
Roman clé de Patrick Modiano, à la croisée du polar, de la quête identitaire d’un héros amnésique et de l’errance mélancolique, “Rue des Boutiques obscures”, prix Goncourt 1978, plonge le lecteur dans une enquête labyrinthique, prolongée ici par des archives radiophoniques.
Rue des Boutiques obscures est le sixième roman que Patrick Modiano publie depuis La Place de l’Étoile en 1968. Sorti à la rentrée 1978, il est couronné par le prix Goncourt, le jury précisant que de manière exceptionnelle le prix est également remis à l’auteur pour l’ensemble de son œuvre. Souvent considéré comme l’un de ses romans les plus emblématiques, il s’inscrit dans une œuvre que Modiano a construite comme une quête littéraire de sa propre histoire où chaque récit cherche à déchiffrer les traumas de l’enfance.
Des thèmes comme des obsessions
Dans Rue des Boutiques obscures, Modiano met en avant les questions centrales qui traversent tous ses romans : l’identité, le passé, la mémoire, l’oubli, Paris, la judéité, le poids de la Seconde Guerre mondiale, l’Occupation.
Autant de thèmes qui reviennent comme des obsessions chez Modiano. C’est d’ailleurs pour son “art de la mémoire” que l’Académie Nobel lui décerne son prix en 2014. Mémoire individuelle et mémoire collective s’enchevêtrent dans toute son œuvre, entrant l’une et l’autre en perpétuelle résonnance, avec très souvent en toile de fond le Paris de l’Occupation comme dans Rue des Boutiques obscures.
De ces sensations qui provoquent des souvenirs, des rêves éveillés qui déclenchent l’écriture, il en est question dans ce Grand entretien de François Busnel en 2012 :
Comment ne pas s’arrêter sur le titre, aussi énigmatique qu’intrigant, du roman : Rue des Boutiques obscures. C’est une rue de Rome, la via delle Botteghe Oscure, située dans le quartier Sant’Angelo, l’ancien ghetto de la ville, mais c’est aussi un clin d’œil à un autre grand écrivain des souvenirs et de la mémoire des lieux : Georges Perec qui a publié en 1973 La Boutique obscure, un recueil de 124 récits de rêves. Petit détour par Belleville et La rue Vilin, le lieu de l’enfance sur les traces de Perec et de sa famille, avec ce documentaire :
La rue Vilin, le lieu de l’enfance
À la recherche de Guy Roland
Le roman met en scène un narrateur nommé Guy Roland. Ce n’est pas son vrai nom, mais celui que lui a donné son patron dans l’agence de détective privé où il travaille à Paris. Depuis plus de 15 ans, Guy Roland souffre d’amnésie. Après le départ à la retraite de son patron en 1965, il décide de se lancer sur la piste de son passé.
Muni des outils d’un détective, il mène l’enquête, rencontre des informateurs, récupère documents administratifs et photos, croise dates et noms, compulse annuaires et bottins. Cette recherche labyrinthique le conduit à explorer différentes identités possibles, dans un Paris marqué par l’Occupation et l’exil. Au fil des histoires qu’on lui raconte, des témoignages qu’il collecte, des fausses pistes qu’il suit, son identité fluctue.
Il faut dire que sous l’Occupation, nombreux furent ceux qui durent changer de nom, de nationalité, de ville… Ainsi l’enquête de Guy Roland le mène jusqu’à Bora Bora en Polynésie française (en passant par Megève), avant de se rendre à Rome, au numéro 2 de la rue des Boutiques Obscures, peut-être son ancien domicile.

Un roman policier aux accents profondément modianesques
On peut lire Rue des Boutiques obscures comme un polar bien ficelé. Le narrateur, un détective privé amnésique, enquête sur sa propre identité. Modiano dit d’ailleurs avoir “toujours tâtonné autour de l’amnésie », un sujet qui l’”avait surtout frappé dans les films noirs américains”. Mais si la logique du genre est préservée, Modiano en distorse les fondements et l’aboutissement. Le récit est construit à partir d’indices fragmentés, autant de chapitres comme des pièces d’un puzzle, qui font avancer le héros parmi plusieurs hypothèses identitaires. L’une d’entre elles finira-t-elle par s’imposer vraiment ?
