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Méta
un temps
Publié dans corps et portraits
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Disparaître (Patrick Modiano)
« J’allais disparaître dans ce jardin, parmi la foule du lundi de Pâques. Je perdais la mémoire et je ne comprenais plus très bien le français car les paroles de mes voisines n’étaient maintenant à mes oreilles que des onomatopées. Les efforts que j’avais fournis depuis trente ans pour exercer un métier, donner une cohérence à ma vie, tâcher de parler et d’écrire une langue le mieux possible afin d’être bien sûr de ma nationalité, toute cette tension se relâchait brusquement. C’était fini. Je n’étais plus rien. Tout à l’heure, je me glisserais hors de ce jardin en direction d’une station de métro, puis d’une gare et d’un port. À la fermeture des grilles, il ne resterait de moi que l’imperméable que je portais, roulé en boule, sur un banc. »
Chien de printemps, Seuil ed, 1993, p. 117-118
Publié dans Patrick Modiano, Polaroïd, Séries
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Faire table rase (Patrick Modiano)
« Je l’avais questionné au sujet des photos qu’il avait prises depuis près de vingt-cinq ans. Il m’avait désigné les trois valises de cuir, empilées les unes sur les autres.
— J’ai tout mis là-dedans… Si ça vous intéresse…
Il s’était levé et, d’un geste nonchalant, il avait ouvert la valise du dessus. Elle était remplie à ras bord et quelques photos étaient tombées. Il ne les avait même pas ramassées. Il avait fouillé à l’intérieur, et d’autres photos débordaient de la valise et s’éparpillaient sur le sol.(…)
J’avais ramassé les photos qui étaient par terre et les avais rangées dans la valise. Je lui avais dit que c’était dommage de laisser tout en vrac, comme ça, et qu’il aurait fallu classer et répertorier le contenu de ces trois valises. Il m’avait regardé, l’air surpris :
(…)
Je ne saurai jamais ce que Jansen avait pensé de mon initiative. Je crois qu’elle le laissait indifférent. Mais il m’avait confié un double de la clé de son atelier afin que je vienne poursuivre mon travail quand il était absent. J’étais souvent seul dans la grande pièce aux murs blancs. Et chaque fois que Jansen rentrait il paraissait étonné de me voir. Un soir que je triais les photos, il s’était assis sur le canapé et m’observait sans rien dire. Enfin, il m’avait posé cette question :
— Pourquoi vous faites ça ?
Ce soir-là, il semblait brusquement intrigué par ma démarche. Je lui avais répondu que ces photos avaient un intérêt documentaire puisqu’elles témoignaient de gens et de choses disparus. Il avait haussé les épaules.
— Je ne supporte plus de les voir…
Il avait pris un ton grave que je ne lui connaissais pas :
— Vous comprenez, mon petit, c’est comme si chacune de ces photos était pour moi un remords… Il vaut mieux faire table rase… »
Chien de printemps, Seuil ed, 1993, p. 22-24
Publié dans Patrick Modiano, Polaroïd, Séries
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en ondes concentriques (Patrick Modiano)
« Je suis retourné dans l’atelier, plus tard, à l’heure où le soir tombait. Une dernière tache de soleil s’attardait sur le canapé. Entre ces murs, la chaleur était étouffante. J’ai fait glisser la baie vitrée. J’entendais le bruissement des arbres et les pas de ceux qui marchaient dans la rue. Je m’étonnais que le vacarme de la circulation se fût interrompu du côté de Denfert-Rochereau, comme si la sensation d’absence et de vide que laissait Jansen se propageait en ondes concentriques et que Paris était peu à peu déserté. »
Chien de Printemps, Seuil éd, 1993, p. 105
Publié dans Patrick Modiano, Polaroïd, Séries
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Une vérité (Patrick Modiano)
« Ce soir-là, nous avions dépassé son hôtel et nous marchions vers le carrefour Montparnasse. Il ne savait plus quel homme il était. Il m’a dit qu’au bout d’un certain nombre d’années nous acceptons une vérité que nous pressentions mais que nous nous cachions à nous-mêmes par insouciance ou lâcheté : un frère, un double est mort à notre place à une date et dans un lieu inconnu et son ombre finit par se confondre avec nous. »
