Marcel PROUST, la Sonate de Vinteuil

La sonate de Vinteuil

L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie – il ne savait lui-même – qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la musique qu’il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d’impressions. Une impression de ce genre, pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que nous entendons alors, tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu’éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et cette impression continuerait à envelopper de sa liquidité et de son « fondu » les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu’ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, ineffables – si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même impression était tout d’un coup revenue, elle n’était déjà plus insaisissable. Il s’en représentait l’étendue, les groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive ; il avait devant lui cette chose qui n’est plus de la musique pure, qui est du dessin, de l’architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.

D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom. 
Du côté de chez Swann, P 205-207, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Nicolas WEILL, Littérature. Face à la maladie, les limites du pouvoir (le Monde)

Littérature. Face à la maladie, les limites du pouvoir

Textes sacrés, tragédies ou romans ont souvent illustré l’impuissance du politique face aux crises épidémiques.  Par  Publié le 01 avril 2020

« David se résigne à la volonté du Seigneur, qui a frappé son royaume de la peste », de Joseph-Marie Vien l’Ainé (1743).
« David se résigne à la volonté du Seigneur, qui a frappé son royaume de la peste »,
de Joseph-Marie Vien l’Ainé (1743). Beaux-Arts de Paris/Dist. RMN-Grand Palais

Analyse. Pour le critique Thomas Pavel, auteur de La Pensée du roman (Gallimard, 2003), la littérature crée un laboratoire fictif dans lequel il est possible de mettre en scène les aspirations d’un individu ou d’une communauté aux prises avec la nécessité d’accomplir un idéal moral, quelle que soit la réalité vécue, tragique ou ordinaire. Comment nous permet-elle donc d’imaginer un sens à la présente épidémie ? Quand la maladie prend place dans les épopées, les tragédies, les romans ou les chroniques, c’est souvent pour nous inviter à ébaucher des réflexions vis-à-vis de nos limites, en particulier celles qui touchent notre domination politique sur le monde. De même l’épidémie répand-elle, non seulement un virus, mais un germe de profonde déstructuration sociale. Dans les premières pages d’Histoire de la folie à l’âge classique (Plon, 1961), le philosophe Michel Foucault affirme, moult exemples littéraires à l’appui, que les épidémies constituent le phénomène par excellence capable de pulvériser nos rêveries modernistes de maîtrise absolue.

La Bible préfigure déjà ce genre de leçon. Elle raconte comment est châtié le roi David lorsque, pris d’un accès de démesure, il ose dénombrer son peuple, enfreignant les lois données au Sinaï qui proscrivent tout comptage par tête. Soixante-dix mille hommes périssent alors, frappés par l’ange de la mort. En rassemblant ses sujets dans les plaines de Moab afin de procéder à leur recensement, David aurait, selon certains exégètes, créé une proximité propice à une contagion en exposant les gens aux regards d’autrui. Ne croyait-on pas que l’œil était l’organe le plus dangereux du corps humain, du fait de ses émanations ? D’où le lien établi entre recensement et maladie…

« Peste d’Athènes » et hantise du complot

La littérature antique grecque et latine n’est pas en reste. Elle juxtapose des lectures « rationalistes » du fléau à l’explication par la colère des dieux. Tel est le cas de la sublime et très actuelle peinture de la « peste d’Athènes » (430 av. J.-C.) par Thucydide (v. 460-v. 400 av. J.-C.) dans La Guerre du Péloponnèse (Les Belles Lettres, 2019). On y a vu une vague de typhus, de scarlatine, de variole, etc. Quelle qu’en ait été la cause, sur laquelle l’historien ne s’attarde guère, la hantise du complot est déjà présente : « [Les Athéniens] prétendirent même que les Péloponnésiens [leurs adversaires] avaient empoisonné les puits »….