Que Modiano joue avec les ressorts du roman policier n’est sûrement pas un hasard car les thématiques du polar ne sont pas si éloignées des préoccupations du romancier : la disparition, les problèmes d’identité, l’amnésie, le passé énigmatique, les différents témoignages sur une personne… On peut voir dans l’ensemble de son œuvre un goût pour l’énigme et l’intrigue qu’il développe particulièrement dans Rue des Boutiques obscures et qui rend ce roman à la fois étonnant par son genre et central dans son œuvre.
L’écrivain se fait enquêteur et tente de reconstituer un réel complexe ; en 2021, l’émission Esprit de justice explore ce regain d’intérêt pour l’enquête et l’investigation dans la littérature du 20e siècle :
À ce procédé narratif d’enquête policière où se mêlent mystère et suspense, correspond parfaitement l’art de l’écriture de Modiano et l’atmosphère si singulière qui se dégage de ses romans : une ambiance faite de déambulations mélancoliques, de rêveries, un mélange de réel et d’étrange qui donne un aspect quasi fantastique au récit et ouvre de nombreuses pistes.
L’identité chez Modiano : à la recherche d’un nom
Le roman est bâti sur une quête d’identité menée par le héros. Le protagoniste, Guy Roland, ne sait pas qui il est réellement. C’est son patron de l’officine de détectives privés où il travaille qui lui a procuré une carte d’identité et un passeport à ce nom de Guy Roland, un nom anodin, presque invisible. À partir de ce pseudonyme et de ses fausses pièces d’identité qui lui donnent une nouvelle personnalité, le narrateur peut commencer une deuxième vie. Mais chez Modiano cette identification administrative est ambivalente : elle représente à la fois un refuge personnel et une menace liée au fichage et au contrôle policier.
En quoi le nom de famille est-il un marqueur essentiel de notre identité et de notre histoire familiale ? Quelles en sont les origines et quelles histoires racontent-ils ? Éléments de réponse dans cet épisode de Grand bien vous fasse :
Quelle est l’origine de mon nom de famille ?
Au-delà de l’identification administrative : être soi
L’enquête du narrateur (en tant que détective privé) sur son identité perdue correspond à la quête (en tant qu’individu) de son “moi ancien”. Le récit progresse au gré des indices collectés, de rencontres avec des personnes qui l’auraient connu, ou connu ses proches. C’est un véritable défilé cosmopolite. On y croise quelques personnages issus de l’émigration russe réfugiés en France dans les années 1920, Gay Orlow, une actrice apatride qui s’est suicidée, un jockey anglais, des diplomates sud-américains… Pour certains personnages, le narrateur semble apparaître tel un fantôme qui revient d’une époque effacée, peut-être tragique.
Tentant ainsi de reconstruire le fil de sa vie, il passe par quatre noms différents : Guy Roland, Freddie Howard de Luz, Pedro McEvoy, Jimmy Pedro Stern. Autant de patronymes improbables, aux origines exotiques et fluctuantes qui montrent la précarité et la fragilité de devenir soi, au-delà d’une simple identification administrative.
Qu’est-ce que le « soi » ? Géraldine Muhlmann interroge les philosophes Vincent Descombes et Claude Romano sur la possibilité même de se définir comme un « soi », sur ce que signifie être soi-même :
Soi-même est-il toujours un autre ?
Chez Modiano, les personnages croisés dans le roman sont un mélange de noms réels et imaginaires. Encore un jeu autour des identités multiples et autant de fils que l’on peut tirer quasiment à l’infini. Par exemple, Alexandre Scouffi, dit Alec Scouffi, chanteur lyrique et romancier, assassiné à Paris en 1932, apparaît dans le roman où les circonstances de son assassinat sont intégrées dans l’intrigue. Mais on croise aussi Porfirio Rubirosa qui revient dans plusieurs romans, personnage rocambolesque, à la fois diplomate dominicain, escroc et séducteur invétéré.

Sans mémoire, on n’est rien
“Je ne suis rien.” C’est par ces quelques mots énigmatiques que commence le roman. En effet, selon Modiano, sans mémoire, on n’est rien. Rue des Boutiques obscures, avec son narrateur amnésique est un exemple parfait de la conception de la mémoire chez Modiano. Élément constitutif de l’identité d’une personne, la mémoire reste malgré tout fragmentaire. Les souvenirs des autres et les documents extérieurs (photos, papiers administratifs, bottins) deviennent alors des éléments essentiels pour en tisser les fils.
