Mécaniques du complotisme (saison 4) France culture

Mécaniques du complotisme, saison 4 : la Révolution française, à la croisée des complots

Bouleversement sans précédent dans l’histoire de France, la Révolution française a donné lieu à bien des moments de peur, d’inquiétude ou de panique, et créé une atmosphère propice aux rumeurs de complots. C’est la nouvelle saison de notre série en 10 histoires sur les mécanismes de construction et de propagation de complots imaginaires manipulés par les pouvoirs ou agités dans l’ombre. Ou comment une théorie complotiste peut devenir un phénomène culturel.

Présentation de « Mécaniques du complotisme » . 11 septembre, vaccins, premiers pas sur la lune, sionisme, grand remplacement, chemtrails… Les enquêtes d’opinion le montrent : sur un nombre grandissant de sujets, les Français sont friands de complotisme. Hier cantonnées aux marges, les théories les plus improbables ont gagné en audience et en respectabilité. De l’internaute anonyme au chef d’Etat populiste, des librairies spécialisées aux plateformes de streaming, des cafés du commerce aux plateaux télé, on les retrouve désormais dans toutes les strates de la société. Par quelle mécanique une théorie complotiste née dans l’imagination de quelques uns parvient-elle à devenir un phénomène culturel majeur ? Pour comprendre cette progression, appréhender leur attrait et, peut-être, atteindre leurs relayeurs crédules, il faut en revenir à leurs origines et identifier leurs concepteurs.

Un podcast de Roman Bornstein et Victor Macé de Lépinay, réalisation Thomas Dutter

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Antonio CARO, Colombia (2007)

Antonio CARO, Colombia (2007)

 

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life in the bags

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Marcel PROUST, le Posséder

Le posséder

De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce grand souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aimerons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fallait, c’est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand – à ce moment où il nous a fait défaut – à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait, s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux qui a pour objet cet être même, un besoin absurde que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir – le besoin insensé et douloureux de le posséder.
Du côté de chez Swann, P 227, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Devant, derrière, au fond

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El GRECO , la compagnie des œuvres (France culture)

LA COMPAGNIE DES OEUVRES par Matthieu Garrigou-Lagrange

El GRECO , la compagnie des œuvres (France culture)

Domínikos Theotokópoulos, dit « Le Greco », ou « Greco » est né en 1541 à Candie (aujourd’hui Héraklion), en Crète, et mort le 7 avril 1614, en Espagne. Retour sur la vie mystérieuse de ce peintre ayant longtemps vécu à Tolède.

La vie de Domínikos Theotokópoulos dit Le Greco, reste par bien des aspects mystérieuse. Les débats commencent dès le moment où il faut définir son année de naissance en Crète, que l’on situe entre 1537 et 1542 – beaucoup de sources semblant s’accorder sur l’année 1541. Le père de Domínikos Theotokópoulos aurait été collecteur d’impôts au service de Venise (Candie était une possession vénitienne) et on ne sait rien de sa mère, si ce n’est qu’elle était de confession orthodoxe.

On peut supposer que Domínikos Theotokópoulos a eu une solide formation de lettré : il lisait le grec ancien, le latin, l’italien et le castillan. Sa formation artistique commence en Crète, dans l’atelier de ses maîtres Michael Damaskinos et Andreas Ritsos, chez qui il peint des icônes post-byzantines.

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une image, une histoire

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L’esprit de Warhol

L’esprit de Warhol

4 épisodes

Figure phare du pop art, Andy Warhol (1928-1987) est l’un des artistes les plus influents du XXe siècle. Retour en quatre épisodes sur une vie étonnante et sur une œuvre controversée.

LA COMPAGNIE DES OEUVRES par Matthieu Garrigou-Lagrange

(Episode 2)

Avec Alain Cueff, historien de l’art, professeur à l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, auteur de Warhol à son image (Flammarion), commissaire de l’exposition et auteur du catalogue Le grand monde d’Andy Warhol (Réunion des musées nationaux), traducteur et auteur de la préface du livre d’Andy Warhol Popisme (Flammarion)

Pour se protéger des sentiments des autres, Warhol se voulait être une machine : « I would prefer not to care, je préférerais ne pas me soucier ». Il prend la posture du voyeur, qui s’étend de son activité de publiciste à celle d’artiste et cinéaste.