Thucydide s’appesantit en revanche sur la description physique des symptômes et des conséquences : la dégradation morale et le non-respect des morts. Il montre comment les Athéniens s’en prennent à leur dirigeant, Périclès, qui ne peut que constater amèrement à quel point le fléau l’a rendu impopulaire : « [Il] contribue, je le sais bien, à me faire encore plus détester et ce n’est pas juste, à moins que tout bonheur inattendu ne doive également m’être rapporté. »

Par un singulier retournement, la maladie tout comme le confinement qui en résulte peuvent aussi être l’occasion d’édifier par le roman des habitacles hors sol, protégés des intrusions totalitaires

Ce tableau fixe un cadre qui installe pour longtemps, dans la littérature, le lien entre épidémie et impuissance politique. Il est à l’œuvre dans Œdipe roi, de Sophocle (495-406 av. J.-C.), qui s’ouvre sur le récit de la peste ravageant Thèbes, en expiation du parricide commis par Œdipe, époux de sa propre mère. Dans Œdipe, de Sénèque (1-65), l’auteur fait dire à un Œdipe désabusé, qui prétend fuir son destin et ses responsabilités : « Ainsi le rang suprême des rois les expose davantage aux coups de la Fortune. » L’historien Tite-Live (64 av. J.-C.-17 ap. J.-C.), dans son Histoire romaine (Les Belles Lettres, 1989), n’hésite pas quant à lui à ironiser sur l’usage idéologique des maladies de masse. Alors que Rome est ravagé par la peste (vers 398 av. J.-C.), les patriciens en lutte contre les plébéiens la mobilisent en faveur de leur cause et clament qu’elle est due au fait que « les dieux n’avaient vu qu’avec colère les honneurs livrés au peuple et les ordres confondus ».

En sautant de nombreux siècles, on voit encore l’intrigue de Roméo et Juliette (1597), de Shakespeare, nouer la maladie, la politique et les bornes du désir. Une épidémie de peste empêche le messager du frère Laurent de transmettre à Roméo, exilé à Mantoue, la lettre dévoilant que le trépas de Juliette est feint. « Les inspecteurs de la ville nous ayant rencontrés tous deux dans une maison qu’ils soupçonnaient infectée de la peste, en ont fermé les portes et n’ont pas voulu nous en laisser sortir », déplore le messager. Cette information, qui ne parvient pas à son destinataire, tue l’amant. Son sort découle ici des mesures prophylactiques plus que du mal lui-même.

La souveraineté abdique face au désastre imprévu

Cet entrelacement du politique et de la maladie collective est également au cœur des Fiancés (1840 ; Folio, 1995), d’Alessandro Manzoni, célèbre récit de la peste de Milan (1630), qui met en lumière l’aveuglement et l’incompétence des autorités de la ville, face aux signes inquiétants qui se multiplient dans les villages d’alentour. Les médecins sonnant l’alarme reçoivent « le titre d’“ennemis de la patrie” ». Désemparé, le Sénat de Milan finit par abandonner son autorité aux prêtres qui gèrent les lazarets, et aux docteurs : « Certes une telle dictature était un étrange expédient (…)note Manzoni, il suffirait, comme exemple d’une société très rustique et très mal réglée, de voir que ceux à qui incombait un pouvoir de cette importance ne surent que le céder. » La souveraineté comme instance gérant la vie et la mort abdique face au désastre imprévu.

La problématique d’un pouvoir affaibli au point d’avoir à choisir entre la prospérité et la santé imprègne également les pages de La Mort à Venise (1913 ; Livre de poche, 2002), de Thomas Mann, au-delà de l’enchantement troublant que la beauté adolescente exerce sur le personnage principal, l’écrivain Gustav von Aschenbach. La municipalité met cyniquement le choléra sous le tapis, lui dit-on, de peur de compromettre la saison touristique : « Cela le peuple le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes (…) et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents. »

Pourtant, par un singulier retournement, dans un siècle – le XXe – où l’on désignera le nazisme sous le nom de « peste brune », la maladie tout comme le confinement qui en résulte peuvent aussi être l’occasion d’édifier par le roman des habitacles hors sol, protégés des intrusions totalitaires. Tel est le thème, entre autres, du Pavillon des cancéreux (Julliard, 1968), d’Alexandre Soljenitsyne. Tant il est vrai qu’au paroxysme du déploiement de puissance, même des lieux maudits peuvent symboliser un abri et la maladie un espace de liberté.

