Gustave RICARD (1823-1873) Tête d’enfant

Gustave RICARD (1823-1873) Tête d’enfant
Musée des Beaux-arts, Marseille

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Avoir raison avec… Susan SONTAG (France culture)

Avoir raison avec… Susan SONTAG

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par la fenêtre (1)

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Claude VIALLAT, sans titre (la vague)

Claude VIALLAT, sans titre (la vague) 1965.

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Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, Cette souffrance-là

Cette souffrance-là

Voilà une femme en qui j’avais confiance, qui a l’air si simple, si honnête, en tous cas, si même elle était légère, qui semblait bien normale et saine dans ses goûts : sur une dénonciation invraisemblable, je l’interroge et le peu qu’elle m’avoue révèle bien plus que ce qu’on eût pu soupçonner. » Mais il ne pouvait pas se borner à ces remarques désintéressées. Il cherchait à apprécier exactement la valeur de ce qu’elle lui avait raconté, afin de savoir s’il devait conclure que ces choses, elle les avait faites souvent, qu’elles se renouvelleraient. Il se répétait ces mots qu’elle avait dits : « Je voyais bien où elle voulait en venir », « Deux ou trois fois », « Cette blague ! », mais ils ne reparaissaient pas désarmés dans la mémoire de Swann, chacun d’eux tenait son couteau et lui en portait un nouveau coup. Pendant bien longtemps, comme un malade ne peut s’empêcher d’essayer à toute minute de faire le mouvement qui lui est douloureux, il se redisait ces mots : « Je suis bien ici », « Cette blague ! », mais la souffrance était si forte qu’il était obligé de s’arrêter. Il s’émerveillait que des actes que toujours il avait jugés si légèrement, si gaiement, maintenant fussent devenus pour lui graves comme une maladie dont on peut mourir. Il connaissait bien des femmes à qui il eût pu demander de surveiller Odette. Mais comment espérer qu’elles se placeraient au même point de vue que lui et ne resteraient pas à celui qui avait été si longtemps le sien, qui avait toujours guidé sa vie voluptueuse, ne lui diraient pas en riant : « Vilain jaloux qui veut priver les autres d’un plaisir. » Par quelle trappe soudainement abaissée (lui qui n’avait eu autrefois de son amour pour Odette que des plaisirs délicats) avait-il été brusquement précipité dans ce nouveau cercle de l’enfer d’où il n’apercevait pas comment il pourrait jamais sortir. Pauvre Odette ! il ne lui en voulait pas. Elle n’était qu’à demi coupable. Ne disait-on pas que c’était par sa propre mère qu’elle avait été livrée, presque enfant, à Nice, à un riche Anglais. Mais quelle vérité douloureuse prenait pour lui ces lignes du Journal d’un Poète d’Alfred de Vigny qu’il avait lues avec indifférence autrefois : « Quand on se sent pris d’amour pour une femme, on devrait se dire : Comment est-elle entourée ? Quelle a été sa vie ? Tout le bonheur de la vie est appuyé là-dessus. » Swann s’étonnait que de simples phrases épelées par sa pensée, comme « Cette blague ! », « Je voyais bien où elle voulait en venir » pussent lui faire si mal. Mais il comprenait que ce qu’il croyait de simples phrases n’était que les pièces de l’armature entre lesquelles tenait, pouvait lui être rendue, la souffrance qu’il avait éprouvée pendant le récit d’Odette. Car c’était bien cette souffrance-là qu’il éprouvait de nouveau. Il avait beau savoir maintenant – même, il eut beau, le temps passant, avoir un peu oublié, avoir pardonné – au moment où il se redisait ses mots, la souffrance ancienne le refaisait tel qu’il était avant qu’Odette ne parlât : ignorant, confiant ; sa cruelle jalousie le replaçait pour le faire frapper par l’aveu d’Odette dans la position de quelqu’un qui ne sait pas encore, et au bout de plusieurs mois cette vieille histoire le bouleversait toujours comme une révélation. Il admirait la terrible puissance recréatrice de sa mémoire. Ce n’est que de l’affaiblissement de cette génératrice dont la fécondité diminue avec l’âge qu’il pouvait espérer un apaisement à sa torture. Mais quand paraissait un peu épuisé le pouvoir qu’avait de le faire souffrir un des mots prononcés par Odette, alors un de ceux sur lesquels l’esprit de Swann s’était moins arrêté jusque-là, un mot presque nouveau venait relayer les autres et le frappait avec une vigueur intacte. La mémoire du soir où il avait dîné chez la princesse des Laumes lui était douloureuse, mais ce n’était que le centre de son mal. Celui-ci irradiait confusément à l’entour dans tous les jours avoisinants. Et à quelque point d’elle qu’il voulût toucher dans ses souvenirs, c’est la saison tout entière où les Verdurin avaient si souvent dîné dans l’île du Bois qui lui faisait mal. Si mal, que peu à peu les curiosités qu’excitait en lui sa jalousie furent neutralisées par la peur des tortures nouvelles qu’il s’infligerait en les satisfaisant. Il se rendait compte que toute la période de la vie d’Odette écoulée avant qu’elle ne le rencontrât, période qu’il n’avait jamais cherché à se représenter, n’était pas l’étendue abstraite qu’il voyait vaguement, mais avait été faite d’années particulières, remplie d’incidents concrets. Mais en les apprenant, il craignait que ce passé incolore, fluide et supportable, ne prît un corps tangible et immonde, un visage individuel et diabolique. Et il continuait à ne pas chercher à le concevoir non plus par paresse de penser, mais par peur de souffrir. Il espérait qu’un jour il finirait par pouvoir entendre le nom de l’île du Bois, de la princesse des Laumes, sans ressentir le déchirement ancien, et trouvait imprudent de provoquer Odette à lui fournir de nouvelles paroles, le nom d’endroits, de circonstances différentes qui, son mal à peine calmé, le feraient renaître sous une autre forme.