S’il avait besoin d’être célèbre pour rencontrer un certain type d’humains, et s’il a construit pas à pas un personnage, il pensait cependant que la célébrité était « la chose la plus vulgaire du monde ».

Andy Warhol se libère au fur et à mesure des fioritures de l’expressionnisme abstrait, prenant conscience du changement des moyens de communication de la culture. La notion de produit est pour la première fois au centre de la culture américaine :

L’image des choses devient de plus en plus prégnante, constitue un environnement pour n’importe quel individu. C’est le moment aussi où l’identification de l’individu à l’ensemble des produits qu’il consomme devient plus pressante. Ce que l’on voit dans la bouteille de Coca-Cola, si l’on y prête attention, c’est une figure anthropomorphe : il y a constamment un jeu chez Warhol entre cette représentation de l’objet et cette représentation de la personne – Alain Cueff

L’œuvre Coca-Cola [4] Large Coca-Cola d’Andy Warhol à la maison de ventes aux enchères Sotheby’s à Londres en octobre 2010
L’œuvre Coca-Cola [4] Large Coca-Cola d’Andy Warhol à la maison de ventes aux enchères Sotheby’s à Londres en octobre 2010 Crédits : CARL COURT – AFP

C’est parfois difficile de faire le partage entre l’ironie, le cynisme et un simple réalisme chez Warhol : quand il dit « le véritable art, c’est celui des affaires », c’est encore une fois de la provocation – Alain Cueff

Au-delà de la marchandisation objective de l’art – qui n’est pas seulement le fait de Warhol – Alain Cueff nous fait découvrir les richesses d’une œuvre imprégnée de l’art du portrait, d’un rapport à la religion de son enfance, et d’un travail plastique précédant toute conceptualité.

Les vrais artistes savent que les idées comptent a posteriori ; ce qui est le plus important c’est le rapport à la matière, le rapport au forme. Et même la sérigraphie a cette particularité d’être un outil et d’être en même temps une forme – Alain Cueff

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deux voies

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Parlez-vous Lacan ? France culture, Les chemins de la philosophie, par Adèle Van Reeth

Parlez-vous Lacan ?

France culture, Les chemins de la philosophie  par Adèle Van Reeth
(4 émissions de 59 minutes)

 

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Marcel PROUST, Elle

Elle

Certes l’étendue de cet amour, Swann n’en avait pas une conscience directe. Quand il cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois qu’il semblât diminué, presque réduit à rien ; par exemple, le peu de goût, presque le dégoût que lui avaient inspiré, avant qu’il aimât Odette, ses traits expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait à certains jours. « Vraiment il y a progrès sensible, se disait-il le lendemain ; à voir exactement les choses, je n’avais presque aucun plaisir hier à être dans son lit ; c’est curieux, je la trouvais même laide. » Et certes, il était sincère, mais son amour s’étendait bien au-delà des régions du désir physique. La personne même d’Odette n’y tenait plus une grande place. Quand du regard il rencontrait sur sa table la photographie d’Odette, ou quand elle venait le voir, il avait peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec étonnement : « C’est elle », comme si tout d’un coup on nous montrait extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons. « Elle », il essayait de se demander ce que c’était ; car c’est une ressemblance de l’amour et de la mort, plutôt que celles, si vagues, que l’on redit toujours, de nous faire interroger plus avant, dans la peur que sa réalité se dérobe, le mystère de la personnalité. Et cette maladie qu’était l’amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu’il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu’un avec lui, qu’on n’aurait pas pu l’arracher de lui sans le détruire lui-même à peu près tout entier : comme on dit en chirurgie, son amour n’était plus opérable.