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Roger-Pol Droit : « La peur ramène au réel, en revanche on ne se délivre pas de l’angoisse »

Roger-Pol Droit : « La peur ramène au réel, en revanche on ne se délivre pas de l’angoisse »

Chronique d’un huis-clos, 2e épisode. Roger-Pol Droit trouve dans sa bibliothèque matière à réflexion sur la pandémie. Le Monde du 03/04/2020

LA PEUR N’EST PAS L’ANGOISSE

La peur, nous l’avions oubliée. Chacun, bien sûr, conservait ses craintes. Certains cultivaient même de singulières phobies. Mais les grandes terreurs, collectives, profondes, terribles étaient devenues histoires anciennes. Même nos fantasmes d’effondrement, nos récentes paniques collapsologiques avaient des airs de train fantôme pour fêtes foraines. En peu de jours, tout a changé. Tous, nous apprenons la frayeur.

Elle prend divers visages : peur d’attraper le virus, d’en être gravement atteint, de voir l’un de ses proches disparaître. Mais aussi : crainte de perdre son emploi, de voir son budget amputé, de ne plus discerner l’avenir. Ou simplement, heure par heure, se demander si l’on n’aurait pas touché la mauvaise poignée, croisé une personne contaminante, si l’on ne serait pas, déjà, sans symptôme, porteur, vecteur. Alors, nous disons que l’angoisse nous submerge. Nous ne voyons plus d’issue.

Pourtant, peur et angoisse ne sont pas synonymes, et leur différence offre peut-être une issue praticable. En relisant les Modernes, on constatera combien les deux se distinguent – si fortement qu’il deviendra difficile de les confondre, comme on le fait trop souvent. S’il fallait tout expliquer, ce serait fort long, en cheminant de Kierkegaard (Le Concept de l’angoisse, 1841) à Sartre (L’Etre et le Néant, 1943), en passant également par les deux élaborations successives de l’angoisse chez Freud et par de nombreuses pages d’Heidegger (Etre et Temps, 1927, notamment § 40).

L’angoisse sourd du dedans

Sans entrer dans ces méandres, les traits distinctifs peuvent se schématiser ainsi : la peur a un objet, l’angoisse n’en a pas. La peur naît du dehors, l’angoisse sourd du dedans. Si la peur est bien un sentiment, elle demeure « objective », du fait de sa relation à des situations extérieures. Au contraire, c’est de nous seuls que parle l’angoisse, et non du monde qui nous entoure. Elle est liée à nos désirs et nos pulsions (Freud), à notre désarroi d’existant jeté dans le monde (Heidegger), à notre liberté absolue (Sartre).

A quoi pareille distinction peut-elle nous servir, dans la panique présente ? Une indication lumineuse se trouve chez Kierkegaard, à la toute fin du Concept de l’angoisse, essai superbe mais pas réellement facile. L’hypocondriaque, celui qui tremble toujours d’être malade, « a peur du moindre rien, écrit-il, mais quand c’est le tour des vrais événements, il commence alors à respirer, et pourquoi ? Parce que cette réalité grave n’est cependant pas si terrible que le possible qu’il avait formé de lui-même et dont la formation employait toute sa force, tandis qu’à présent il peut l’employer toute contre la réalité ».

La leçon n’est pas mince. Elle enseigne combien la peur ramène au réel, et permet d’agir. Parce qu’elle se surmonte. Socrate l’expliquait déjà au général Lachès : le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de se battre malgré la trouille. En revanche, on ne se délivre pas de l’angoisse. Il arrive évidemment d’en être plus ou moins transi. Mais personne ne peut s’en dire tout à fait exempt, à jamais délivré, puisque l’angoisse est métaphysique, religieuse, existentielle, indépassablement humaine.

Il ne faut donc pas craindre d’avoir peur. Et se fier comme toujours aux ressources du langage commun. Il nous apprend que l’angoisse est sans couleur, alors que la peur est bleue. Comme une orange, ajouterait Eluard. C’est ce qui la rend terrestre, praticable. Et même préférable, ces temps-ci.