Marcel PROUST, Du côté de chez Swann,  P 360-362, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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LE SEXE DES MOTS

LE SEXE DES MOTS

« Byzance tomba aux mains des Turcs tout en discutant du sexe des anges.
Le français achèvera de se décomposer dans l’illettrisme pendant que nous discuterons du sexe des mots.
La querelle actuelle découle de ce fait très simple qu’il n’existe pas en français de genre neutre comme en possèdent le grec, le latin et l’allemand. D’où ce résultat que, chez nous, quantité de noms, de fonctions, métiers et titres, sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins. Leur genre n’a rien à voir avec le sexe de la personne qu’ils concernent, laquelle peut être un homme.
Homme, d’ailleurs, s’emploie tantôt en valeur neutre, quand il signifie l’espèce humaine, tantôt en valeur masculine quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d’une incompétence qui condamne à l’embrouillamini sur la féminisation du vocabulaire. Un humain de sexe masculin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fripouille ou une andouille.
De sexe féminin, il lui arrive d’être un mannequin, un tyran ou un génie. Le respect de la personne humaine est-il réservé aux femmes, et celui des droits de l’homme aux hommes ?
Absurde!
Ces féminins et masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels.
Certains mots sont précédés d’articles féminins ou masculins sans que ces genres impliquent que les qualités, charges ou talents correspondants appartiennent à un sexe plutôt qu’à l’autre. On dit: «Madame de Sévigné est un grand écrivain» et «Rémy de Goumont est une plume brillante». On dit le garde des Sceaux, même quand c’est une femme, et la sentinelle, qui est presque toujours un homme.
Tous ces termes sont, je le répète, sémantiquement neutres. Accoler à un substantif un article d’un genre opposé au sien ne le fait pas changer de sexe. Ce n’est qu’une banale faute d’accord.
Certains substantifs se féminisent tout naturellement: une pianiste, avocate, chanteuse, directrice, actrice, papesse, doctoresse. Mais une dame ministresse, proviseuse, médecine, gardienne des Sceaux, officière ou commandeuse de la Légion d’Honneur contrevient soit à la clarté, soit à l’esthétique, sans que remarquer cet inconvénient puisse être imputé à l’antiféminisme. Un ambassadeur est un ambassadeur, même quand c’est une femme. Il est aussi une excellence, même quand c’est un homme. L’usage est le maître suprême.
Une langue bouge de par le mariage de la logique et du tâtonnement, qu’accompagne en sourdine une mélodie originale. Le tout est fruit de la lenteur des siècles, non de l’opportunisme des politiques. L’Etat n’a aucune légitimité pour décider du vocabulaire et de la grammaire. Il tombe en outre dans l’abus de pouvoir quand il utilise l’école publique pour imposer ses oukases langagiers à toute une jeunesse.
J’ai entendu objecter: «Vaugelas, au XVIIe siècle, n’a-t-il pas édicté des normes dans ses remarques sur la langue française ?». Certes. Mais Vaugelas n’était pas ministre. Ce n’était qu’un auteur, dont chacun était libre de suivre ou non les avis. Il n’avait pas les moyens d’imposer ses lubies aux enfants. Il n’était pas Richelieu, lequel n’a jamais tranché personnellement de questions de langues.
Si notre gouvernement veut servir le français, il ferait mieux de veiller d’abord à ce qu’on l’enseigne en classe, ensuite à ce que l’audiovisuel public, placé sous sa coupe, n’accumule pas à longueur de soirées les faux sens, solécismes, impropriétés, barbarismes et cuirs qui, pénétrant dans le crâne des gosses, achèvent de rendre impossible la tâche des enseignants. La société française a progressé vers l’égalité des sexes dans tous les métiers, sauf le métier politique. Les coupables de cette honte croient s’amnistier (ils en ont l’habitude) en torturant la grammaire.
Ils ont trouvé le sésame démagogique de cette opération magique: faire avancer le féminin faute d’avoir fait avancer les femmes. »