Chien de printemps, Seuil ed, 1993, p. 121
Publié dans Patrick Modiano, Polaroïd, Séries
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Me Fondre dans le décor (Patrick Modiano)
« Je suis entré dans le jardin en fendant la foule massée devant les grilles. Tous les bancs, toutes les chaises étaient occupés et il y avait une grande affluence dans les allées. Des jeunes gens étaient assis sur les balustrades et sur les marches qui descendent vers le bassin central, si nombreux qu’on ne pouvait plus accéder à cette partie du jardin. Mais cela n’avait aucune importance. J’étais heureux de me perdre dans cette foule et – selon l’expression de Jansen – de me fondre dans le décor. »
Chien de printemps, Seuil ed, 1993, p. 115
Publié dans Patrick Modiano, Polaroïd, Séries
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Capter (Patrick Modiano)
« Quelquefois, Jansen photographiait de très près des plantes, une toile d’araignée, des coquilles d’escargot, des fleurs, des brins d’herbe au milieu desquels couraient des fourmis. On sentait qu’il immobilisait son regard sur un point très précis pour éviter de penser à autre chose. Je me suis rappelé le moment où nous étions assis sur le banc, dans les jardins des Champs-Élysées, et où, les jambes croisées, il photographiait ses chaussures.
Et, de nouveau, les pentes des montagnes d’une blancheur éternelle sous le soleil, les petites rues et les places désertes du Midi de la France, les quelques photos qui portaient chacune la même légende : Paris en juillet – ce mois de juillet de ma naissance où la ville semblait abandonnée. Mais Jansen, pour lutter contre cette impression de vide et d’abandon, avait voulu capter tout un aspect champêtre de Paris : rideaux d’arbres, canal, pavés à l’ombre des platanes, cours, clocher de Saint-Germain de Charonne, escalier de la rue des Cascades… Il était à la recherche d’une innocence perdue et de décors faits pour le bonheur et l’insouciance, mais où, désormais, on ne pouvait plus être heureux. »
Chien de Printemps, Seuil éd, 1993, p. 11-112
Publié dans Patrick Modiano, Polaroïd, Séries
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Photos Polaroïd (Patrick Modiano)
« Il faut croire que parfois notre mémoire connaît un processus analogue à celui des photos Polaroid. Pendant près de trente ans, je n’ai guère pensé à Jansen. Nos rencontres avaient eu lieu dans un laps de temps très court. Il a quitté la France au mois de juin 1964, et j’écris ces lignes en avril 1992. Je n’ai jamais eu de nouvelles de lui et j’ignore s’il est mort ou vivant. Son souvenir était resté en hibernation et voilà qu’il resurgit au début de ce printemps de 1992. Est-ce parce que j’ai retrouvé la photo de mon amie et moi, au dos de laquelle un tampon aux lettres bleues indique : Photo Jansen. Reproduction interdite ? Ou bien pour la simple raison que les printemps se ressemblent ?
Aujourd’hui, l’air était léger, les bourgeons avaient éclaté aux arbres du jardin de l’Observatoire et le mois d’avril 1992 se fondait par un phénomène de surimpression avec celui d’avril 1964, et avec d’autres mois d’avril dans le futur. Le souvenir de Jansen m’a poursuivi l’après-midi et me poursuivrait toujours : Jansen demeurerait quelqu’un que j’avais à peine eu le temps de connaître.
Qui sait ? Un autre que moi écrira un livre sur lui, illustré par les photos qu’il retrouvera. Une collection de volumes noirs au format de poche est consacrée aux photographes célèbres. Pourquoi n’y figurerait-il pas ? Il en est digne. En attendant, si ces pages le sortent de l’oubli, j’en serai très heureux – un oubli dont il est responsable et qu’il a recherché délibérément. »
Chien de printemps, Seuil ed, 1993, p.17-18
Publié dans Patrick Modiano, Polaroïd, Séries
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