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dans l’alignement

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Claude REGY, Hommage au metteur en scène

Hommage au metteur en scène Claude Régy

Une série d’ « A voix nue » proposée par Laure Adler et diffusée en juillet 2006 sur France Culture.

Claude Régy est un poète un métaphysicien, un homme qui depuis plus de soixante ans a fait de l’art théâtral une prise de risque, une tentative d’approche de la vérité, un vertige psychique et sensuel. Cet homme que beaucoup taxent d’intello du théâtre ne vient pas de ce monde et c’est sans doute pour cela qu’il nous livre son regard d’étonnement et d’innocence sur le monde, ce qui lui permet, par ses mises en scènes de plus en plus épurées, d’atteindre en chacun de nous le plus intime et nous permettre de pénétrer dans des zones inconnues de nous même. Claude Régy évoquera sa collaboration avec Marguerite Duras et Peter Handke, sa découverte de jeunes metteurs en scène comme Grégory Motton et Sarah Kane, son rapport avec ce qu’est l’essence du théâtre : un entremêlement de l’origine du tragique et du contemporain ainsi que sa perception de la Bible.

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Roland BARTHES, Les Mythologies (France culture)

Les Mythologies de Barthes

LE GAI SAVOIR par Raphaël Enthoven

Qu’elles parlent de la DS, des studios Harcourt, de Minou Drouet, du Tour de France ou du bifteck-frites, les Mythologies de Roland Barthesne sont pas un catalogue des objets du passé mais un dictionnaire des images reçues , dont le sens et l’intention comptent moins que la signification . Ou dont le prix compte moins que la valeur.

Nées de l’intolérance aux effets de pouvoir que recouvrent les évidences, les Mythologies dynamitent, de l’intérieur, le système marchand, avec cent fois plus d’efficacité que La société du spectacle de Guy Debord. Mieux vaut décrypter ce qui semble aller de soi que dénoncer tout ce qui ne va pas. Mieux vaut interpréter le monde que le transformer.

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Roger-Pol Droit : « Le confinement est une expérience philosophique gigantesque » (France culture)

Roger-Pol Droit : « Le confinement est une expérience philosophique gigantesque »

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Roger-Pol Droit, « Ennuyez-vous sans crainte, il en sortira toujours quelque chose » (Le Monde)

« Ennuyez-vous sans crainte, il en sortira toujours quelque chose »

Chronique d’un huis-clos, épisode premier. Roger-Pol Droit trouve dans sa bibliothèque matière à réflexion sur le confinement.   27 mars 2020

L’ENNUI, SANS MODÉRATION

« On ne supporte plus sa maison, son isolement, les murs de sa chambre. » Ces mots pourraient être ceux d’un confiné de 2020, assigné à résidence par la pandémie de Covid-19, comme des centaines de millions d’autres. En fait, c’est une phrase de Sénèque dans les Lettres à Lucilius. Elle fut écrite à Rome, au temps de Néron (Ier siècle). C’est de l’ennui que parle le penseur stoïcien, qu’il définit comme cet état où « l’on se voit avec chagrin abandonné à soi-même », submergé par un sentiment de vide, d’accablement et d’« à quoi bon ». Soudain manquent le sens et l’énergie, comme si le ressort qui les actionne ensemble s’était détérioré.

On se prélasse, on se lasse

Beaucoup d’entre nous redécouvrent en ce moment cette béance. Les routines de la vie normale suspendues, on se prélasse d’abord, on se lasse ensuite. Bientôt les dérivatifs ne fonctionnent plus, l’ennui s’installe, chacun commence à « bâiller sa vie », comme disait René, le héros de Chateaubriand. Incapables de « demeurer en repos dans une chambre », selon Pascal, nous nous heurtons à une suite de « non-choses » sans contours ni densité : nous-même, l’inaction, le néant…

Ce qui nous tombe dessus est alors bien plus métaphysique qu’on ne pense. C’est « l’embêtement de l’existence ». Flaubert, génialement, dit en trois mots ce que ressassent les Modernes : l’homme est un animal qui s’ennuie. Eprouvant sa solitude, se découvrant jeté dans un monde sans signification ni mode d’emploi, il découvre au cœur de l’ennui, entre effarement et vertige, le tragique de sa condition.