Par cet amour Swann avait été tellement détaché de tous les intérêts, que quand par hasard il retournait dans le monde, en se disant que ses relations, comme une monture élégante qu’elle n’aurait pas d’ailleurs su estimer très exactement, pouvaient lui rendre à lui-même un peu de prix aux yeux d’Odette (et ç’aurait peut-être été vrai en effet si elles n’avaient été avilies par cet amour même, qui pour Odette dépréciait toutes les choses qu’il touchait par le fait qu’il semblait les proclamer moins précieuses), il y éprouvait, à côté de la détresse d’être dans des lieux, au milieu de gens qu’elle ne connaissait pas, le plaisir désintéressé qu’il aurait pris à un roman ou à un tableau où sont peints les divertissements d’une classe oisive ; comme, chez lui, il se complaisait à considérer le fonctionnement de sa vie domestique, l’élégance de sa garde-robe et de sa livrée, le bon placement de ses valeurs, de la même façon qu’à lire dans Saint-Simon, qui était un de ses auteurs favoris, la mécanique des journées, le menu des repas de Mme de Maintenon, ou l’avarice avisée et le grand train de Lulli. Et dans la faible mesure où ce détachement n’était pas absolu, la raison de ce plaisir nouveau que goûtait Swann, c’était de pouvoir émigrer un moment dans les rares parties de lui-même restées presque étrangères à son amour, à son chagrin. À cet égard, cette personnalité que lui attribuait ma grand’tante, de « fils Swann », distincte de sa personnalité plus individuelle de Charles Swann, était celle où il se plaisait maintenant le mieux.
Du côté de chez Swann,  P 303-304, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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Derrière (vidéo)

re-présentations

Derrière

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gens de NYC (2)

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Philosopher avec David LYNCH

Philosopher avec David LYNCH

Le cinéma de David Lynch invite le public à de nouvelles expériences sensorielles, où la logique narrative se désagrège pour mieux mystifier le spectateur. S’il appartient bel et bien au système des studios hollywoodiens, Lynch n’a jamais cessé d’en explorer les marges. Sa philosophie et son talent aux multiples facettes sont explorés en quatre émissions.

LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth

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Marcel PROUST, La phrase

La phrase

À voir le visage de Swann pendant qu’il écoutait la phrase, on aurait dit qu’il était en train d’absorber un anesthésique qui donnait plus d’amplitude à sa respiration. Et le plaisir que lui donnait la musique et qui allait bientôt créer chez lui un véritable besoin, ressemblait en effet, à ces moment-là, au plaisir qu’il aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer en contact avec un monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous semble sans forme parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans signification parce qu’il échappe à notre intelligence, que nous n’atteignons que par un seul sens. Grand repos, mystérieuse rénovation pour Swann – pour lui dont les yeux, quoique délicats amateurs de peinture, dont l’esprit, quoique fin observateur des mœurs portaient à jamais la trace indélébile de la sécheresse de sa vie – de se sentir transformé en une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de facultés logiques, presque une fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant le monde que par l’ouïe. Et comme dans la petite phrase il cherchait cependant un sens où son intelligence ne pouvait descendre, quelle étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus intérieure de tous les secours du raisonnement et à la faire passer seule dans le couloir, dans le filtre obscur du son. Il commençait à se rendre compte de tout ce qu’il y avait de douloureux, peut-être même de secrètement inapaisé au fond de la douceur de cette phrase, mais il ne pouvait pas en souffrir. Qu’importait qu’elle lui dît que l’amour est fragile, le sien était si fort ! Il jouait avec la tristesse qu’elle répandait, il la sentait passer sur lui, mais comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu’il avait de son bonheur. 
Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, P 233-234, édition Gallimard, collection Folio, 1988

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en extension (NYC)

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élevés (NYC)

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Francis BACON, Portraits

re-présentations

Corps & portraits

 

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et tremblement

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Bernard STIEGLER: « Retourner le confinement en liberté de faire une expérience »

Bernard Stiegler : « Retourner le confinement en liberté de faire une expérience »

« Ecrivains confinés, écrivains libérés » (5). Le philosophe revient sur ses années de détention (pour braquage de banques) entre 1978 et 1983, et les conditions par lesquelles il a pu en faire vertu.  Par Bernard Stiegler Publié le 19/04/2020 Le Monde

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, lorsque j’appris au mois de février 1983 que j’allais être libéré dans les jours suivants d’une peine de réclusion que je purgeais au centre de détention de Muret [Haute-Garonne], passé le premier moment de la joie de me savoir bientôt revenir auprès des miens, j’en vins presque aussitôt à me demander comment j’allais maintenir ce qu’il y avait de meilleur dans la situation carcérale qui avait été la mienne depuis quatre ans et huit mois que j’explorais ce que j’appelais la vertu de la prison.