(texte attribué à Jean-François Revel mais sans certitude aucune).

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Greco au Grand Palais, présentation de l’exposition

Présentation de l’exposition : « Greco » au Grand Palais

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Karel DUJARDIN Etude de torse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Karel DUJARDIN (1626-1678) Etude de torse, Musée des Beaux-arts, Marseille

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L’Ancien Testament (France culture)

LE 24/08/2020

L’Ancien Testament prône-t-il une soumission à l’autorité divine ou invite-t-il au contraire à la remettre en question, et à la faire passer après le souci…

LE 25/08/2020

Si dans la Bible, un premier récit présente Dieu créant l’homme et la femme simultanément, une autre histoire se juxtapose, suggérant qu’Eve aurait été…

LE 26/08/2020

En plein coeur du Livre des Sagesses, ou Livres Poétiques, selon la bible hébraïque ou la bible chrétienne, se trouvent des poèmes érotiques… L’érotique…

LE 27/08/2020

La Bible conte des récits de départs, d’exils… Comment vivre quelque part avec les autres ? Partir, et cohabiter ? Le texte biblique serait-il d’abord…

À PROPOS DE LA SÉRIE

L’expression « Ancien Testament » est chrétienne.
Elle fut appliquée aux ouvrages que les chrétiens partageaient avec le judaïsme.
L’Ancien Testament raconte la création du monde et de l’humanité à travers des personnages comme Abraham, Moïse, David.
L’Ancien Testament prône-t-il une soumission à l’autorité divine ?
Et quel rapport à autrui valorise-t-il ?

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Patrick Modiano. Présenté par Laure Adler et Bruno Racine

PATRICK MODIANO

Patrick Modiano.  Le Cercle littéraire de la BnF – Entretien du 6 novembre 2012 
Présenté par Laure Adler et Bruno Racine

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Conversations secrètes, le monde des espions 1 (France culture)

Conversations secrètes, le monde des espions

Par Philippe Vasset et Pierre Gastineau


Conversations avec des éminences grises de huit grandes puissances du renseignement pour mieux comprendre les rouages de l’espionnage moderne. Une plongée dans les arcanes des services de renseignement.

Comment une information secrète devient une politique publique ? Comment les services de renseignements informent-ils nos dirigeants ? Entre espions de cinéma et bureaucrates du secret, quelle est la réalité des liens entre espionnage et pouvoir ? Pierre Gastineau et Philippe Vasset ont interrogé les maîtres-espions de huit grandes puissances du renseignement, la majorité d’entre eux s’exprimant pour la première fois dans un média français. Toutes ces éminences grises racontent la mécanique du secret et détaillent les chausse-trapes et les frustrations auxquels sont confrontés les espions au cœur du pouvoir.