Car l’ennui ne serait pas uniquement lié aux circonstances. Il y aurait en lui quelque chose de radical, propre à notre condition. Schopenhauer, dans Le Monde comme volonté et comme représentation (1818), décrit la vie humaine oscillant, tel « un pendule, entre la douleur et l’ennui ». Ou bien le désir vous taraude, privation et tensions vous habitent, et vous souffrez. Ou vous êtes repu, alangui, sans manque apparent, et l’ennui vous rattrape. Ceux qui affirment ne jamais s’ennuyer seraient donc des menteurs.

Ecole de lucidité

« Cet ennui absolu n’est en soi que la vie toute nue, quand elle se regarde clairement. » Dans L’Ame et la Danse (1921), Paul Valéry imagine un Socrate parlant ainsi. Si l’on y prête attention, voilà que tout s’inverse. Au lieu d’être désagrément à fuir, malaise à colmater, l’ennui se fait école de lucidité, exigence de pensée, nécessité d’inventer. Au lieu de peser comme un fardeau, il peut se faire levier, tremplin, point de départ d’un futur en gestation. Croire qu’il faille, à tout prix, ne jamais s’ennuyer est donc bien trop naïf.

Vivre sans temps mort, toujours accaparé par quelque chose, toujours occupé à quelque travail, quelque image, quelque jeu… n’est pas propice à la rumination où, sans qu’on le sache d’abord, des nouveautés éclosent. Les temps d’ennui ne sont pas des catastrophes. Il y flotte au contraire des sensations et intuitions inhabituelles, d’abord imperceptibles, qu’il convient de laisser venir. Dans la fadeur de l’inaction, ce fond vide de contours et de projets, croissent souvent les fulgurances du lendemain.

Ennuyez-vous sans crainte. Il en sortira quelque chose. On ne supporte plus sa maison, on s’embête et se sent perdu ? Voilà qui est normal, humain, inévitable. Et finalement de bon augure pour demain. Parce que la pensée écarte les murs. Même quand elle s’ennuie, la pensée est antichambre. A tous les sens qu’on voudra.

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Direction, Lieux, Sens

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Marguerite DURAS, La compagnies des auteurs

LA COMPAGNIE DES AUTEURS par Matthieu Garrigou-Lagrange

Marguerite DURAS, La compagnies des auteurs

(4 épisodes. France culture)

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Le continent SIMENON , la Compagnie des œuvres (France culture)

LA COMPAGNIE DES OEUVRES par Matthieu Garrigou-Lagrange

Le continent Simenon (4 épisodes)

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down town

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de la portée

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Primo LEVI , pages arrachées France culture

Primo LEVI , pages arrachées France culture

Né à Turin en 1919, Primo Levi appartient à une famille cultivée de la bourgeoisie juive. Après des études secondaires conduites au lycée Massimo d’Azeglio, il opte pour les sciences et passe en 1941 un diplôme de chimie à l’université de Turin. Il s’installe ensuite à Milan où il travaille pour une société pharmaceutique suisse. En 1943, après la chute du régime et l’arrestation de Mussolini, il trouve refuge dans les montagnes du val d’Aoste où il tente de rejoindre un groupe de maquisards. Dénoncé, il est arrêté le 13 décembre par la milice fasciste. Échappant à l’accusation de résistance qui l’aurait conduit devant le peloton d’exécution, il est identifié comme Juif et transféré dans le camp de concentration de Fossoli, près de Modène. Il est interné en février 1944 dans le Lager de Buna-Monowitz (Auschwitz III). Là, il doit sa survie au fait qu’à partir de 1943 l’armée allemande, en perte de vitesse, a de plus en plus besoin de main-d’œuvre. Or sa formation de chimiste le rend apte à travailler pour l’usine de caoutchouc (Buna) située dans le périmètre d’Auschwitz, véritable agglomération comprenant plus de trente camps de concentration. Il est libéré le 27 janvier 1945, date de la libération du camp par les Soviétiques. Il trouve alors un emploi dans une petite entreprise de peinture dont il devient par la suite directeur et où il reste jusqu’à sa retraite. Pendant les derniers mois de sa vie, Primo Levi a été très affecté par la montée du révisionnisme et de l’indifférence. Le 11 avril 1987, il se suicide en se jetant dans la cage d’escalier de son immeuble. Sur sa tombe sont inscrits son nom et 174 517, son matricule à Auschwitz.