Ayant eu l’année précédente deux permissions de sortir, j’avais tout de suite compris que la libération pouvait tout aussi bien devenir une aliénation plus grande – plus grande que celle qui m’avait conduit en prison. Durant la période carcérale, et avec le soutien de Gérard Granel [philosophe, 1930-2000], j’avais méticuleusement élaboré une discipline extrêmement stricte, laquelle, au fil des ans, m’apporta des satisfactions de plus en plus intenses – évidemment au prix de peines, mais il en va toujours ainsi (comme dans l’escalade ou le marathon).

Commencer par la lecture d’un texte de Mallarmé

Je compris très vite que, pour ne pas souffrir du vide absolu qu’impose la détention, il me fallait travailler intensément. C’est pourquoi je parvins en quelques semaines à établir un programme quotidien grâce auquel dès mon réveil ou presque, je me dirigeais vers ce que Karl Popper a appelé « le troisième monde », « qui est surtout le monde de la pensée scientifique, de la pensée poétique et des œuvres d’art ». A cette époque, je prenais toujours cette direction en commençant par la lecture d’un texte de Mallarmé : cela mettait les idées en place. Je finissais la journée avec Proust, et entre les deux, j’étudiais en lisant le matin et en écrivant l’après-midi (avant tout à partir de mes lectures).

Il est bien connu que la neutralisation, la suspension ou l’interruption (on dirait en grec l’épokhè) de la relation à ce que Popper appelle le premier monde et le deuxième monde (les états physiques du monde et les états mentaux du sujet) favorise ce que dans le langage de la psychanalyse on appellerait la sublimation. J’expérimentais cela jour après jour, sans aucune échappatoire possible, et cela devint une extraordinaire aventure dans ce troisième monde – étayée par l’encadrement universitaire de l’UFR de philosophie de Toulouse le Mirail, et grâce au télé-enseignement (par courrier postal, et non par vidéo).

Le confinement actuel, quant aux conditions dans lesquelles il pourrait être fructueux, est comparable à celui que j’ai connu en détention

Ce ne fut possible que grâce à Granel, aux soutiens que je reçus de ma famille, à l’intelligence du directeur de la maison d’arrêt, et parce que j’étais seul en cellule. Il n’y avait alors dans les prisons ni téléphone ni télévision – seulement la radio, les journaux (pour qui pouvait les acheter) et les livres (empruntés à la bibliothèque ou apportés par Gérard). La radio me permettait de suivre l’actualité brièvement (j’écoutais le journal de 12 h 30 en déjeunant), et les livres me donnaient accès au troisième monde dont je tentais de me nourrir pour devenir capable d’un jour revenir aux premier et deuxième mondes.

Le confinement actuel, quant aux conditions dans lesquelles il pourrait être fructueux, est comparable à celui que j’ai connu en détention, malheureusement d’abord en cela que très peu de détenus bénéficient de leur période de réclusion, et ce parce que, pour la plupart d’entre eux, les conditions ne sont pas réunies, à commencer par le fait qu’ils vivent dans la promiscuité (sauf en centres de détention), que souvent ils ne savent pas lire, que désormais la télévision est dans les cellules, etc. – outre qu’ils ne sont pas accompagnés par un ange gardien tel Gérard Granel.

Cet état de fait n’est cependant en rien une fatalité. L’exécution de la peine peut être l’occasion d’une chance autant qu’il est possible – tout comme une maladie peut être une chance, ainsi que l’enseigne Georges Canguilhem en citant Ludovic Dugas puis Frédéric Nietzsche : « La maladie est (…) une expérimentation de l’ordre le plus subtil, instituée par la nature elle-même dans des circonstances bien déterminées et avec des procédés dont l’art humain ne dispose pas : elle atteint l’inaccessible. » (Dugas cité par Canguihem). « La valeur de tous les états morbides consiste en ceci qu’ils montrent sous un verre grossissant certaines conditions qui, bien que normales, sont difficilement visibles à l’état normal. » (Nietzsche cité par Canguilhem).