Si des souvenirs effleurent parfois l’esprit du narrateur, ils se superposent et se confondent, le laissant dans une confusion spatio-temporelle. Il recherche les noms qu’il s’attribue au gré de son enquête dans des bottins et des annuaires, dont Modiano dit qu’ils sont “la plus précieuse et la plus émouvante bibliothèque qu’on pût avoir”. Puis, lorsqu’il épuise les éléments tangibles qui lui sont donnés, l’imagination intervient pour combler les lacunes de sa mémoire, laissant le lecteur dans le flou, entre reconstitution du passé et rêverie.
“J’ai tout oublié” est un surprenant documentaire-fiction qui retrace le parcours d’Éric, atteint d’une amnésie rare. Depuis qu’il a perdu la mémoire, Éric revit chaque jour comme un premier, mais un drame ancien le hante : la mort inexpliquée par noyade de sa compagne Dorothée, dont il ne se souvient pas :
La mémoire subjective du personnage est indissociable de ses déambulations dans les rues de Paris. Il espère y trouver des indices de son passé disparu, tel un “sourcier” avec son pendule, écrit Modiano, pour qui les lieux, la topographie jouent un rôle capital dans les traces qu’on laisse et sont autant de repères extérieurs de notre passage. « Je marchais sur mes anciens pas », se dit ainsi le narrateur au cours d’une de ses errances.
C’est un Paris à la fois familier et énigmatique que l’on parcourt entre le 16ème arrondissement, les quartiers de Montmartre et celui des Batignolles. D’une grande précision dans la description, certains détails du décor nous transportent pourtant dans une sorte d’hypnose, de surréalité, voire des moments énigmatiques (comme la lumière trop vive d’un hall d’immeuble qui fait surgir un sentiment de malaise chez le narrateur sans que l’on sache précisément pourquoi ou encore une rue déserte qui lui cause un sentiment d’inquiétude).
Certains endroits peuvent déclencher des sentiments familiers ou des moments de mémoire involontaire, tel un déclic. Une réactivation de notre mémoire par la visualisation de lieux, tel un “GPS cérébral”, qu’explique cet épisode du Biais de Lionel Naccache sur le codage et la cartographie mentale :
Les traces d’une vie
Le roman explore l’effacement de notre trace sur Terre, ce que Modiano appelle cette « buée ». Des personnages disparaissent, tout comme l’identité du héros qui reste floue tandis qu’il part sur une piste de son passé. Parfois le héros avance, parfois il régresse, s’interrogeant alors sur ce qui fait une vie : “Des lambeaux, des bribes de quelque chose, me revenaient brusquement au fil de mes recherches… Mais, après tout, c’est peut-être ça, une vie…”
Cette enquête tâtonnante avance à l’aide de documents et notamment de photographies conservées dans de vieilles boîtes que des témoins de sa vie d’avant lui confient, comme s’ils l’attendaient, solidaires de sa quête. Ces indices, forcément fragmentaires, sont des traces du passé que le narrateur tente de capter et on le suit dans son errance, dans son besoin de retrouver des souvenirs car ainsi qu’il le découvre, « ce n’est pas l’avenir qui compte, c’est le passé ».
Le documentaire L’archive intime parle de ces boîtes remplies de lettres ou de photographies que l’on conserve au gré du temps en se demandant : “Qu’est-ce qu’on jette, qu’est-ce qu’on garde ?” Un historien de l’intime, un archiviste, un auteur dédié aux journaux intimes, des conservatrices attentionnées, un fils aux prises avec la mémoire de sa mère… tous nous racontent quelque chose de notre rapport aux traces qu’on laisse :
Les fantômes de l’Occupation : l’impossible mémoire du passé collaborationniste
Ce thème de la disparition et des traces laissées par nos vies est très lié à la Seconde Guerre mondiale, à une génération marquée par l’Occupation allemande, les persécutions, les arrestations et les nombreuses disparitions. L’écriture de Modiano est hantée par les fantômes du passé et les silences de l’Histoire.
Le passé recherché par le héros le ramène à cette période trouble où les fausses identités sont courantes. Voilà encore une strate supplémentaire de flou dans l’identité supposée du narrateur puisque lui-même a, semble-t-il, eu recours à un changement d’identité pour se protéger de la police et tenter un passage clandestin en Suisse en 1943.
Dans son discours pour le prix Nobel en 2014, Modiano le dit : “Ce Paris-là n’a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.” C’est toute cette angoisse qui resurgit à travers l’enquête du narrateur parfois à la simple vue d’une rue déserte ou d’une lumière trop crue.
