Roland Barthes, la sensation de la vie

« En sortant, un soir dernier, au crépuscule, dans Paris, dans le quartier même… en général quand je sors au crépuscule, je reçois avec intensité des détails infimes, parfaitement futiles, de la rue : je vois avec beaucoup d’acuité, même d’intérêt… Il y a mille choses que je vois sous cet éclairage assez intense, par exemple un menu écrit à la craie sur une vitre de bistrot (coquelet purée, 16 francs 50 – rognons crème fraîche, 16 francs 10, c’est moins cher…). À un autre moment, je marche dans la rue Médicis dans le crépuscule, il y a beaucoup de gens et je vois tout d’un coup, marchant devant moi, un tout petit prêtre en soutane et cela me frappe beaucoup, je ne peux pas vous dire pourquoi. […] Alors j’ai eu cette intuition à plusieurs reprises que, justement en lisant des menus ou en voyant le petit prêtre en soutane, descendre dans l’infiniment futile (comme je l’ai fait pour le thé japonais), cela permettait tout simplement d’avoir ce que l’on pourrait appeler la sensation de la vie. Et c’est en somme une règle romanesque : si dans les romans il y a des détails qui apparaissent insignifiants ou qui ne sont pas logiquement exigés par la narratologie, par la logique de la narration, c’est bien pour vous donner la sensation de la vie ».

Roland Barthes, Le Neutre, cours au Collège de France, 1978. Ed du Seuil, 2023.

Ce contenu a été publié dans Citation, Écrivains, Roland Barthes, Sciences-humaines. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.