TOUTES LES DIFFUSIONS

Eté 2019

Et les barbouzes devinrent des espions : la France
LE 24/08/2019

Loin de traiter d’égal à égal avec le politique, comme c’est le cas au Royaume-Uni, le renseignement français scucite encore beaucoup de méfiance. Qui…

Le pays où les espions ont été rois : l'Algérie
LE 17/08/2019

Les services de sécurité algériens sont un État dans l’État. Tirant leur légitimité du rôle crucial des militaires dans la Guerre d’Indépendance, leur…

Les espions dans l'ombre des réseaux : Israël
LE 10/08/2019

Comment Israël, un pays plus petit que la région Pays de Loire, âgé d’à peine 70 ans, a-t-il réussi à s’imposer comme une puissance majeure du renseignement…

Les espions qui aimaient trop le business : la Chine
LE 03/08/2019

Le renseignement est profondément ancré dans la culture chinoise, et le parti communiste l’a institutionnalisé, dans un climat de paranoïa. Originellement…

Les espions qui n'aimaient pas espionner : l'Allemagne
LE 27/07/2019

Les relations des Allemands et notamment des dirigeants politiques sont compliquées vis-à-vis de ses services de renseignements. En cause, des facteurs…

Des espions au Kremlin : la Russie
LE 20/07/2019

Développé durant la première guerre mondiale, l’espionnage est devenu affaire courante durant la guerre froide. Les troupes invisibles de la CIA et du…

Les espions du Président : les États-Unis
LE 13/07/2019

Les États-Unis disposent des services de renseignements les plus puissants au monde. Patriote, le peuple américain entretient des liens très particuliers…

L'aristocratie de l'espionnage : le Royaume-Uni
LE 06/07/2019

Aucun autre pays n’a su faire de ses hommes de l’ombre une telle mythologie nationale. Au Royaume-Uni, les espions sont des princes. On les célèbre au…

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Claude VIALLAT, sans titre (La Vague) Hommage à Matisse.

Claude VIALLAT, sans titre (La Vague), 1966.
Hommage à Matisse.

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James Joyce , Cinq conseils pour parvenir à lire « Ulysse » (France culture)

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Laurent de LA HYRE, Assomption de la vierge, détails

Laurent de LA HYRE, Assomption de la vierge, détails, 1635
Musée du Louvre, Paris

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Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, Ce brusque rayon du temps d’amour

Ce brusque rayon du temps d’amour

Mais tout à coup ce fut comme si elle était entrée, et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu’il dut porter la main à son cœur. C’est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu’il cessât de les tenir, dans l’exaltation où il était d’apercevoir déjà l’objet de son attente qui s’approchait, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu’à son arrivée, de l’accueillir avant d’expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu’il pût passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire : « C’est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n’écoutons pas ! » tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui, et qu’il avait réussi jusqu’à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps d’amour qu’ils crurent revenu, s’étaient réveillés et, à tire d’aile, étaient remontés lui chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur.

