digue récemment créée par une municipalité. D’ailleurs la nature, par tous les sentiments qu’elle éveillait en moi, me semblait ce qu’il y avait de plus opposé aux productions mécaniques des hommes. Moins elle portait leur empreinte et plus elle offrait d’espace à l’expansion de mon cœur. Or j’avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité Legrandin, comme d’une plage toute proche de « ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages qu’enveloppent six mois de l’année le linceul des brumes et l’écume des vagues ».
Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, P 377, édition Gallimard, collection Folio, 1988