Son premier livre, Si c’est un homme, paraît en 1947. Ce récit de sa survie dans l’univers concentrationnaire ne connaît pas immédiatement un grand succès mais marque ensuite fortement les esprits de l’Europe d’après-guerre. Au cours des décennies suivantes, il est traduit dans une trentaine de langues, intégré dans les programmes scolaires, et se vend aujourd’hui encore à 200.000 exemplaires par an rien qu’en Italie.
Réalisation Jacques Taroni Productrice Diane Kolnikoff

Après la fiction vous entendrez Gwenaëlle Aubry lire un extrait de Si c’est un homme de Primo Levi

A sa retraite, Primo Levi se consacre pleinement à l’écriture et à son travail de mémoire. Il publie plusieurs récits poignants sur son expérience de juif italien, de chimiste ou de prisonnier : La Trêve (1963) où il raconte son voyage de retour en Italie après sa libération, Le Système périodique (1975), La Clé à molette (1978), Maintenant ou jamais (1982) ou encore Les Naufragés et les Rescapés (1986), son dernier livre. Il écrit et publie aussi des articles, des nouvelles et de la poésie

 

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Jacques LACAN, … corps…

« La parole est un don du langage, et le langage n’est pas immatériel. Il est corps subtil, mais il est corps. »

Jacques LACAN

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Deux voies

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exactement

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Cornelius CASTORIADIS : un titan dans le labyrinthe (1922-1997)

Cornelius Castoriadis : un titan dans le labyrinthe (1922-1997)

UNE VIE, UNE OEUVRE par Clémence Mary

Penseur total et obstiné révolutionnaire, Cornelius Castoriadis a traversé loin de tout dogme les crises du 20ème siècle. Pour cet « Aristote en chaleur », ainsi nommé par Edgar Morin, précurseur sur bien des plans, un maître-mot : l’autonomie, pour chacun et pour tous.

Portrait de Cornelius Castoriadis le 28 septembre 1990 à Paris
Portrait de Cornelius Castoriadis le 28 septembre 1990 à Paris Crédits : Ulf Andersen – Getty

Cornelius Castoriadis gagne actuellement une reconnaissance qu’il n’a pas eu de son vivant. C’était un personnage hors classe, Il était tout à la fois. il n’a jamais eu la reconnaissance des historiens, des philosophes, des économistes. C’était un intellectuel global, il veut penser l’ensemble du pensable. Il n’avait pas de frontières. Manuel Cervera Marzal

Corneille, Chaulieu, Cardan, Barjot, Delvaux, Marc Noiraud, Coudray… derrière ces pseudos, une œuvre kaléidoscopique, et une signature dans laquelle on se perd, Cornelius Castoriadis. Si la poésie de son nom demeure, son œuvre est moins connue, souvent dans l’ombre de ses contemporains, Guy Debord, Gilles Deleuze et autres Michel Foucault.

La révolution, une phase révolutionnaire, c’est toujours la constitution d’organes autonomes des masses.  Cornelius Castoriadis

Né à Constantinople en 1922, mort à Paris en 1997, ce grec en marge plus qu’en exil, a traversé le vingtième siècle en prenant des chemins de traverse. Une pensée qui n’adhère pas à un parcours académique classique, une carrière tout en rebondissements : résistant trotskiste en Grèce jusqu’en 1946, fondateur du groupe révolutionnaire Socialisme ou Barbarie en 1948, économiste à l’OCDE jusqu’en 1970, philosophe, directeur d’études à l’EHESS en 1980, psychanalyste, mélomane par sa mère pianiste. Marxiste avec ou contre Marx, longtemps son engagement fut suspecté de contradiction voire d’échec ; il fallut du temps pour qu’apparaisse la cohérence d’une trajectoire qui se sédimente brique par brique.