Au lieu des expressions abstraites « temps où j’étais heureux », « temps où j’étais aimé », qu’il avait souvent prononcées jusque-là et sans trop souffrir, car son intelligence n’y avait enfermé du passé que de prétendus extraits qui n’en conservaient rien, il retrouva tout ce qui de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile essence ; il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu’elle lui avait jeté dans sa voiture, qu’il avait gardé contre ses lèvres – l’adresse en relief de la « Maison Dorée » sur la lettre où il avait lu : « Ma main tremble si fort en vous écrivant » – le rapprochement de ses sourcils quand elle lui avait dit d’un air suppliant : « Ce n’est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe ? » ; il sentit l’odeur du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa « brosse » pendant que Lorédan allait chercher la petite ouvrière, les pluies d’orage qui tombèrent si souvent ce printemps-là, le retour glacial dans sa victoria, au clair de lune, toutes les mailles d’habitudes mentales, d’impressions saisonnières, de créations cutanées, qui avaient étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son corps se trouvait repris. À ce moment-là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par l’amour. Il avait cru qu’il pourrait s’en tenir là, qu’il ne serait pas obligé d’en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d’Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas savoir à tous moments ce qu’elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours ! Hélas, il se rappela l’accent dont elle s’était écriée : « Mais je pourrai toujours vous voir, je suis toujours libre ! » elle qui ne l’était plus jamais ! l’intérêt, la curiosité qu’elle avait eus pour sa vie à lui, le désir passionné qu’il lui fît la faveur – redoutée au contraire par lui en ce temps-là comme une cause d’ennuyeux dérangements – de l’y laisser pénétrer ; comme elle avait été obligée de le prier pour qu’il se laissât mener chez les Verdurin ; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par mois, comme il avait fallu, avant qu’il se laissât fléchir, qu’elle lui répétât le délice que serait cette habitude de se voir tous les jours dont elle rêvait alors qu’elle ne lui semblait à lui qu’un fastidieux tracas, puis qu’elle avait prise en dégoût et définitivement rompue, pendant qu’elle était devenue pour lui un si invincible et si douloureux besoin. Il ne savait pas dire si vrai quand, à la troisième fois qu’il l’avait vue, comme elle lui répétait : « Mais pourquoi ne me laissez-vous pas venir plus souvent », il lui avait dit en riant, avec galanterie : « par peur de souffrir ». Maintenant, hélas ! il arrivait encore parfois qu’elle lui écrivît d’un restaurant ou d’un hôtel sur du papier qui en portait le nom imprimé ; mais c’était comme des lettres de feu qui le brûlaient. « C’est écrit de l’hôtel Vouillemont ? Qu’y peut-elle être allée faire ! avec qui ? que s’y est-il passé ? » Il se rappela les becs de gaz qu’on éteignait boulevard des Italiens quand il l’avait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes, dans cette nuit qui lui avait semblé presque surnaturelle et qui en effet – nuit d’un temps où il n’avait même pas à se demander s’il ne la contrarierait pas en la cherchant, en la retrouvant, tant il était sûr qu’elle n’avait pas de plus grande joie que de le voir et de rentrer avec lui – appartenait bien à un monde mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s’en sont refermées. Et Swann aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu, un malheureux qui lui fit pitié parce qu’il ne le reconnut pas tout de suite, si bien qu’il dut baisser les yeux pour qu’on ne vît pas qu’ils étaient pleins de larmes. C’était lui-même.

Quand il l’eut compris, sa pitié cessa, mais il fut jaloux de l’autre lui-même qu’elle avait aimé, il fut jaloux de ceux dont il s’était dit souvent sans trop souffrir, « elle les aime peut-être », maintenant qu’il avait échangé l’idée vague d’aimer, dans laquelle il n’y a pas d’amour, contre les pétales du chrysanthème et l’« en tête » de la Maison d’Or, qui, eux, en étaient pleins. Puis sa souffrance devenant trop vive, il passa sa main sur son front, laissa tomber son monocle, en essuya le verre. Et sans doute s’il s’était vu à ce moment-là, il eût ajouté à la collection de ceux qu’il avait distingués le monocle qu’il déplaçait comme une pensée importune et sur la face embuée duquel, avec un mouchoir, il cherchait à effacer des soucis. 

Du côté de chez Swann,  P 339-341, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Espaces

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Stefan ZWEIG, France culture

Stefan Zweig

À retrouver dans l’émission

LA COMPAGNIE DES AUTEURS par Matthieu Garrigou-Lagrange

TOUS LES ÉPISODES
LE 29/08/2016

La Compagnie des auteurs fait sa rentrée avec Stefan Zweig, écrivain, poète, dramaturge, traducteur et biographe. Retour sur la vie de celui qui fut, de…

LE 30/08/2016

Stefan Zweig cisela des nouvelles qui auraient pu être des romans, comme il sut écrire les histoires de vies captivantes comme des fictions. C’est aujourd’hui…

LE 31/08/2016

Pour le troisième temps de cette semaine, explorons l’inconscient de Stefan Zweig aidé de Freud avec lequel il entretint une importante correspondance…

LE 01/09/2016

Quatrième et dernier temps de l’exploration de la vie et de l’œuvre de Stefan Zweig. Penseur humaniste, pacifiste, européen, Zweig vécut en un temps où…

LE 08/06/2020

La Compagnie des Œuvres vous présente Stefan Zweig, écrivain, poète, dramaturge, traducteur et biographe. Retour sur la vie de celui qui fut, de Vienne…

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LE 11/06/2020

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