L’invention d’une nouvelle façon de vivre

Le confinement (carcéral, sanitaire ou guerrier) est une sorte de pathologie sociale, et lorsqu’il s’impose, il convient de le retourner en liberté de faire une expérience – laquelle peut procurer d’extraordinaires surprises portant en elles un potentiel salvateur de bifurcation, et engendrer ce que Canguilhem appelle une normativité – c’est-à-dire l’invention d’une nouvelle façon de vivre. Mais tout comme la maladie, cette expérience peut détruire, annihiler, tuer : cette possibilité en est le prix.

Pour la plupart des détenus, le confinement carcéral est une catastrophe, qui les enfonce toujours plus terriblement dans la fatalité. Et cependant une telle expérience, pour autant précisément que l’on en puisse faire une expérience, et non un châtiment, peut être d’une richesse sans pareil.

Le confinement devrait être l’occasion d’une revalorisation du silence, des rythmes que l’on se donne, plutôt qu’on ne s’y plie et de tout ce qui, survenant du dehors, distrait l’homme d’être un homme

Le confinement en cours devrait être l’occasion d’une réflexion de très grande ampleur sur la possibilité et la nécessité de changer nos vies. Cela devrait passer par ce que j’avais appelé, dans Mécréance et discrédit (Galilée, 2004), un otium du peuple. Ce devrait être l’occasion d’une revalorisation du silence, des rythmes que l’on se donne, plutôt qu’on ne s’y plie, d’une pratique très parcimonieuse et raisonnée des médias et de tout ce qui, survenant du dehors, distrait l’homme d’être un homme. Préserver en particulier la virginité du matin de toute intrusion médiatique est essentiel : le matin peut alors devenir une fructification du vierge, du vivace et du bel aujourd’hui pour autant qu’il soit conduit avec ce que les stoïciens appellent tekhnè tou biou et Foucault « technique de soi ».

Lire cet entretien de 2016 : Bernard Stiegler : « Je propose la mise en place d’un revenu contributif, qui favorise l’engagement dans des projets »

C’est un tel apprentissage, c’est-à-dire un effort – qui devrait venir au cœur des réflexions de ceux qui devront à l’avenir trouver les voies d’un après-Covid-19. Lorsque, avec Patrick Braouezec, nous avons proposé d’expérimenter un revenu contributif sur le territoire de Plaine commune [établissement public territorial dont il est le président, en Seine-Saint-Denis], c’était une façon de soutenir un tel otium du peuple, et sur le mode des intermittents du spectacle qui ne trouvent des emplois intermittents que pour autant qu’ils cultivent un tel otium, c’est-à-dire une fructification de leurs singularités.

Un confinement d’ampleur biosphétique

Je pense ici tout particulièrement à la génération de Greta Thunberg, en direction de laquelle, avec Jean-Marie Gustave Le Clézio, nous avons créé l’Association des amis de la génération Thunberg, et avec laquelle nous tentons de créer une école itinérante cultivant un tel otium en vue d’« étonner la catastrophe », pour citer Patrick Boucheron citant Victor Hugo, et inventer ainsi une nouvelle normativité.

La génération Thunberg fait l’expérience du confinement d’ampleur biosphétique qui caractérise la fin de l’ère anthropocène dans laquelle nous tous nous sentons enfermés, et où nous tentons de vivre toujours plus près du désespoir. Le désespoir est aussi une expérience, dont il peut être beaucoup appris (n’est-ce pas le sens de Pâques chez les chrétiens ?), pour autant qu’il en soit pris soin comme de ce qui peut, dans certaines circonstances, devenir une forme sublime d’énergie.

Bernard Stiegler est philosophe, spécialiste de la technique. Il est l’auteur, notamment, de « La Technique et le temps » (Galilée, 1994-2001 ; réédition Flammarion, 2018), « Mécréance et Discrédit » (Galilée, 2004-2006) ou, plus récemment, de « Qu’appelle-t-on panser ? » (Les Liens qui libèrent, 2018-2020).

 

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