Ce que j’estimais beaucoup dans l’action de Cornelius Castoriadis dans son groupe « Socialisme ou Barbarie », c’est qu’il était extrêmement lucide dans sa critique de l’Union Soviétique, une pensée qui allait beaucoup plus loin que celle de Trostki. Pour lui et Claude Lefort, c’était un Etat qui n’avait rien de socialiste, qu’ils appelaient alors bureaucratie. On était tout à fait en dehors des courants dominants dans le monde intellectuel de l’époque, ce qui a renforcé notre fraternité. Edgar Morin

N’appartenant à aucune discipline, ou plutôt à toute, il cherchait à penser l’ensemble du pensable, dans la filiation antique des penseurs grecs qui lui étaient chers. Un éclectisme qui lui valut cette reconnaissance difficile mais qui aujourd’hui nous interpelle plus que jamais, dans une période d’aspiration à la transdisciplinarité, où l’hyperspécialisation des savoirs reste très forte. Sa manière d’articuler individu et société, révolution et liberté, reste brûlante d’actualité.

Cornelius Castoriadis essaie de comprendre l’institution de la société à partir de l’homme. Indirectement il a contribué à ce que la question sociale soit beaucoup plus au cœur de la psyché dans le domaine de la psychanalyse. Florence Giust-Desprairies

Accomplissant lui-même l’autonomie qu’il souhaitait pour tous, ce démocrate plaça sa vie sous le signe de l’engagement, son œuvre sous le signe de la création. Dévorant la vie avec appétit, il ne fut pas qu’une pensée, et ses textes, sous la forme de fragments partant toujours de l’expérience et de l’actualité, révèlent encore aujourd’hui, à ceux qui le découvrent, le caractère malicieux, résolu, charismatique, de cet éternel bâtisseur de ponts.

Archive INA : Cornelius Castoriadis évoque un des souvenirs les plus heureux de sa vie, lié à la musique, après avoir écouté Michaël Levinas jouer le premier Prélude de Chopin au piano

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Cornelius Castoriadis dans Le Bon Plaisir, de Katharina Bulow le 20 avril 1996 sur France Culture

Pour aller plus loin

Site de l’Association Cornelius Castoriadis, créée afin de contribuer à l’étude et à la diffusion de son oeuvre et de sa pensée. Présidée par Pierre Vidal-Naquet jusqu’à sa mort (juillet 2006), son actuel président est Vincent Descombes.

Fiche du fond Cornelius Castoriadis sur le site des archives de l’IMEC.

Abécédaire de Cornélius Castoraiadis de A comme autonomie à Z comme zapping, concocté par la revue Ballast.

La pensée politique de Cornélius Castoriadis : brochure mise en ligne sur le site Socialisme libertaire.

Le réveil des peuples et la fin du capitalisme : conférence de Castoriadis donnée à Buenos Aires en 1993 et à voir sur La chaîne qui libère, sur YouTube.

Retrouvez les livres de Cornelius Catsoriadis édités par les éditions du Sandre sur leur site officiel.

  • Avec : Zoé Castoriadis, son épouse et Sparta Castoriadis, fille de Castoriadis et psychanalyste ; Edgar Morin, ami, coauteur de Mai 68, la Brèche avec Claude Lefort en 1968, il surnomma Castoriadis « Titan de l’esprit » dans son épitaphe ; Enrique Escobar, éditeur de Castoriadis et ancien membre de Socialisme ou Barbarie ; Manuel Cervera Marzal, chercheur en sciences politiques, il a codirigé l’ouvrage Autonomie ou barbarie (éditions du passager clandestin), Myrto Gondicas, traductrice, Florence Giust-Desprairies, psychosociologue clinicienne et Olivier Fressard, philosophe.
  • Un documentaire de Clémence Mary, réalisé par Delphine Lemer. Lecture de Didier Brice. Prise de son : Yann Fressi et Georges Tho, mixage : Claire Levasseur. Recherches INA : Ani Lauzanna, ressources internet : Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France.
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Norman LEWIS

Norman LEWIS, Phantasy II, 1947, MoMA, New York

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Marcel PROUST, Les clochers de Martinville

« Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ces clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore ; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin, qui n’étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité ; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit.   

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, P 179-180, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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